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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-25TL02155

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-25TL02155

jeudi 2 avril 2026

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-25TL02155
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCAT MAZAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme A... B... a demandé au tribunal administratif de Montpellier d’annuler l’arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé le pays de renvoi, ainsi que la décision de rejet de son recours gracieux du 11 septembre 2024.

Par un jugement n° 2407141 du 27 mai 2025, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 3 novembre 2025 et 9 janvier 2026, Mme B..., représentée par Me Mazas, demande à la cour :

1°) d’annuler ce jugement ;

2°) d’annuler l’arrêté du 3 juillet 2024 du préfet de l'Hérault ;
3°) d’enjoindre au préfet de l’Hérault de lui délivrer une autorisation provisoire au séjour dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir, et de lui renouveler sa carte pluriannuelle, et, subsidiairement, de procéder au réexamen de sa situation ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- le jugement est irrégulier dès lors que le tribunal a omis de se prononcer sur le moyen tiré de la Convention de Genève et des dispositions afférentes en droit interne quant à la compétence exclusive de l’Office français pour la protection des réfugiés et apatrides pour statuer sur la demande de protection ;
- le jugement est irrégulier dès lors que le tribunal a omis de se prononcer sur le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le jugement est irrégulier dès lors que le tribunal a insuffisamment motivé sa réponse au moyen tiré de ce que le traitement approprié à son état de santé n’est pas disponible dans son pays d’origine dès lors qu’elle est atteinte d’une souche naturellement résistante à certains antirétroviraux nécessitant un traitement spécifiquement adapté et un suivi régulier et que le médicament Biktarvy n’est pas disponible ;
- les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ne sont pas suffisamment motivées ;
- l’avis du collège de médecins de l’Office français de l’immigration et de l’intégration est vicié en ce qu’il fonde son appréciation de la possibilité de soins au Cameroun sur une infection au VIH simple alors que la requérante est atteinte d’une pathologie différente, résultant d’une souche mutante, particulièrement résistante aux médicaments rétro-antiviraux et qu’elle a été privée d’une garantie essentielle ;
- la décision portant refus de titre de séjour et la décision portant rejet de son recours gracieux méconnaissent l’article 33 de la convention de Genève adoptée le 28 juillet 1951 et l’article L. 114-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet aurait dû transmettre à l’Office français pour la protection des réfugiés et apatrides sa demande de protection ;
- la décision portant refus de titre de séjour méconnaît les dispositions de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dès lors que le traitement approprié à son état de santé n’est pas disponible dans son pays d’origine ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l’article L. 611-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dès lors que le traitement approprié à son état de santé n’est pas disponible dans son pays d’origine ;
- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de l’article 3 de la convention relative à la prévention de la torture, ainsi que les dispositions des articles L. 612-12 et 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;


Par un mémoire en défense, enregistré le 14 janvier 2026, le préfet de l’Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par l’appelante ne sont pas fondés.


Par ordonnance du 14 janvier 2026, la clôture d'instruction a été fixée au 2 mars 2026.

Par décision du 26 septembre 2025 du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulouse, Mme B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

A été entendu, au cours de l’audience publique, le rapport de Mme Lasserre.


Considérant ce qui suit :

Mme B... ressortissante camerounaise, née le 30 octobre 1981, est entrée en France en août 2020, selon ses déclarations. Elle a bénéficié, en raison de son état de santé, d’une autorisation provisoire de séjour renouvelée à plusieurs reprises, puis d’un titre de séjour valable du 27 septembre 2022 au 26 septembre 2023 dont elle a demandé le renouvellement le 28 septembre 2023. Après avis du collège de médecins de l’Office français de l'immigration et de l'intégration du 12 janvier 2024, le préfet de l'Hérault a, par un arrêté du 3 juillet 2024, refusé de lui renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Mme B... a formé à l’encontre de cette décision un recours gracieux qui a été rejeté par décision du 11 septembre 2024. Par la présente requête, Mme B... demande à la cour d’annuler le jugement rendu le 27 mai 2025 par lequel le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à l’annulation des décisions des 3 juillet et 11 septembre 2024.
Sur le bien-fondé du jugement :
Aux termes de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. (…) ». Aux termes de l’article R. 425-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé (…) ».

Pour déterminer si un étranger peut bénéficier effectivement dans le pays dont il est ressortissant d’un traitement médical approprié, au sens des dispositions précitées, il convient de s’assurer, eu égard à la pathologie de l’intéressé, de l’existence d’un traitement adéquat et de sa disponibilité dans des conditions permettant d’y avoir accès, et non de rechercher si les soins dans le pays d’origine sont équivalents à ceux offerts en France ou en Europe. La partie qui justifie d’un avis du collège de médecins du service médical de l’Office français de l’immigration et de l’intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l’existence ou l’absence d’un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d’un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l’autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d’apprécier l’état de santé de l’étranger et, le cas échéant, l’accès effectif ou non à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d’apprécier si l’état de santé d’un étranger justifie la délivrance d’un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

Il ressort des pièces du dossier que Mme B..., atteinte d’une infection par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) diagnostiquée en 2022, bénéficie en France d’une prise en charge et d’un suivi clinique avec prescription d’un traitement antiviral, à base de Biktarvy. Par un avis rendu le 12 janvier 2024, le collège de médecins de l’Office français de l’immigration et de l’intégration a considéré que son état de santé nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d’une exceptionnelle gravité, mais qu’eu égard à l’offre de soins et aux caractéristiques du système de santé de son pays d’origine, elle pouvait y bénéficier effectivement d’un traitement approprié, son état de santé lui permettant en outre de voyager sans risque vers son pays d’origine. Il ressort des éléments fournis par l’Office français de l’immigration et de l’intégration en première instance que le traitement actuel par Biktarvy n’est pas disponible actuellement au Cameroun, mais que d’autres alternatives thérapeutiques d’efficacité équivalente sont référencées dans la base de données MedCOI et la liste nationale des médicaments essentiels du Cameroun de 2022. Néanmoins, il ressort des certificats médicaux produits par Mme B... qu’elle est porteuse d’une souche mutante du virus de l’immunodéficience humaine qui le rend résistant aux antirétroviraux traditionnels, et qu’elle ne peut donc être soignée par d’autres antirétroviraux que le Biktarvy. Dans ces conditions, les éléments produits par l’appelante permettent d’infirmer l’appréciation portée par le collège de médecins de l’Office français de l’immigration et de l’intégration quant à la possibilité qu’elle puisse bénéficier d’un traitement approprié dans son pays d’origine. Par suite, elle est fondée à soutenir que le préfet de l’Hérault a méconnu les dispositions de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en refusant de lui délivrer son titre de séjour.

Sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, notamment concernant la régularité du jugement attaqué, il résulte de ce qui précède que Mme B... est fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à l’annulation de l’arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet de l’Hérault a refusé de lui renouveler son titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour par lesquelles il lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé le pays de destination, et la décision portant rejet de son recours gracieux du 11 septembre 2024.

Sur les conclusions en injonction :

Eu égard au motif d’annulation retenu, le présent arrêt implique nécessairement, sous réserve d’un changement de circonstances de droit ou de fait intervenu à la date du présent arrêt, que le préfet de l’Hérault délivre à Mme B... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » au titre de son état de santé. Il y a lieu, par suite, d’enjoindre au préfet de procéder à la délivrance de ce titre dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Sur les frais de l’instance :

Mme B... été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que Me Mazas, avocate de l’appelante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat à la mission d’aide juridictionnelle qui lui a été confiée, de mettre à la charge de l’Etat le versement à cette avocate d’une somme de 1 200 euros.



D E C I D E :


Article 1er : Le jugement n° 2407141 du 27 mai 2025 du tribunal administratif de Montpellier, l’arrêté du 3 juillet 2024 du préfet de l’Hérault et la décision du 11 septembre 2024 portant rejet du recours gracieux de Mme B... sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l’Hérault de délivrer à Mme B... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » au titre de son état de santé dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L’Etat versera à Me Mazas une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A... B..., à Me Mazas et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de l’Hérault.


Délibéré après l'audience du 19 mars 2026, à laquelle siégeaient :

M. Faïck, président,
M. Lafon, président-assesseur,
Mme Lasserre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2026.

La rapporteure,





N. Lasserre
Le président,





F. Faïck



La greffière,





E. Ocana

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,




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