mardi 28 juin 2022
| Juridiction | Cour administrative d'appel de Bordeaux |
| Section | Cour administrative d'appel de Bordeaux |
| N° Dossier | CAA33-20BX01211 |
| Type | Décision |
| Recours | excès de pouvoir |
| Formation | 5ème chambre (formation à 3) |
| Avocat requérant | SCP ASTIE-BARAKE-POULET-MEYNARD |
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme B D épouse C a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler la décision implicite rejetant sa demande d'indemnisation et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 69 763,80 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis résultant de l'illégalité des décisions de refus de titre de séjour qui lui ont été opposées par le préfet de la Gironde.
Par un jugement n° 1802213 du 3 décembre 2019, le tribunal administratif de Bordeaux a condamné l'État à lui verser la somme de 1 500 euros au titre du préjudice moral subi et a mis à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 27 mars 2020, Mme C, représentée par Me Astié, demande à la cour :
1°) de réformer ce jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 3 décembre 2019 en tant qu'il n'a pas fait droit à l'ensemble de sa demande d'indemnisation de ses différents préjudices ;
2°) d'annuler la décision implicite rejetant sa demande d'indemnisation ;
3°) de condamner l'Etat au paiement de la somme de 54 763,80 euros au titre du préjudice matériel relatif aux pertes de revenus professionnels qui auraient dû être perçus du mois de juillet 2015 au mois de février 2018, de la somme de 5 000 euros au titre de la perte de chance d'obtenir un emploi et enfin de la somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice moral ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la décision implicite de rejet de sa demande d'indemnisation est entachée d'un défaut de motivation en méconnaissance des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ; le préfet n'a pas répondu à sa demande de communication des motifs du refus dans le délai imparti ;
- l'illégalité du refus du préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour engage la responsabilité de l'Etat pour la période pendant laquelle elle n'a pas bénéficié de titre de séjour à tort ; le tribunal a sous-évalué la teneur du préjudice qu'elle a subi tant en son principe qu'en son quantum ; c'est à tort que le tribunal limite sa période entre le 7 mars 2017, date du second arrêté préfectoral et le 4 décembre 2017, date de délivrance du titre de séjour, alors qu'elle s'est vue refuser le droit au séjour par deux décisions annulées successivement par le tribunal administratif, le 16 juillet 2015, puis le 7 mars 2017 ;
- concernant son préjudice matériel, elle bénéficiait de promesses d'embauche pour un contrat à durée indéterminée qui n'ont pu être honorées en raison de sa situation administrative, par la société Flora qui a confirmé à deux reprises en l'espace d'un an et demi vouloir la recruter ;
- concernant la perte de chance de bénéficier d'un emploi qualifié, elle a subi une longue période d'inactivité professionnelle laquelle a nécessairement affecté de façon négative son attractivité sur le marché de l'emploi ; cette perte de chance doit être indemnisée ;
- concernant son préjudice moral, elle s'est retrouvée dans une situation particulièrement angoissante pendant plus de deux ans, dans la mesure où il lui a été demandé de quitter le territoire français alors qu'elle y résidait avec son époux et sa fille alors âgée d'un an et demi lors de la première décision et que son époux résidant régulièrement en France est père de trois autres enfants qui sont français ; la potentialité de son retour au Maroc l'a fortement perturbée ; elle a dû renoncer à travailler malgré les promesses d'embauche signées et ils ont accumulé de nombreuses dettes ; le tribunal n'a pas tenu compte de l'ensemble de ses préjudices en limitant son indemnisation à la somme de 1 500 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision n° 2019/027066 du 5 mars 2020.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme A,
- et les observations de Me Debril, représentant Mme C.
Une note en délibéré a été enregistrée le 1er juin 2022, présentée pour Mme C par Me Astié.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B C, ressortissante marocaine, est entrée en France pour la dernière fois le 8 janvier 2013 sous couvert d'un visa de court séjour valable 90 jours. Le 28 avril 2013, elle a sollicité un titre de séjour sur le fondement du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en se prévalant de son mariage le 20 avril 2013 avec un ressortissant ivoirien titulaire d'une carte de résident. Le préfet de la Gironde lui a opposé un refus de titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français par un arrêté du 4 juin 2013 dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif par un jugement du 5 novembre 2013 puis par la cour administrative d'appel de Bordeaux par un arrêt du 10 septembre 2014. Le 24 avril 2015, la requérante a sollicité la régularisation de sa situation au titre de la vie privée et familiale. Par une décision du 16 juillet 2015, le préfet de la Gironde lui a opposé un nouveau refus. Par un jugement du 25 juillet 2016, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé cette décision et enjoint au préfet de la Gironde de procéder au réexamen de la situation de Mme C. Par un arrêté du 7 mars 2017, le préfet de la Gironde a de nouveau refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français. Par un jugement du 17 octobre 2017, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé cet arrêté et a enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à Mme C un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du jugement. En exécution de ce jugement, le préfet de la Gironde a délivré à Mme C, le 4 décembre 2017, le titre de séjour sollicité. Par un courrier du 13 février 2018, reçu en préfecture le 16 février suivant, Mme C a sollicité auprès du préfet de la Gironde l'indemnisation des préjudices qu'elle soutient avoir subis à raison de l'illégalité des refus de titre de séjour qui lui ont été opposés. Le 31 mai 2018, elle a saisi le tribunal administratif d'une demande, d'une part, d'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire préalable, et d'autre part, de condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 69 763,80 euros en réparation de ses préjudices. Elle relève appel du jugement du 3 décembre 2019 du tribunal administratif de Bordeaux en tant qu'il n'a pas annulé la décision implicite rejetant sa demande d'indemnisation et qu'il a limité à la somme de 1 500 euros le montant de l'indemnité mise à la charge de l'Etat en réparation de ses préjudices.
Sur le moyen tiré de l'absence de motivation du refus d'indemnisation :
2. Au regard de l'objet de la demande formée par Mme C, qui conduit le juge à se prononcer sur ses droits à indemnisation, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision par laquelle le préfet de la Gironde s'est prononcé sur sa réclamation préalable et par laquelle il a lié le contentieux sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, l'appelante ne saurait utilement se prévaloir de ce que cette décision ne serait pas motivée.
Sur la responsabilité de l'Etat :
3. Si toute illégalité qui entache une décision constitue en principe une faute de nature à engager la responsabilité de la collectivité au nom de laquelle cette décision a été prise, une telle faute ne peut donner lieu à la réparation du préjudice subi par le destinataire de la décision si la nature et le degré de gravité de l'illégalité empêchent de regarder le préjudice résultant de cette décision comme entretenant un lien de causalité direct avec cette illégalité, notamment si la même décision aurait pu être légalement prise dans le cadre d'une procédure régulière.
4. Il résulte de l'instruction, et notamment du jugement du 25 juillet 2016, que la décision du 16 juillet 2015 a été annulée par le tribunal administratif de Bordeaux au motif qu'elle n'était pas suffisamment motivée. Si à la date de sa demande d'admission au séjour, le 24 avril 2015, Mme C n'avait pas exécuté la mesure d'éloignement du 4 mai 2013 et était en situation irrégulière, elle était mariée depuis avril 2013 avec un ressortissant ivoirien titulaire d'une carte de résident et de leur relation, une enfant était née le 27 décembre 2013 à Bordeaux. Par ailleurs, son époux était père de trois enfants français résidant en France, dont il est établi qu'il contribuait à l'éducation et à l'entretien, deux d'entre eux vivant avec lui et Mme C. Ainsi, la cellule familiale ne pouvait se reconstituer dans l'un des pays d'origine des époux. Par suite, alors même que Mme C n'était pas dépourvue d'attaches au Maroc où elle a vécu jusqu'à l'âge de 30 ans et où résidaient ses parents, et cinq de ses sept frères et sœurs, la décision de refus de titre de séjour du 16 juillet 2015 portait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard de ses motifs. Ainsi, il résulte de l'instruction que le préfet n'aurait pas pu légalement prendre la même décision si elle avait été suffisamment motivée. Par suite, c'est à tort que les premiers juges n'ont pas indemnisé les préjudices invoqués au titre de la période du 16 juillet 2015 au 7 mars 2017.
Sur les préjudices :
5. Mme C produit deux promesses d'embauche établies par la société Transport Flora pour des contrats à durée indéterminée, pour un montant mensuel brut de 1 564,68 euros, la première du 9 avril 2015, en qualité de chauffeur livreur et la seconde du 8 septembre 2016, en qualité de responsable d'affrètement. Toutefois, d'une part, la société Transport Flora n'a pas déposé de dossier de demande d'autorisation de travail auprès des services compétents de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi afin de concrétiser ces promesses d'embauche et, d'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que, postérieurement à la délivrance de son titre de séjour, et alors même qu'elle aurait été enceinte de quatre mois à la date de la délivrance de son titre de séjour, Mme C aurait été effectivement employée par cette société, ni qu'elle aurait travaillé dans une autre entreprise, ni qu'elle aurait engagé des démarches pour rechercher un emploi. Dans ces conditions, les préjudices liés à la perte de gains professionnels ne peuvent être regardés comme ayant un caractère certain. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait été privée d'une chance sérieuse d'obtenir un emploi qualifié du fait de l'illégalité des décisions des 16 juillet 2015 et 7 mars 2017.
6. Mme C sollicite la réparation du préjudice moral qu'elle a subi et des troubles dans ses conditions d'existence. Elle fait valoir qu'elle s'est retrouvée dans une situation particulièrement angoissante pendant plus de deux ans, dans la mesure où il lui a été demandé de quitter le territoire français alors qu'elle y résidait avec son époux et sa fille alors âgée d'un an et demi lors de la première décision, que son époux résidant régulièrement en France est père de trois autres enfants qui sont français, que la potentialité de son retour au Maroc l'a fortement perturbée, qu'elle a également dû renoncer à travailler malgré les promesses d'embauche signées, et qu'elle et son conjoint ont accumulé de nombreuses dettes. Toutefois, sur ce dernier point la requérante ne produit aucun justificatif permettant d'établir la réalité de ses allégations. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles de toute nature subis par Mme C à raison de l'illégalité des décisions des 16 juillet 2015 et 7 mars 2017 en lui allouant à ce titre, compte tenu notamment de la période de responsabilité définie au point 4, une indemnité de 2 500 euros.
7. Il résulte de ce qui précède que Mme C est seulement fondée à demander que l'indemnité que le tribunal a condamné l'Etat à lui verser soit portée à la somme de 2 500 euros.
Sur les frais d'instance :
8. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à Me Astié de la somme de 1 200 euros.
DECIDE :
Article 1er : La somme que l'Etat est condamné à verser à Mme C en réparation de ses préjudices est portée à 2 500 euros.
Article 2 : Le jugement n° 1802213 du 3 décembre 2019 du tribunal administratif de Bordeaux est réformé en ce qu'il a de contraire à l'article 1er ci-dessus.
Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 200 euros à Me Astié en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 4 : Le surplus de conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à Mme B D épouse C et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée à la préfète de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 31 mai 2022 à laquelle siégeaient :
Mme Elisabeth Jayat, présidente,
Mme Nathalie Gay, première conseillère,
Mme Laury Michel, première conseillère,
Lu en audience publique, le 28 juin 2022
La rapporteure,
Nathalie A
La présidente,
Elisabeth JayatLa greffière,
Virginie Santana
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-26PA02997
Suspension de refus de titre de séjour et d'obligation de quitter le territoire. La Cour administrative d'appel de Paris, statuant en référé, rejette la demande de suspension de l'arrêté préfectoral du 5 mai 2025. Le juge des référés estime la demande manifestement infondée, car le tribunal administratif a déjà validé la légalité de la décision par un jugement argumenté, sans qu'aucun moyen nouveau et sérieux ne soit soulevé. La requête est rejetée sur le fondement de l'article L. 522-3 du code de justice administrative.
01/06/2026
Cour administrative d'appel de Toulouse — N° CAA31-26TL00807
Cette ordonnance de la Cour administrative d’appel de Toulouse, statuant en référé, rejette la requête de Mme B... comme manifestement irrecevable. Celle-ci contestait le refus de l’Office national des combattants de prendre en compte la totalité de ses jours de présence dans un camp de transit. La cour applique les articles R. 222-1, R. 811-7 et R. 612-1 du code de justice administrative, constatant que l’appel, non dispensé du ministère d’avocat, n’a pas été présenté par un avocat malgré la notification claire de cette obligation.
01/06/2026
Cour administrative d'appel de Toulouse — N° CAA31-25TL01714
Cette ordonnance de la Cour administrative d’appel de Toulouse, prise par le juge des référés, rejette la requête de M. A..., ressortissant algérien, qui contestait le refus de séjour et l’obligation de quitter le territoire français pris par le préfet de la Haute-Garonne. La cour estime que l’arrêté préfectoral est suffisamment motivé et que le préfet a procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de l’intéressé. Elle écarte également les moyens tirés de la violation de l’accord franco-algérien et de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, jugeant que la requête est manifestement dépourvue de fondement. La solution est fondée sur l’article R. 222-1 du code de justice administrative.
04/05/2026
Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-25MA00532
La Cour administrative d'appel de Marseille a examiné le recours du préfet de la Haute-Corse contre un jugement du tribunal administratif de Bastia. Ce jugement avait annulé les arrêtés du 2 janvier 2025 refusant un titre de séjour à M. A... B..., ressortissant brésilien, et prononçant son éloignement. Le préfet soutenait que le comportement de l'intéressé constituait une menace à l'ordre public, justifiant le refus sur le fondement de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La cour a rejeté la requête préfectorale et confirmé le jugement de première instance, validant ainsi l'annulation des arrêtés et l'injonction de délivrer une carte de séjour temporaire mention "salarié".
04/05/2026