LogoMeilleurAvocats.fr
AvocatsAssistant IABlogPrix
ConnexionDéposer ma demande

Vous avez un problème juridique ?

Décrivez votre situation en 2 minutes — un avocat spécialisé vous répond sous 24h.

Déposer ma demandeJe suis avocat
Logo MeilleurAvocats.frMeilleurAvocats.fr

Mise en relation avocat–client par l'IA. Gratuit pour les particuliers.

Particuliers

  • Déposer une demande
  • Trouver un avocat
  • Assistant IA gratuit
  • Bibliothèque juridique
  • Guides pratiques
  • Jurisprudence

Avocats

  • Pour les avocats
  • Espace avocat
  • Tarifs et formules
  • Recevoir des leads
  • Programme d'affiliation
  • Contact commercial

Spécialités

  • Droit général
  • Droit du travail
  • Droit de la sécurité sociale et de la protection sociale
  • Droit fiscal et droit douanier
  • Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine
  • Droit immobilier

Légal

  • Mentions légales
  • Confidentialité
  • CGU
  • Cookies
  • Contact

Newsletter juridique hebdomadaire

Décisions clés, évolutions législatives, conseils pratiques — chaque semaine.

© 2026 MeilleurAvocats.fr— KONSEIL SAS. Tous droits réservés.

Mentions légales|Confidentialité|Cookies

BOB★La messagerie française & cryptée pour des échanges confidentiels entre avocats et clients.

En savoir +TéléchargerBOB
AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-24TL00148

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-24TL00148

jeudi 26 février 2026

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-24TL00148
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCHEVALIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

La Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique ont demandé au président de la section du contentieux du Conseil d’État, statuant sur le fondement de l’article R. 77-12-2 du code de justice administrative, de désigner la juridiction compétente pour connaître de l’action en reconnaissance de droits tendant :

1°) à reconnaître les droits individuels des agriculteurs, dont les contrats d’engagement se sont trouvés « à cheval » entre la programmation 2011-2014 et la programmation 2015-2020, à bénéficier des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique qui leur étaient dues au titre de ces campagnes ;

2°) par voie de conséquence, à reconnaître au profit de l’ensemble des membres de ce groupe d’intérêt le droit d’obtenir, d’une part, la décharge de toutes les sommes réclamées par l’administration au titre de l’obligation de reverser ces aides et de payer des pénalités, d’autre part, le versement des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique qui n’auraient pas encore été versées aux agriculteurs concernés.

Par une ordonnance n° 448278 du 19 avril 2022, le président de la section du contentieux du Conseil d’État a attribué le jugement de cette action en reconnaissance de droits au tribunal administratif de Montpellier.

Par un jugement n° 2202056 du 16 novembre 2023, le tribunal administratif de Montpellier a reconnu le droit des agriculteurs, ayant conclu un contrat d’une durée inférieure à cinq ans au titre de la programmation 2015-2020 de la politique agricole commune, à bénéficier des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique au titre de ces campagnes, dès lors qu’ils ont respecté l’exigence d’implantation d’un couvert de grandes cultures au moins une fois au cours de la période quinquennale durant laquelle ils ont bénéficié d’aides en faveur de l’agriculture biologique, que cet assolement ait été pratiqué avant 2015 ou bien dans le cadre du contrat conclu après 2015.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 16 janvier 2024, le ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire demande à la cour :

1°) d’annuler ce jugement du 16 novembre 2023 du tribunal administratif de Montpellier ;

2°) de rejeter la demande de la Confédération paysanne et de la Fédération nationale d’agriculture biologique.

Il soutient que :
- les aides de soutien à l’agriculture biologique, établies au titre de la programmation 2011-2014, et les aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique, mises en œuvre au cours de la programmation 2015-2022 de la politique agricole commune, relèvent de régimes différents, ne répondant pas aux mêmes conditions d’octroi ;
- les dispositions du cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France écartent la possibilité d’apprécier le respect de la règle de rotation des cultures sur une durée quinquennale pouvant commencer antérieurement à l’année 1 du contrat d’engagement au titre de l’aide à la conversion ou au maintien en agriculture biologique ;
- l’appréciation de l’obligation de rotation des cultures prévue pour les aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique au regard de l’engagement conclu au titre de ces aides ne méconnaît pas le principe d’égalité, dès lors que les agriculteurs bénéficiant d’un contrat d’engagement de cinq ans et ceux qui ont procédé à une rotation sous l’empire des aides de soutien à l’agriculture biologique ne sont pas placés dans une même situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2024, la Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique, représentées par Me Chevalier, concluent au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 5 000 euros soit mise à la charge de l’État en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :
- les moyens soulevés par le ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire ne sont pas fondés ;
- à titre subsidiaire, le document portant cadre national, l’instruction technique du 31 juillet 2017 et la notice pour les aides à la conversion et au maintien de l’agriculture biologique sont inapplicables, dès lors qu’ils ont été édictés par des autorités incompétentes et qu’ils méconnaissent les principes de non-rétroactivité et de sécurité juridique, ainsi que l’objectif de clarté et d’intelligibilité de la norme ;
- à titre très subsidiaire, les décisions de récupération des aides litigieuses n’ont donné lieu à aucune décision formalisée, méconnaissant ainsi l’obligation de motivation ;
- ces décisions, lorsqu’elles se sont traduites par des opérations de compensation financière ou par l’émission de titres exécutoires, n’ont pas été précédées d’une procédure contradictoire.

Par une ordonnance du 16 septembre 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 16 octobre 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- le règlement (CE, EURATOM) n° 2988/95 du Conseil du 18 décembre 1995 ;
- le règlement (CE) n° 834/2007 du Conseil du 28 juin 2007 ;
- le règlement (UE) n° 1305/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- le règlement délégué (UE) n° 807/2014 de la Commission du 11 mars 2014 ;
- le règlement d’exécution (UE) n° 808/2014 de la Commission du 17 juillet 2014 ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code rural et de la pêche maritime ;
- le décret n° 2015-445 du 16 avril 2015 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Lafon,
- et les conclusions de Mme Fougères, rapporteure publique.


Considérant ce qui suit :

1. Le ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire fait appel du jugement du 16 novembre 2023 par lequel le tribunal administratif de Montpellier, saisi sur le fondement de l’article L. 77-12-1 du code de justice administrative par la Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique, a reconnu le droit individuel des agriculteurs, ayant conclu un contrat d’une durée inférieure à cinq ans au titre de la programmation 2015-2020 de la politique agricole commune, à bénéficier des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique au titre de ces campagnes, dès lors qu’ils ont respecté l’exigence d’implantation d’un couvert de grandes cultures au moins une fois au cours de la période quinquennale durant laquelle ils ont bénéficié d’aides en faveur de l’agriculture biologique, que cet assolement ait été pratiqué avant 2015 ou bien dans le cadre du contrat conclu après 2015.

2. Aux termes de l’article L. 77-12-1 du code de justice administrative : « L'action en reconnaissance de droits permet à une association régulièrement déclarée ou à un syndicat professionnel régulièrement constitué de déposer une requête tendant à la reconnaissance de droits individuels résultant de l'application de la loi ou du règlement en faveur d'un groupe indéterminé de personnes ayant le même intérêt, à la condition que leur objet statutaire comporte la défense dudit intérêt. Elle peut tendre au bénéfice d'une somme d'argent légalement due ou à la décharge d'une somme d'argent illégalement réclamée (…) / Le groupe d'intérêt en faveur duquel l'action est présentée est caractérisé par l'identité de la situation juridique de ses membres (…) ».

3. D’une part, aux termes de l’article 6 du règlement (UE) n° 1305/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 relatif au soutien au développement rural par le Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader) : « 1. Le Feader agit dans les États membres à travers les programmes de développement rural. Ces programmes mettent en œuvre une stratégie visant à répondre aux priorités de l'Union pour le développement rural grâce à un ensemble de mesures, définies au titre III. Un soutien auprès du Feader est demandé pour la réalisation des objectifs de développement rural poursuivis dans le cadre des priorités de l'Union. / 2. Un État membre peut présenter un programme unique couvrant tout son territoire ou une série de programmes régionaux. (…) / 3. Les États membres ayant opté pour des programmes régionaux peuvent aussi présenter pour approbation, conformément à l'article 10, paragraphe 2, un cadre national contenant les éléments communs de ces programmes sans procéder à une dotation budgétaire distincte (…) ». Aux termes de l’article 10 du même règlement : « (…) / 2. Chaque programme de développement rural est approuvé par la Commission au moyen d'un acte d'exécution ». Aux termes enfin de l’article 29 de ce règlement, relatif à l’agriculture biologique : « 1. L'aide au titre de cette mesure est accordée, par hectare de surface agricole, aux agriculteurs ou groupements d'agriculteurs qui s'engagent, sur la base du volontariat, à maintenir des pratiques et méthodes de l'agriculture biologique telles qu'elles sont définies dans le règlement (CE) n° 834/2007 ou à adopter de telles pratiques et méthodes et qui sont des agriculteurs actifs au sens de l'article 9 du règlement (UE) no 1307/2013. / 2. Le soutien n'est accordé que pour les engagements qui vont au-delà des normes obligatoires établies en application du titre VI, chapitre I, du règlement (UE) n° 1306/2013, des critères pertinents et des activités minimales établies en application de l'article 4, paragraphe 1, point c), sous ii) et iii), du règlement (UE) n° PD/2013, des exigences minimales applicables à l'utilisation des engrais et des produits phytosanitaires, ainsi que des autres exigences obligatoires pertinentes établies par le droit national. Toutes ces exigences sont recensées dans le programme. / 3. Les engagements au titre du présent article sont pris pour une période de cinq à sept ans. Lorsqu'une aide est accordée pour la conversion à l'agriculture biologique, les États membres peuvent fixer une période initiale plus courte correspondant à la période de conversion. Lorsque le soutien est accordé pour le maintien de l'agriculture biologique, les États membres peuvent prévoir dans leurs programmes de développement rural une prolongation annuelle après la fin de la période initiale. Pour les nouveaux engagements concernant le maintien de l'agriculture biologique qui succèdent directement à l'engagement exécuté pendant la période initiale, les États membres peuvent fixer une période plus courte dans leurs programmes de développement rural (…) ».

4. D’autre part, l’annexe I du règlement d’exécution (UE) n° 808/2014 de la Commission du 17 juillet 2014 portant modalités d’application du règlement (UE) n° 1305/2013 du Parlement européen et du Conseil prévoit que les programmes de développement rural et les cadres nationaux précisent, pour chaque mesure : « le champ d’application, le niveau de l’aide, les bénéficiaires éligibles, et, le cas échéant, la méthode de calcul (…). Pour chaque type d’opération, détermination des coûts admissibles, conditions d’éligibilité, montants applicables et taux de l’aide et principes applicables à l’établissement des critères de sélection », notamment, s’agissant de l’agriculture biologique : « Détermination et définition des éléments du niveau de référence applicable, ce qui inclut les normes obligatoires établies en application du titre VI, chapitre I, du règlement (UE) n° 1306/2013, les critères pertinents et les activités minimales établies en application de l’article 4, paragraphe 1, point c), ii) et iii), du règlement (UE) n° 1307/2013, les exigences minimales applicables à l’utilisation des engrais et des produits phytosanitaires, ainsi que les autres exigences obligatoires pertinentes établies par le droit national ».

5. Enfin, le cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France, approuvé par la Commission européenne, prévoit, en ses points 5.2.5.3.1.1. et 5.2.5.3.2.1., que les aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique sont subordonnées à plusieurs engagements à respecter par le bénéficiaire, parmi lesquels : « Dans la catégorie « cultures annuelles », pour les bénéficiaires déclarant des prairies artificielles implantées avec au moins 50 % de légumineuses en année 1 sur une parcelles, y implanter un couvert de grandes cultures au moins 1 fois au cours des 5 années de l’engagement ». Il mentionne également, en ses points 5.2.5.3.1.2. et 5.2.5.3.2.2., une remarque en lien avec la programmation 2007-2013 : « Pour les agriculteurs ayant bénéficié pour la première fois du [soutien à l’agriculture biologique] entre 2011 et 2014, et qui n’ont pas fait l’objet d’une demande de remboursement, la durée des nouveaux engagements pour la campagne 2015 peut être réduite respectivement à 1, 2, 3 ou 4 ans de manière à compléter les annuités manquantes pour verser 5 ans d’aide au total. Cette possibilité est laissée au choix de l’autorité de gestion ».

6. Il résulte des dispositions du cadre national, citées au point précédent, confirmées notamment par l’instruction technique DGPE/SDPAC/2017-654 du 31 juillet 2017, que l’engagement de rotation des cultures, auquel est subordonné le versement des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique au titre de la programmation 2015-2020, est rempli lorsqu’il est pris dans le cadre de l’exécution du contrat conclu à compter de la campagne 2015, y compris, en l’absence de dérogation expresse sur ce point, lorsque ce contrat a une durée inférieure à cinq ans, dans l’hypothèse prévue aux points 5.2.5.3.1.2. et 5.2.5.3.2.2. A ce titre, aucune disposition ne prévoyait la nécessité de souscrire un tel engagement pour la perception des aides de soutien à l’agriculture biologique mises en œuvre au titre de la programmation 2011-2014 et versées sur la base de contrats annuels. Tel n’était, en particulier, pas le cas des arrêtés ministériels fixant annuellement, sur le fondement de l’article D. 615-43-14 du code rural et de la pêche maritime, alors applicable, les conditions d’accès aux soutiens spécifiques en faveur des agriculteurs dans le cadre de la politique agricole commune, qui se bornaient à prévoir que, pour bénéficier d’une aide à la conversion à l’agriculture biologique, l’exploitant devait s'engager à poursuivre son activité en agriculture biologique pendant une durée minimale de cinq ans.

7. Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que l’autorité investie du pouvoir réglementaire règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu’elle déroge à l’égalité pour des raisons d’intérêt général pourvu que, dans l’un comme l’autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l’objet de la norme qui l’établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des motifs susceptibles de la justifier.

8. En imposant l’obligation d’implantation d’un couvert de grandes cultures au moins une fois au cours des seuls engagements conclus à compter de la campagne 2015, laquelle implique notamment que, pour pouvoir prétendre aux aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique, les agriculteurs y ayant procédé antérieurement, alors qu’ils bénéficiaient des aides de soutien à l’agriculture biologique, soient contraints de procéder à une nouvelle rotation des cultures dans le cadre de contrats d’une durée inférieure à cinq ans, le cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France a opéré une différence de traitement par rapport aux agriculteurs bénéficiant d’un contrat quinquennal. Toutefois, d’une part, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que les agriculteurs ayant procédé à une rotation des cultures avant 2015 doivent être regardés, alors même qu’ils l’ont fait conformément aux principes généraux de l’agriculture biologique, tels qu’ils sont notamment exposés dans le règlement (CE) n° 834/2007 du Conseil du 28 juin 2007 relatif à la production biologique et à l’étiquetage des produits biologiques, auquel renvoie le règlement (UE) n° 1305/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013, comme s’étant livrés à une pratique spontanée, ne conditionnant pas le bénéfice des aides de soutien à l’agriculture biologique. A ce titre, la volonté d’assurer une continuité avec la programmation 2007-2013 n’a pas remis en cause la différence de nature entre les aides de soutien à l’agriculture biologique, mesures surfaciques relevant du premier pilier de la politique agricole commune, financées par le Fonds européen agricole de garantie et prenant la forme de paiements annuels, et les aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique, relevant du second pilier, financées par le Fonds européen agricole pour le développement rural et reposant sur un engagement pluriannuel lié à une parcelle précisément identifiée. D’autre part, et en dépit de cette différence de nature, les agriculteurs ayant bénéficié des aides de soutien à l’agriculture biologique, dans le cadre de la programmation 2011-2014, à les supposer tenus de souscrire des contrats courts au titre de programmations suivantes, se sont trouvés dans une situation différente, au regard de la perception de l’ensemble des aides en faveur de l’agriculture biologique, de celle des agriculteurs ayant pu bénéficier d’un contrat quinquennal à compter de la campagne 2015. Dans l’ensemble de ces conditions, la différence de traitement procédant du cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France est en rapport direct avec la différence de situation entre les agriculteurs concernés et avec l’objet du dispositif. Elle n’est d’ailleurs pas manifestement disproportionnée au regard des motifs la justifiant. Ainsi, l’absence de prise en compte de la pratique antérieure de l’assolement, bien qu’elle ait été réalisée au cours de la période quinquennale d’engagement durant laquelle les agriculteurs bénéficiant de contrats courts ont perçu des aides en faveur de l’agriculture biologique, ne méconnaît pas le principe d’égalité. La circonstance, invoquée par la Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique, selon laquelle l’appréciation du respect de la règle imposant au moins une rotation annuelle des cultures sur les seuls contrats conclus à compter de la campagne 2015 serait impossible pour les agriculteurs bénéficiant d’un engagement d’une seule année ou que cette règle serait excessivement contraignante pour ceux qui bénéficient d’un engagement de deux ans, est, alors d’ailleurs que ces éléments ne sont pas démontrés, sans incidence à cet égard.

9. Il résulte de ce qui précède que le ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire est fondé à soutenir que c’est à tort que le tribunal administratif de Montpellier a accueilli le moyen tiré de la méconnaissance du principe d’égalité. Il appartient toutefois à la cour, saisie de l’ensemble du litige par l’effet dévolutif de l’appel, d’examiner les autres moyens soulevés par la Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique devant le tribunal administratif et devant la cour.

10. En premier lieu, les moyens tirés de ce que les décisions individuelles de récupération d’aides agricoles n’auraient pas été précédées d’une procédure contradictoire et ne seraient pas motivées sont inopérants dans le cadre d’une action en reconnaissance de droits.

11. En deuxième lieu, aux termes de l’article 3 du règlement (CE, EURATOM) n° 2988/95 du Conseil du 18 décembre 1995 : « 1. Le délai de prescription des poursuites est de quatre ans à partir de la réalisation de l'irrégularité visée à l'article 1er paragraphe 1 (…) ». Il résulte des termes mêmes du règlement n° 2988/95 du 18 décembre 1995 que ce texte a pour objet de constituer une réglementation générale devant servir de cadre juridique commun à tous les domaines couverts par les politiques de l’Union européenne. A cet effet, il comporte des dispositions relatives à la récupération des aides indûment versées à un opérateur économique sur le fondement d’une disposition du droit de l’Union, notamment en ce qui concerne les délais de prescription applicables à l’action des Etats membres, lorsqu’ils procèdent à la récupération de telles aides.

12. En l’espèce, la Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique mettent en cause la légalité de décisions de récupération d’aides indûment versées en application d’un texte de l’Union européenne. Par ailleurs, le non-respect, par un agriculteur, de l’obligation d’implantation d’un couvert de grandes cultures au moins une fois au cours des seuls engagements conclus à compter de la campagne 2015 constitue une irrégularité au sens du second paragraphe de l’article 1er du règlement n° 2988/95 du 18 décembre 1995. Les dispositions de ce règlement trouvent dès lors à s’appliquer aux modalités de récupération de l’aide indûment perçue, à l’exclusion des règles nationales relatives au retrait des décisions créatrices de droit. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions de récupération des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique, dont certains des agriculteurs en cause n’ont d’ailleurs pas fait l’objet, seraient intervenues au-delà du délai de quatre mois prévu par l’article L. 242-1 du code des relations entre le public et l’administration doit être, en tout état de cause, écarté.

13. En troisième lieu, aux termes de l’article 20 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Toutes les personnes sont égales en droit ». Par ailleurs, le principe d’égalité de traitement, en tant que principe général du droit de l’Union, impose que des situations comparables ne soient pas traitées de manière différente et que des situations différentes ne soient pas traitées de manière égale, à moins qu’un tel traitement ne soit objectivement justifié. Le caractère comparable de situations différentes s’apprécie eu égard à l’ensemble des éléments qui les caractérisent. Ces éléments doivent, notamment, être déterminés et appréciés à la lumière de l’objet et du but de l’acte de l’Union qui institue la distinction en cause. Doivent, en outre, être pris en considération les principes et les objectifs du domaine dont relève l’acte en cause. Cependant, une différence de traitement entre des situations comparables est justifiée dès lors qu’elle est fondée sur un critère objectif et raisonnable, c’est-à-dire lorsqu’elle est en rapport avec un but légalement admissible poursuivi par la législation en cause et que cette différence est proportionnée au but poursuivi par le traitement concerné.

14. Compte tenu de ce qui a été dit au point 8 du présent arrêt, notamment de l’existence de différences de situation et de traitement entre les agriculteurs ayant bénéficié des aides de soutien à l’agriculture biologique et ceux qui ont pu bénéficier d’un contrat quinquennal à compter de la campagne 2015, les moyens tirés de la méconnaissance du principe d’égalité de traitement garanti par le droit de l’Union européenne et de la méconnaissance de l’article 20 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne doit être écarté.

15. En quatrième lieu, d’une part, aux termes du II de l’article D. 341-8 du code rural et de la pêche maritime : « Peuvent bénéficier des aides en faveur de l'agriculture biologique mises en œuvre dans le cadre de la programmation 2015-2020 dans les conditions prévues par le cadre national ou les programmes de développement rural régionaux de la France prévus aux 2 et 3 de l'article 6 du règlement (UE) n° 1305/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 et approuvés par la Commission européenne, les agriculteurs actifs au sens de l'article 9 du règlement (UE) n° 1307/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 et de l'article D. 615-18 ». Par ailleurs, l’annexe I au décret du 16 avril 2015 relatif à la mise en œuvre des programmes de développement rural pour la période 2014-2020 précise, s’agissant des « Mesures relevant de l’article 29 en faveur de l’agriculture biologique », que « (…) Les mesures de conversion et de maintien inscrites dans le cadre national précisent a minima : / (…) / - les conditions d'éligibilité des demandeurs, des surfaces (…) ». La valeur contraignante du cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France, lequel a d’ailleurs été approuvé par la Commission européenne selon la procédure prévue à l’article 10 du règlement (UE) n° 1305/2013, procède des renvois ainsi opérés par le pouvoir réglementaire. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de son auteur doit être écarté. Il est en de même des moyens mettant en cause la compétence des auteurs de l’instruction technique DGPE/SDPAC/2017-654 du 31 juillet 2017 et de la notice pour les aides à la conversion et au maintien de l’agriculture biologique, dès lors qu’elles n’ont pas servi de fondement aux décisions opposées par l’administration.

16. D’autre part, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que l’obligation d’implantation d’un couvert de grandes cultures, à laquelle est subordonné le versement des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique au titre de la programmation 2015-2020, doit être appréciée, dans tous les cas, dans le seul cadre des engagements pris à compter de la compagne 2015. Aucune disposition du droit de l’Union européenne n’imposait aux États membres de prendre en compte, pour s’assurer du respect de cette obligation, les choix de gestion des cultures réalisés dans le cadre de la programmation antérieure, alors même que les agriculteurs intéressés seraient contraints de procéder à une seconde rotation des cultures dans le cadre de contrats d’une durée inférieure à cinq ans, lesquels ne sont pas exclus de l’aide prévue par les dispositions citées au point 3. Enfin, et dans ces conditions, l’administration n’a pas ajouté illégalement une condition supplémentaire aux réglementations européenne et nationale, en exigeant une rotation des cultures au moins une fois au cours des seuls engagements conclus à compter de la campagne 2015.

17. Enfin, l’obligation, pour obtenir le versement des aides à la conversion ou au maintien en agriculture biologique au titre de la programmation 2015-2020, de procéder à une rotation des cultures pendant cette campagne, qui a été retenue par le cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France et qui a été opposée aux seules demandes instruites sur ce fondement, ne remet en cause aucune situation juridiquement constituée antérieurement à son entrée en vigueur, n’a donc aucune portée rétroactive et ne méconnaît pas le principe de sécurité juridique. Tel est le cas, alors même que cette obligation a été susceptible de s’appliquer au cours de la période quinquennale durant laquelle les agriculteurs bénéficiant de contrats courts ont pris un engagement en faveur de l’agriculture biologique, au cours duquel ils ont été susceptibles de procéder à une rotation des cultures avant la campagne 2015, dès lors que cet engagement ne garantissait pas l’octroi des aides correspondantes, à obligations constantes, pour l’ensemble de la période et que la pratique de l’assolement était, alors, spontanée. Par ailleurs, il ne résulte pas de l’instruction que certains contrats courts de la programmation 2015-2020 auraient été conclus préalablement à l’édiction de l’obligation en cause. Enfin, il résulte de ce qui a été dit au point 8 qu’il n’est pas établi que la règle imposant au moins une rotation annuelle des cultures sur les seuls contrats conclus à compter de la campagne 2015 aurait été, dans certains cas, impossible à mettre en œuvre ou excessivement contraignante. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l’instruction que les dispositions en cause du cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France aient prévu une nouvelle réglementation dont l’application immédiate aurait été impossible ou aurait entraîné, au regard de l’objet et des effets de ces dispositions, une atteinte excessive aux intérêts publics ou privés en cause, exigeant que l’autorité administrative édicte des mesures transitoires. Par ailleurs, l’obligation de procéder à une rotation des cultures pendant la programmation 2015-2020 a été formulée de manière suffisamment précise pour permettre d’en déterminer le sens et la portée. Elle n’a donc pas méconnu, en tout état de cause, « l’objectif de clarté, d’intelligibilité et d’accessibilité » de la norme.

18. Il résulte de ce qui a été dit aux points 15 à 17 que les moyens tirés, par voie d’exception, de l’illégalité du cadre national pour le développement rural 2014-2020 en France doivent être écartés.

19. Il résulte de tout ce qui précède que le ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire est fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Montpellier a fait droit à l’action en reconnaissance de droits présentée par la Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique sur le fondement des dispositions de l’article L. 77-12-1 du code de justice administrative et mis à la charge de l’État la somme de 2 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. Dès lors, ce jugement doit être annulé et l’action en reconnaissance de droits rejetée.

20. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l’État, qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, le versement de quelque somme que ce soit sur leur fondement.


D É C I D E :


Article 1er : Le jugement n° 2202056 du 16 novembre 2023 du tribunal administratif de Montpellier est annulé.

Article 2 : L’action en reconnaissance de droits présentée par la Confédération paysanne et la Fédération nationale d’agriculture biologique devant le tribunal administratif de Montpellier et leurs conclusions au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à la ministre de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire, à la Confédération paysanne et à la Fédération nationale d’agriculture biologique.

Délibéré après l’audience du 12 février 2026, où siégeaient :


M. Faïck, président,
M. Lafon, président-assesseur,
Mme Lasserre, première conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 février 2026.



Le rapporteur,





N. Lafon
Le président,





F. Faïck




La greffière,




E. OcanaLa République mande et ordonne à la ministre de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,

Décisions similaires

CAA78plein contentieux

Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE03336

La Cour administrative d’appel de Versailles, statuant en référé, a rejeté la requête de Mme C... contestant l’ordonnance du tribunal administratif de Versailles qui avait rejeté sa demande indemnitaire pour rupture abusive de son contrat de travail avec la commune de Carrières-sous-Poissy. La cour a confirmé que la demande de première instance était irrecevable, faute pour la requérante d’avoir produit la preuve du dépôt d’une demande indemnitaire préalable, condition nécessaire pour lier le contentieux. En l’absence de contestation de cette irrecevabilité, les moyens soulevés en appel ont été jugés inopérants. L’ordonnance a été rendue sur le fondement de l’article R. 222-1 du code de justice administrative.

01/06/2026

CAA13plein contentieux

Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-24MA03276

La Cour administrative d'appel de Marseille, dans un arrêt du 25 mars 2026, a examiné le litige opposant la société EEA à l'office public de l'habitat Pays d'Aix Habitat Métropole (aux droits duquel vient la société Famille et Provence) concernant la résiliation de trois accords-cadres de travaux. Saisie en appel du jugement du tribunal administratif de Marseille ayant rejeté la demande de la société EEA, la cour a soulevé d'office un moyen tiré de la nullité des contrats en raison d'un conflit d'intérêts. Elle a constaté que le directeur technique de l'office, ayant participé à la procédure de passation des trois contrats, se trouvait dans une situation de conflit d'intérêts constitutive d'un vice d'une particulière gravité, justifiant ainsi l'annulation du jugement et la constatation de la nullité des accords-cadres.

04/05/2026

CAA75plein contentieux

Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-26PA02403

La Cour administrative d'appel de Paris, statuant en référé, est saisie par la société Neko Ramen d'une demande de suspension de l'exécution provisoire d'un jugement du tribunal administratif de Paris du 19 février 2026. Ce jugement avait partiellement annulé une décision de l'OFII du 14 septembre 2023, mais avait maintenu à la charge de la société une contribution spéciale de 661 650 euros pour emploi d'étrangers sans titre. La société invoque l'urgence et l'existence de moyens sérieux (irrégularité de procédure, erreur de droit dans la modulation, disproportion de la sanction). Le juge des référés rappelle que la suspension prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative nécessite une urgence justifiée et un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.

04/05/2026

CAA13plein contentieux

Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-25MA01426

Cette décision de la Cour administrative d'appel de Marseille concerne le non-renouvellement du contrat d'une assistante d'éducation par le collège des Hautes Vallées. La cour rejette la requête de Mme A... qui contestait ce non-renouvellement. Elle juge que l'absence d'entretien préalable, prévu par l'article 45 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986, ne constitue pas une garantie dont la privation entraîne automatiquement l'annulation de la décision, sauf en cas de caractère disciplinaire, ce qui n'était pas le cas. La cour confirme ainsi le jugement du tribunal administratif de Marseille.

04/05/2026

← Retour aux décisions