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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX01323

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX01323

mardi 7 juin 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX01323
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation3ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantMAIXANT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme D B a demandé au tribunal administratif de Poitiers d'annuler les arrêtés du ministre du travail du 26 juillet 2019 et du 30 juillet 2019 en tant qu'ils ne lui ont que partiellement attribué le bénéfice de l'avantage spécifique d'ancienneté pour ses services exercés en zone éligible et en tant qu'ils n'ont pas repris intégralement son ancienneté lors de sa titularisation comme inspectrice du travail.

Par une ordonnance n° 19002322 du 17 février 2020 prise en application des dispositions de l'article R. 222-1 du code de justice administrative, le président du tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 13 avril 2020, Mme D B, représentée par Me Maixant, demande à la cour :

1°) d'annuler cette ordonnance n° 19002322 du 17 février 2020 ;

2°) d'annuler les arrêtés en litige du 26 juillet et du 30 juillet 2019 ;

3°) d'enjoindre au ministre du travail de procéder à la reconstitution de sa carrière et d'en tirer les conséquences statutaires et financières rétroactivement et pour l'avenir ;

4°) d'enjoindre au ministre de lui verser les sommes dues au titre de l'exécution financière de la reconstitution de carrière ; d'assortir cette somme des intérêts prévus au code civil ;

5°) de fixer à un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir le délai imparti au ministre pour exécuter les injonctions sollicitées, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le premier juge s'est mépris sur la portée de ses conclusions en les interprétant comme tendant à l'annulation des décisions en litige alors qu'il lui était demandé de les annuler seulement en tant qu'elles ne lui ont pas attribué l'avantage spécifique d'ancienneté ;

- c'est à tort que le premier juge a rejeté sa demande en application des dispositions de l'article R. 222-1 du code de justice administrative ; les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à l'administration de procéder à la reconstitution de sa carrière n'étaient pas manifestement irrecevables ; la demande préalable indemnitaire ne l'était pas non plus dès lors qu'elle s'analysait comme tendant à l'exécution de l'annulation des décisions contestées ; enfin, le rejet par ordonnance ne pouvait être motivé par la seule prescription quadriennale ;

- son droit à percevoir l'avantage spécifique d'ancienneté, reconnu par la loi n° 91-715 du 26 juillet 1991 et par le décret n° 95-313 du 21 mars 1995, n'est pas contesté ; si les arrêtés en litige prennent en compte la totalité des réductions d'ancienneté acquis au titre de cet avantage, ils n'en ont pas tiré toutes les conséquences sur le plan financier ;

- elle doit bénéficier d'une reprise d'ancienneté au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté et d'une reprise d'ancienneté dans le grade ou l'échelon précédent.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 février 2022, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que tous les moyens de la requête doivent être écartés comme infondés.

Le 9 mai 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'arrêt était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que les arrêtés des 26 juillet et 30 juillet 2019, en tant qu'ils n'avaient pas attribué à Mme B l'avantage spécifique d'ancienneté, ont été retirés par l'arrêté du 14 novembre 2019 accordant à Mme B cet avantage. Mme B a présenté des observations le 11 mai 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 91-715 du 26 juillet 1991 ;

- le décret n° 95-313 du 21 mars 1995 ;

- le décret n° 2003-770 du 20 août 2003 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C A,

- les conclusions de Mme Isabelle Le Bris, rapporteure publique,

- et les observations de Me Maixant, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B est une fonctionnaire en poste à la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) des Deux-Sèvres. Le 6 février 2018, elle a adressé à l'administration une demande tendant à l'octroi de l'avantage spécifique d'ancienneté prévu par la loi du 26 juillet 1991, portant diverses dispositions relatives à la fonction publique, et le décret du 21 mars 1995 relatif au droit de mutation prioritaire et au droit à l'avantage spécifique d'ancienneté accordés à certains agents de l'Etat affectés dans les quartiers urbains particulièrement difficiles. Par deux arrêtés du 26 juillet et du 30 juillet 2019, l'autorité ministérielle a titularisé Mme B, qui était inspectrice du travail stagiaire depuis le 1er décembre 2018, au 6ème échelon du grade d'inspecteur du travail à compter du 1er juin 2019 (IMM 556) avec une ancienneté de 6 mois. Mme B a saisi le tribunal administratif de Poitiers d'une demande tendant à l'annulation des arrêtés du 26 juillet et du 30 juillet 2019 et à ce qu'il soit enjoint au ministre du travail de reconstituer sa carrière en lui appliquant les bonifications d'ancienneté issues du dispositif de l'avantage spécifique d'ancienneté.

2. Par une ordonnance rendue le 17 février 2020, en application des dispositions de l'article R. 222-1 du code de justice administrative, le président du tribunal administratif de Poitiers a rejeté comme manifestement irrecevables les conclusions de Mme B tendant à ce qu'il soit procédé à la reconstitution de sa carrière et rejeté comme reposant sur des moyens inopérants, en raison de la prescription quadriennale, les conclusions tendant au versement des rémunérations sollicitées au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté. Mme B relève appel de cette ordonnance.

Sur la régularité de l'ordonnance attaquée :

3. En premier lieu, si, par les deux arrêtés du 26 juillet et du 30 juillet 2019 en litige, l'autorité ministérielle a titularisé Mme B dans le grade d'inspectrice du travail à compter du 1er juin 2019, il n'en reste pas moins que, dans ses écritures de première instance, Mme B a contesté ces arrêtés en tant qu'ils ne lui ont pas attribué une bonification d'ancienneté au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté malgré sa demande du 6 février 2018, et en tant qu'ils n'ont pas intégralement repris son ancienneté lors de son reclassement de grade et d'échelon à l'occasion de sa titularisation. Par suite, en rejetant la demande de Mme B après n'avoir répondu qu'aux conclusions tendant au versement des rappels de rémunération au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté, le président du tribunal administratif de Poitiers s'est mépris sur la portée du litige dont il était saisi.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " Les présidents de tribunal administratif () peuvent, par ordonnance : () 7° Rejeter, après l'expiration du délai de recours () les requêtes ne comportant que () des moyens inopérants () ". Le président du tribunal administratif de Poitiers a jugé qu'en raison de la prescription quadriennale, les conclusions à fin d'annulation et de versement des rappels de rémunération devaient être rejetées comme reposant sur des moyens inopérants. Toutefois, il n'appartient pas au juge administratif de relever d'office l'exception de prescription quadriennale, laquelle ne peut découler que d'une décision administrative l'opposant explicitement. Dès lors qu'une telle décision n'a pas été prise en première instance, le ministre n'ayant pas présenté de mémoire en défense, le président du tribunal a entaché son ordonnance d'irrégularité en rejetant les conclusions de Mme B sur le fondement du 7° de l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

5. En troisième lieu, il ressort de ses écritures de première instance que Mme B n'a pas sollicité une somme à titre de dommages et intérêts pour réparer des préjudices mais qu'il soit enjoint à l'administration, en conséquence de l'annulation des décisions contestées, de lui verser des rappels de rémunérations. De telles conclusions, qui étaient présentées au titre des dispositions des articles L. 911-1 et L. 911-2 du code de justice administrative, ne pouvaient être rejetées comme une demande indemnitaire irrecevable, pour absence de liaison du contentieux, par le premier juge qui s'est ainsi mépris sur la portée de la demande dont il était saisi.

6. Mme B est fondée à soutenir que l'ordonnance attaquée est entachée d'irrégularités. Il y a lieu pour la cour d'annuler cette ordonnance et de statuer par la voie de l'évocation sur la demande de première instance.

Sur l'étendue du litige :

7. Il résulte de l'instruction que, par un arrêté du 14 novembre 2019, la ministre du travail a accordé à Mme B les neuf mois de bonification d'ancienneté que celle-ci réclamait au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté pour ses services accomplis en zone éligible à compter du 1er février 2013. Cette décision du 14 novembre 2019 doit être regardée comme retirant les arrêtés des 26 juillet et 30 juillet 2019 en tant qu'ils n'avaient pas, à l'occasion de la reprise d'ancienneté de Mme B lors de sa titularisation, attribué à celle-ci l'avantage sollicité dans sa demande du 6 février 2018. Dans ces circonstances, les conclusions tendant à l'annulation, dans cette mesure, des décisions en litige, et les conclusions tendant à ce qu'il soit prescrit à l'administration de prendre un arrêté attribuant la bonification d'ancienneté au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté, sont privées d'objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur la reprise d'ancienneté de Mme B lors de sa titularisation:

8. Aux termes de l'article 14 du décret du 20 août 2003 portant statut particulier du corps de l'inspection du travail : " () Les fonctionnaires promus conservent, dans la limite de la durée de services exigée pour une promotion à l'échelon immédiatement supérieur de leur nouveau grade, l'ancienneté qu'ils avaient acquise dans leur ancien échelon si l'augmentation de traitement consécutive à leur promotion est inférieure à celle qui serait résultée d'un avancement d'échelon dans leur ancien grade ou, s'ils étaient parvenus à l'échelon terminal de leur précédent grade, à celle qui résultait de leur dernière promotion () ".

9. D'une part, Mme B était classée au 8ème échelon de son grade, indice majoré 534, et aurait bénéficié, au 9ème échelon, de l'indice majoré 551. Ayant été reclassée, comme inspectrice du travail, à l'indice majoré 556, Mme B ne relève donc pas du premier cas de figure envisagé par les dispositions précitées.

10. D'autre part, Mme B ne relève pas du second cas de figure prévu par les mêmes dispositions dès lors qu'elle n'était pas classée à l'échelon terminal de son précédent grade, soit le 11ème échelon.

11. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à la reconstitution de sa carrière et au versement des rappels de rémunérations au titre de l'application de l'article 14 du décret du 20 août 2003.

Sur les conclusions tendant au versement de rappels de rémunérations correspondant aux bonifications d'ancienneté au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté :

En ce qui concerne l'exception de prescription quinquennale :

12. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat : " Sont prescrites, au profit de l'Etat () toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis () ". Aux termes de l'article 7 de la même loi : " L'Administration doit, pour pouvoir se prévaloir, à propos d'une créance litigieuse, de la prescription prévue par la présente loi, l'invoquer avant que la juridiction saisie du litige au premier degré se soit prononcée sur le fond () ".

13 Le ministre est fondé à opposer devant le juge d'appel, statuant comme juge de première instance par la voie de l'évocation, la prescription quadriennale.

14. Ainsi qu'il a été dit, Mme B a, le 6 février 2018, demandé à l'administration l'octroi de l'avantage spécifique d'ancienneté. En application des dispositions précitées, sa demande est, du fait de cette réclamation préalable, prescrite pour la période antérieure au 1er janvier 2014.

En ce qui concerne les droits de Mme B :

15. L'état de l'instruction ne permettant pas de déterminer avec exactitude les sommes dues à la requérante à compter du 1er janvier 2014, il y a lieu de la renvoyer devant l'administration pour qu'il soit procédé au calcul de ses droits, compte tenu de l'arrêté du 14 novembre 2019, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent arrêt sans qu'il y ait lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prévoir une astreinte.

En ce qui concerne les intérêts légaux et les intérêts capitalisés :

16. Mme B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à sa créance au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté à compter du 6 février 2018, date de sa demande tendant à l'octroi de cet avantage.

17. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Mme B ayant demandé en appel la capitalisation des intérêts le 13 avril 2020, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter de cette date du 13 avril 2020 à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

18. Il y a lieu de faire application de ces dispositions en mettant à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

DECIDE

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation des arrêtés des 26 juillet et 30 juillet 2019 en tant qu'ils n'ont pas attribué à Mme B l'avantage spécifique d'ancienneté et sur les conclusions tendant à ce qu'il soit prescrit à l'administration de prendre un arrêté attribuant cet avantage.

Article 2 : L'ordonnance n° 19002322 du 17 février 2020 est annulée.

Article 3 : Il est prescrit à l'administration de verser à Mme B les rappels de rémunérations impliquées par l'attribution de l'avantage spécifique d'ancienneté à la suite de l'arrêté du 14 novembre 2019 à compter du 1er janvier 2014, dans un délai de trois mois suivant la date de notification du présent arrêt.

Article 4 : La somme correspondant à la créance de Mme B au titre de l'avantage spécifique d'ancienneté sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 6 février 2018. Les intérêts échus à la date du 13 avril 2020 puis à chaque échéance annuelle seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 5 : L'Etat versera à Mme B la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de première instance et d'appel est rejeté.

Article 7 : Le présent arrêt sera notifié à Mme D B et à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2022 à laquelle siégeaient :

M. Didier Artus, président,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

M. Manuel Bourgeois, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2022. Le rapporteur,

Frédéric A

Le président,

Didier Artus

Le greffier,

Anthony Fernandez

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, en ce qui la concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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