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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX00234

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX00234

mardi 7 juin 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX00234
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation3ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantSCP ARVIS & KOMLY NALLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme C B épouse D a demandé au tribunal administratif de la Guadeloupe d'annuler la décision révélée par les mentions portées sur son bulletin de paie d'août 2018 par laquelle le maire de la commune du Gosier a procédé à une retenue sur son traitement pour la régularisation de rémunérations versées à compter de juin 2016 jusqu'en octobre 2017.

Par une ordonnance n° 1900177 du 15 octobre 2019, le président de la première chambre du tribunal administratif de la Guadeloupe a prononcé un non-lieu à statuer sur la demande de Mme D.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 16 janvier 2020 et le 14 mai 2020, Mme D, représentée par Me Arvis, demande à la cour :

1°) d'annuler cette ordonnance n° 1900177 du 15 octobre 2019 ;

2°) d'annuler la décision attaquée ;

3°) de mettre à la charge de la commune du Gosier la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l'article 37-2 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient, en ce qui concerne la régularité de l'ordonnance attaquée, que :

- le tribunal a commis une irrégularité en prenant l'ordonnance sans avoir au préalable communiqué le premier mémoire en défense de la commune ;

- c'est à tort que le non-lieu à statuer a été prononcé dès lors qu'aucune mesure retirant la retenue sur sa rémunération n'a été prise ; le non-lieu à statuer ne pouvait se déduire du seul fait que le tribunal a auparavant annulé les décisions des 6 octobre et 11 décembre 2017 par lesquelles le maire avait retiré ses précédentes mesures de placement en congé de longue maladie et en congé de longue durée ;

- l'ordonnance est insuffisamment motivée ;

- son auteur s'est mépris sur l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient, en ce qui concerne la recevabilité de sa demande de première instance, que :

- la retenue sur traitement à laquelle l'administration a procédé sur son bulletin de paie constitue une décision qu'elle est recevable à contester sans qu'il y ait lieu pour elle d'exercer un recours administratif préalable.

Elle soutient, au fond, que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle ne comporte pas l'indication des bases de liquidation de sa créance en méconnaissance de l'article 7 du décret n° 2012-1216 du 7 novembre 2012 ;

- elle doit être annulée en conséquence de l'illégalité, soulevée par la voie de l'exception, des décisions des 6 octobre et 11 décembre 2017 dont elle fait application ; ces décisions ne sont pas motivées ; elles sont intervenues sans qu'ait été respectée la procédure contradictoire ; elles ont retiré une décision créatrice de droits au-delà du délai de 4 mois prévu par l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration ; elles sont entachées d'une erreur d'appréciation sur son état de santé ; en tant qu'elles valent refus d'octroi d'un congé de longue maladie et d'un congé de longue durée, ces décisions sont illégales pour méconnaissance de la procédure prévue à l'article 4 du décret n° 87-602 du 30 juillet 1987 relatif à la consultation du comité médical et irrégularité de la composition de ce comité fixée par l'article 3 du même décret ; de plus, le comité médical ne pouvait statuer régulièrement sur le droit de Mme D à un congé de longue maladie alors qu'il était saisi d'une demande de congé de longue durée ; une erreur d'appréciation sur son état de santé a été commise.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2021, la commune du Gosier, représentée par Me Cadro, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme D la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que tous les moyens de la requête doivent être écartés comme infondés ; elle reprend ses moyens de première instance pour contester la recevabilité et le bien-fondé de la demande de Mme D.

Mme D a obtenu l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau de l'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire du 29 avril 2020.

Par ordonnance du 21 septembre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 6 décembre 2021 à 12h00.

Le 10 mai 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'arrêt était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la retenue sur traitement, qui constitue une mesure d'application des décisions des 6 octobre et 11 décembre 2017, doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de ces dernières décisions prononcée par le tribunal dans son jugement n° 1800356, lequel est revêtu de l'autorité absolue de la chose jugée. La commune du Gosier a présenté des observations le 11 mai 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le livre des procédures fiscales ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E A,

- les conclusions de Mme Isabelle Le Bris, rapporteure publique,

- et les observations de Me Cadro, représentant Mme D.

Une note en délibéré a été présentée pour la commune du Gosier le 16 mai 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D est adjointe technique territoriale au sein des effectifs de la commune du Gosier. Après avoir contracté une pathologie rhumatologique, elle a été placée en congé de maladie ordinaire en juillet 2015 jusqu'au 31 mai 2016. Le 23 novembre 2016, la directrice générale des services de la commune a rédigé une attestation indiquant que Mme D était " en congé de longue maladie depuis le 1er juin 2016 jusqu'au 31 mai 2017 ". Le 14 août 2017, le directeur général adjoint de la commune a établi une nouvelle attestation précisant que Mme D était en position " de congé de longue durée à plein traitement " à compter du 1er juin 2017.

2. Par courrier du 6 octobre 2017, la directrice des ressources humaines de la commune a informé Mme D qu'à la suite de l'avis défavorable du comité médical à l'octroi d'un congé de longue maladie, ses absences à compter du 1er juin 2016 seraient requalifiées en congé de maladie ordinaire. Mme D était, en outre, invitée à reprendre ses fonctions dès réception de la lettre du 6 octobre 2017. Après quoi, la directrice des ressources humaines a rédigé le 11 décembre 2017 une " attestation " indiquant que Mme D était placée en position de congé de maladie ordinaire depuis le 17 juillet 2015.

3. La commune du Gosier a notifié à Mme D son bulletin de paye du mois d'août 2018 sur lequel une retenue a été pratiquée à hauteur de 10 304,31 euros, somme correspondant aux rémunérations servies à taux plein entre juin 2016 et octobre 2017. Mme D a saisi le tribunal administratif de la Guyane d'une demande tendant à l'annulation de la décision de retenue révélée par les mentions portées sur son bulletin de salaire. Par une ordonnance du 15 octobre 2019, prise en application de l'article R. 222-1 du code de justice administrative, le président de la première chambre du tribunal a prononcé un non-lieu à statuer sur ces conclusions à fin d'annulation. Mme D relève appel de cette ordonnance.

Sur la régularité de l'ordonnance attaquée :

4. Le président de la première chambre du tribunal a jugé qu'il n'y avait plus lieu de statuer sur la retenue de traitement contestée dès lors qu'elle n'était qu'une mesure d'application des décisions des 6 octobre et 11 décembre 2017, lesquelles ont été annulées par jugement n° 1800358, devenu définitif, du tribunal du 26 mars 2019.

5. Si, avant que le juge n'ait statué sur un recours dirigé contre un acte administratif, l'acte attaqué est rapporté par l'autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d'être critiqué dans le délai du recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait lieu pour le juge de statuer sur le mérite du recours dont il était saisi. Il en va ainsi, quand bien même l'acte rapporté aurait reçu exécution.

6. Il ne résulte pas de l'instruction que la retenue sur traitement que Mme D a contestée, qui constitue une décision distincte de celles du 6 octobre et du 11 décembre 2017 annulées par le tribunal, quand bien même elle en constituerait une mesure d'application, aurait fait l'objet d'un retrait définitif, les rémunérations retenues n'ayant, au contraire, pas été restituées à Mme D. Par suite, le litige conservait un objet et il s'ensuit que c'est à tort que, par l'ordonnance attaquée, le président de la première chambre a jugé qu'il n'y avait plus lieu de statuer sur la demande dont il était saisi.

7. L'ordonnance du 15 octobre 2019 est entachée d'irrégularité et doit, pour ce motif, être annulée. Il y a lieu pour la cour d'évoquer et de statuer sur la demande de première instance de Mme D.

Sur la recevabilité de la demande de première instance :

8. En premier lieu, les mentions portées sur la fiche de paie du mois d'août 2018 révèlent que la commune a décidé de procéder, sur le traitement de Mme D, à une retenue de 10 304,31 euros. Une telle décision, alors même qu'elle revêtirait un caractère purement comptable de régularisation, fait grief à Mme D qui a ainsi intérêt à la contester.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 252 A du livre des procédures fiscales : " Constituent des titres exécutoires les arrêtés, états, rôles, avis de mise en recouvrement, titres de perception ou de recettes que l'Etat, les collectivités territoriales ou les établissements publics dotés d'un comptable public délivrent pour le recouvrement des recettes de toute nature qu'ils sont habilités à recevoir. " Aux termes de l'article 117 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique: " Les titres de perception émis en application de l'article L. 252 A du livre des procédures fiscales peuvent faire l'objet de la part des redevables : / 1° Soit d'une opposition à l'exécution en cas de contestation de l'existence de la créance, de son montant ou de son exigibilité ; / 2° Soit d'une opposition à poursuites en cas de contestation de la régularité de la forme d'un acte de poursuite. / L'opposition à l'exécution et l'opposition à poursuites ont pour effet de suspendre le recouvrement de la créance ". Aux termes de l'article 118 du même décret : " Avant de saisir la juridiction compétente, le redevable doit adresser une réclamation appuyée de toutes justifications utiles au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recouvrer ". Aux termes de l'article 128 du même décret : " Les dépenses de personnel sont liquidées et payées sans engagement ni ordonnancement préalable par les comptables publics désignés par arrêté du ministre chargé du budget, dans les conditions suivantes : 1° L'ordonnateur certifie le service fait en communiquant au comptable assignataire les bases de calcul nécessaires à la liquidation et à la mise en paiement des rémunérations des agents ainsi qu'à la détermination des retenues à opérer sur celles-ci ; 2° Le comptable assignataire liquide les rémunérations et procède à leur mise en paiement.

() ".

10. Il est constant que l'administration a procédé à la retenue en litige directement sur le traitement de Mme D sans notifier à celle-ci un titre de perception, dont seule la contestation devant le tribunal aurait dû être précédée d'une réclamation au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recettes, en application des dispositions précitées des articles 117 et 118 du décret du 7 novembre 2012. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'absence de réclamation préalable doit être écartée.

11. En troisième lieu, Mme D n'a pas demandé l'annulation de la lettre datée du 20 juillet 2018 par laquelle le maire lui a annoncé son intention de régulariser sa situation à la suite de la requalification de ses absences en congé de maladie ordinaire, sans d'ailleurs lui préciser si cette régularisation se ferait par l'émission d'un titre de recettes ou par retenue sur son traitement, mais l'annulation de la décision de procéder à une retenue sur son traitement révélée par les mentions figurant sur son bulletin de paye. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la demande d'annulation de la décision du 20 juillet 2018 doit être écartée, en tout état de cause.

12. Il résulte de ce qui précède que les fins de non-recevoir opposées à la demande de première instance de Mme D doivent être écartées.

Sur le fond :

13. Il incombe au juge, lorsqu'il annule un acte administratif individuel, d'annuler par voie de conséquence, le cas échéant en relevant d'office un tel moyen qui découle de l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à la première annulation, tout autre acte individuel qui lui est déféré dans le délai du recours contentieux, qui est pris pour l'application du premier et qui trouve dans celui-ci sa seule base légale.

14. Dans ses décisions du 6 octobre 2017 et du 11 décembre 2017, le maire de la commune du Gosier a requalifié en congé de maladie ordinaire les absences de Mme D. Alors que Mme D avait bénéficié d'une rémunération à plein traitement pendant ses absences, le maire a, en conséquence des décisions précitées, diminué à hauteur d'un demi-traitement ses rémunérations entre juin 2016 et octobre 2017. La retenue opérée sur le bulletin de paie d'août 2018 de Mme D s'analyse ainsi en une mesure d'application des décisions du 6 octobre 2017 et du 11 décembre 2017 qui en constituent aussi la base légale.

15. Par le jugement n° 1800358 du 26 mars 2019, devenu définitif, le tribunal a annulé à la demande de Mme D les décisions du 6 octobre 2017 et du 11 décembre 2017. Compte tenu de l'autorité absolue de la chose jugée qui s'attache à ce jugement, il y a lieu, par voie de conséquence de l'annulation prononcée par le tribunal, d'annuler la décision de retenue opérée sur le traitement de Mme D.

16. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les moyens de la requête, que la décision de retenue en litige doit être annulée.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37- 2 de la loi du 10 juillet 1991 :

17. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Arvis, avocat de Mme D d'une somme de 1 500 euros, ce versement entrainant renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

DECIDE

Article 1er : L'ordonnance n° 1900177 du président de la première chambre du tribunal administratif de la Guadeloupe du 15 octobre 2019 et la décision de retenue sur le traitement de Mme D d'août 2018 sont annulées.

Article 2 : La commune du Gosier versera à Me Arvis la somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à Mme C B épouse D et à la commune du Gosier.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2022 à laquelle siégeaient :

M. Didier Artus, président,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

Mme Agnès Bourjol, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2022. Le rapporteur,

Frédéric A

Le président,

Didier ArtusLe greffier,

Anthony Fernandez

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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