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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX03251

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX03251

jeudi 22 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX03251
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantDE BOUSSAC-DI PACE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un arrêt du 25 mai 2021, la cour a ordonné une expertise avant de statuer sur les conclusions de Mme B épouse C tendant à la condamnation du centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux, et à titre subsidiaire de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), à lui verser une indemnité d'un montant total de 291 168,88 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'évolution de son état de santé vers une insuffisance rénale terminale.

Le rapport d'expertise a été enregistré le 15 mars 2022.

Par un mémoire enregistré le 13 avril 2022, le CHU de Bordeaux, représenté par Me Le Prado, conclut au rejet de la requête et des conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Gironde.

Il fait valoir que :

- si l'expert a émis des critiques sur l'absence d'information de l'unité de transplantation par le service des urgences qui avait pris en charge la patiente pour des vomissements au début de l'année 2010, il a conclu que cette information aurait seulement permis un traitement plus précoce du rejet du greffon rénal, sans empêcher l'évolution vers une insuffisance rénale terminale du fait de ce rejet chronique ; sa responsabilité ne saurait être retenue de ce chef ;

- comme il l'a souligné dans son dire du 14 janvier 2022 et contrairement aux affirmations de l'expert, la cotation JAH0006 de la biopsie du 12 août 2010, associée à la référence YYYY028, démontre que l'acte a été réalisé avec guidage échographique ; même si le compte-rendu de l'acte de ponction-biopsie ne précise pas qu'il a été réalisé sous guidage échographique, la cotation l'établit, ce qui est confirmé par les indications données par le docteur D, praticien hospitalier en poste à la date des faits ; au demeurant, en l'absence de recommandations professionnelles imposant de réaliser les biopsies rénales sous échoguidage en continu, l'absence d'un tel guidage ne saurait être regardée comme fautive ;

- contrairement à ce qu'a retenu l'expert, le fait d'avoir confié la réalisation de l'acte à une interne en 2ème semestre de DES ne peut être regardé comme fautif dès lors que la biopsie d'un greffon rénal fait partie des objectifs pédagogiques du module d'uro-néphrologie et que la biopsie a été supervisée par le docteur D, praticien hospitalier senior ; au demeurant, les patients en insuffisance rénale présentent une majoration du risque de saignement lors d'une biopsie d'un greffon, et un hématome sous-capsulaire peut se produire sous échoguidage, comme l'a admis l'expert, de sorte que la complication n'est pas en lien avec les modalités de réalisation de l'acte ;

- en tout état de cause, la complication hémorragique n'est pas à l'origine de l'insuffisance rénale terminale, laquelle était inévitable comme l'a retenu l'expert ;

- si l'expert retient une accélération de 12 mois de la dégradation de la fonction rénale, il émet des réserves sur cette évaluation en l'absence de certitude sur l'imputabilité de l'aggravation à l'hématome, de sorte que la prétendue perte de chance occasionnée par l'hématome n'est pas établie ;

- le préjudice exceptionnel retenu par l'expert trouve son origine dans la grave pathologie rénale de la patiente, dont la souffrance ne saurait être imputée à l'hôpital dès lors qu'elle ne se rattache pas à la qualité des soins.

Par un mémoire enregistré le 13 juin 2022, l'ONIAM, représenté par la SELARL Birot, Ravaut et Associés, conclut au rejet de la requête en tant qu'elle est dirigée à son encontre, et demande à la cour de le mettre hors de cause.

Il fait valoir que :

- l'absence d'information du service des transplantations par le service des urgences concernant les vomissements empêchant potentiellement la prise du traitement immunosuppresseur, comme les manquements dans la réalisation de la ponction biopsie du 12 août 2010 retenus par l'expert, engagent la responsabilité pour faute du CHU de Bordeaux ;

- l'expert a exclu toute notion d'accident accident médical non fautif ;

- le dommage ne présente pas un caractère anormal au sens du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique.

Par un mémoire enregistré le 29 septembre 2022, Mme C, représentée par l'AARPI CB2P Avocats, demande à la cour :

1°) à titre principal, de condamner le CHU de Bordeaux, ou subsidiairement l'ONIAM, à lui verser la somme à parfaire de 291 168,88 euros avec intérêts à compter du 21 janvier 2014, et de condamner le CHU de Bordeaux à lui verser la somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice d'impréparation ;

2°) à titre subsidiaire, d'ordonner un complément d'expertise à confier à un psychiatre afin de déterminer les préjudices en lien avec les séquelles psychiatriques ou psychologiques dont elle reste atteinte ;

3°) à titre infiniment subsidiaire, de condamner le CHU de Bordeaux, ou subsidiairement l'ONIAM, à lui verser la somme à parfaire de 269 162,26 euros avec intérêts à compter du 21 janvier 2014 ;

4°) de mettre à la charge du CHU de Bordeaux une somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens incluant les frais de l'expertise ordonnée en première instance.

Elle soutient que :

- à titre principal :

* l'absence d'information du service des transplantations par le service des urgences a entraîné une perte de chance majeure de retarder l'insuffisance rénale terminale ;

* l'expert rappelle que le taux de complications majeures d'une ponction biopsie de rein greffé est de 2 % avec échoguidage continu et de 10 % sans cet échoguidage, et relève que l'interne n'avait pas la compétence suffisante pour réaliser un tel acte non courant et à risque élevé ; sa conclusion selon laquelle la complication de la biopsie sous la forme de l'hématome a seulement joué un rôle dans l'aggravation immédiate de l'insuffisance rénale est en contradiction avec la première expertise, laquelle avait retenu un rôle majeur de l'hématome compressif dans la survenue de l'insuffisance rénale terminale ; l'expertise ordonnée par la cour est critiquable sur le lien de causalité entre l'hématome compressif consécutif à la biopsie pratiquée sans précaution par l'interne et l'insuffisance rénale terminale, et en ce qu'elle ne tire aucune conséquence du retard de prise en charge du rejet chronique du fait de l'absence de transmission de l'information relative aux vomissements intenses par le service des urgences ; le retard de diagnostic du rejet chronique et les complications hémorragiques de la biopsie sont les causes directes et certaines de l'insuffisance rénale terminale, et elle est fondée à demander l'indemnisation de son entier préjudice sur la base de la première expertise, tel que chiffré dans ses précédentes écritures ;

- à titre subsidiaire, si la cour estimait ne pas pouvoir l'indemniser sur la base de la première expertise, il conviendrait d'ordonner une nouvelle expertise confiée à un psychiatre, afin qu'il évalue le déficit fonctionnel permanent, les périodes de déficit fonctionnel temporaire et les souffrances morales endurées en lien avec les complications hémorragiques de la biopsie ; c'est à tort que l'expert a refusé de solliciter un sapiteur psychiatre au motif qu'il serait impossible de distinguer le préjudice résultant du rejet de la greffe de celui résultant des complications hémorragiques ;

- à titre infiniment subsidiaire, elle sollicite son indemnisation sur la base des conclusions contestables du second expert, à hauteur de 1 522,26 euros au titre des périodes de déficit fonctionnel temporaire, de 64 000 euros au titre des souffrances endurées, de 2 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent, de 150 000 euros au titre du préjudice exceptionnel, de 50 000 euros au titre de l'incidence professionnelle et des pertes de gains professionnels, et de 1 640 euros au titre de l'assistance temporaire par une tierce personne.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Gallier, rapporteure publique,

- et les observations de Me De Boussac-Di Pace, représentant Mme B épouse C et de Me Goldnadel, représentant le CHU de Bordeaux.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse C, diagnostiquée porteuse d'un rein unique gauche malformatif à l'âge de 7 ans, a subi une première greffe rénale au CHU de Nantes en 1999, à l'âge de 16 ans. Le rejet chronique du greffon a nécessité une hémodialyse périodique à partir de 2003, et une seconde greffe a été réalisée au CHU de Bordeaux en 2006. Une maladie migraineuse très sévère, documentée dès 1999 et caractérisée par des maux de tête accompagnés de vomissements de longue durée susceptibles d'interférer négativement sur l'absorption du traitement immunosuppresseur, a conduit la patiente à consulter à six reprises au service des urgences du CHU de Bordeaux entre le 8 janvier et le 22 juillet 2010, en rappelant qu'elle avait fait l'objet d'une greffe rénale et qu'il convenait d'informer le service des transplantations. Les examens sanguins ayant mis en évidence une augmentation du taux de créatininémie associée à une protéinurie, faisant fortement suspecter un rejet du greffon, une ponction biopsie, destinée à évaluer les lésions histologiques avant d'entreprendre un traitement, a été réalisée le 12 août 2010. Cet acte s'est compliqué d'un volumineux hématome sous-capsulaire rénal consécutif à une blessure provoquée par l'aiguille de biopsie, à l'origine d'une insuffisance rénale de type obstructif, laquelle a été traitée par une néphrostomie et un drainage de l'hématome. Après s'être améliorée, la fonction rénale s'est progressivement dégradée, jusqu'à une insuffisance rénale terminale nécessitant une hémodialyse quotidienne à partir du 13 janvier 2013.

2. Par un arrêt n° 16BX02880 du 9 octobre 2018, la cour a réformé le jugement du tribunal administratif de Bordeaux n° 1401892 du 28 juin 2016 qui avait rejeté la demande indemnitaire de Mme C, en condamnant seulement le CHU de Bordeaux au versement d'une somme de 1 000 euros au titre du préjudice d'impréparation, et en rejetant le surplus des conclusions de Mme C. Par une décision n° 426125 du 28 septembre 2020, le Conseil d'Etat a annulé cet arrêt en tant qu'il avait rejeté le surplus des conclusions de Mme C, et a renvoyé l'affaire à la cour dans la limite de la cassation ainsi prononcée.

3. Par un arrêt avant dire droit du 25 mai 2021, la cour a jugé que l'absence de transmission des informations nécessaires à la prise en charge de la patiente entre le service des urgences et le service des transplantations était fautive, et a ordonné une expertise afin, d'une part, d'apprécier les conséquences de cette faute ainsi que le caractère fautif des conditions de réalisation de la ponction biopsie du 12 août 2010, et d'autre part, de se prononcer sur l'existence d'un éventuel accident médical. Le rapport d'expertise a été enregistré le 15 mars 2022. Dans le dernier état de ses écritures, Mme C demande à la cour, à titre principal de condamner le CHU de Bordeaux, ou subsidiairement l'ONIAM, à lui verser une indemnité de 291 168,88 euros avec intérêts à compter du 21 janvier 2014, et de condamner le CHU de Bordeaux à lui verser la somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice d'impréparation, à titre subsidiaire d'ordonner un complément d'expertise à confier à un psychiatre, et à titre infiniment subsidiaire de condamner le CHU de Bordeaux, ou subsidiairement l'ONIAM, à lui verser la somme à parfaire de 269 162,26 euros avec intérêts à compter du 21 janvier 2014.

Sur l'étendue du litige :

4. Comme l'a déjà relevé l'arrêt avant dire droit du 25 mai 2021, l'arrêt de la cour n° 16BX02880 du 9 octobre 2018 est devenu définitif en ce qu'il a statué sur la réparation du préjudice d'impréparation.

Sur la responsabilité :

5. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / (). "

En ce qui concerne la prise en charge au service des urgences :

6. Ainsi qu'il a été dit au point 2, l'arrêt avant dire droit du 25 mai 2021 a retenu une faute du CHU de Bordeaux du fait de l'absence de transmission des informations nécessaires à la prise en charge de la patiente entre le service des urgences et le service des transplantations.

En ce qui concerne la réalisation de la ponction biopsie :

7. En premier lieu, l'expertise ordonnée par le juge des référés du tribunal administratif de Bordeaux, réalisée le 14 décembre 2012 au contradictoire du CHU de Bordeaux, indiquait que la ponction biopsie avait été pratiquée dans le service de radiologie avec un pistolet à biopsie, après repérage préalable par échographie, mais sans contrôle par la sonde d'échographie au moment de la ponction. Le CHU de Bordeaux a soutenu pour la première fois lors de la seconde expertise, plus de dix ans après les faits, que l'acte avait bien été réalisé sous guidage échographique continu, en se prévalant de ce que sa cotation dans la nomenclature de la sécurité sociale correspondrait à un tel guidage. S'il reprend cet argument devant la cour, il ne conteste pas la réponse de l'expert selon laquelle il n'existe qu'une cotation pour la réalisation d'une biopsie avec repérage, qu'il s'agisse d'un guidage préalable, comme indiqué dans le compte-rendu de l'acte, ou d'un guidage continu, de l'entrée de l'aiguille de biopsie à son retrait. Le document non daté et non signé, transmis à l'expert le 14 janvier 2022 et attribué par le CHU à " un praticien hospitalier en poste à la date des faits ", se borne à affirmer que " nous ne faisons pas de biopsie sous simple repérage ", ce qui n'est pas de nature à établir l'existence d'un guidage continu, non mentionné dans le compte-rendu. L'expert a cité de nombreuses références de publications scientifiques antérieures à 2010 ayant prouvé que la technique de guidage échographique en continu lors de la réalisation d'une biopsie rénale réduisait de façon significative les complications, notamment hémorragiques, et a relevé que cette technique était utilisée de façon courante depuis 5 à 10 ans en 2010. Il a qualifié de fautive l'absence de repérage continu de la progression de l'aiguille de biopsie lors de la ponction du 12 août 2010, alors que les précautions maximales devaient être prises pour minimiser les risques de ce geste invasif sur un greffon particulièrement précieux, s'agissant d'une seconde greffe avec un risque élevé d'impossibilité d'une troisième en cas de perte du greffon. L'absence de repérage continu est ainsi fautive, sans que le CHU de Bordeaux puisse utilement faire valoir qu'aucune recommandation professionnelle n'a jamais imposé cette technique.

8. En second lieu, la ponction biopsie du 12 août 2010 a été réalisée par une interne en première année d'un DES de radiologie interventionnelle qui en comporte cinq, et comme l'a relevé l'expert, cette première année ne permet pas d'acquérir des connaissances, même théoriques, concernant une biopsie de rein greffé. L'expert a précisé que le niveau de compétence de l'opérateur figure parmi les facteurs de risque de complications hémorragiques de la ponction biopsie, et que dans le cas de Mme C, l'acte était particulièrement à risque du fait du caractère précieux du second greffon, ce qui nécessitait une compétence spécialisée réservant ce geste à un praticien hospitalier. Si le document non daté et non signé mentionné au point précédent affirme que la biopsie a été supervisée par le docteur D, praticien hospitalier dans le service, il n'indique pas que le tuteur aurait été présent pendant le geste, et le nom du docteur D ne figure pas sur le compte-rendu, alors qu'il est d'usage, comme l'a relevé l'expert, que les comptes-rendus d'actes délicats soient signés à la fois par la personne qui a réalisé le geste technique et par le senior qui a assuré la supervision et relu le compte-rendu. Ainsi, le fait d'avoir confié la réalisation de cet acte à risque à une interne en début de formation de spécialisation est également fautif.

Sur le lien de causalité :

9. En premier lieu, le premier expert a relevé que la chronologie des évènements était en faveur d'un rôle des interruptions de traitement antirejet du fait des vomissements liés aux migraines ayant pu entraîner un rejet aigu, et a estimé à 30 % la perte de fonction rénale correspondante, en lien avec l'absence de communication entre le service des urgences et le service des transplantations. Il n'a cependant pas démontré la réalité de ces interruptions de traitement. Le second expert, qui a noté que Mme C se conformait à la recommandation des néphrologues de reprendre la même dose de traitement si des vomissements survenaient dans l'heure suivant la prise, a déduit de l'analyse de l'évolution de la fonction rénale, mesurée par la créatininémie, que le traitement immunosuppresseur était bien pris, et qu'il n'était pas possible d'affirmer l'existence d'un sous-dosage, même si les vomissements avaient pu empêcher par moments une prise complète de la dose prescrite. Il a démontré de manière circonstanciée que l'absence d'information du service des transplantations par le service des urgences n'avait pas eu d'incidence sur l'évolution inéluctable vers l'insuffisance rénale terminale, en lien avec un rejet chronique médié par des anticorps dirigés contre les antigènes HLA du donneur, sur lequel même les traitements immunosuppresseurs modernes ont peu d'impact. Ainsi, il résulte de l'instruction que cette première faute, qui a empêché d'alerter le service des transplantations sur une possible évolution défavorable de la greffe, a seulement eu pour conséquence un retard de six mois dans la réalisation de la biopsie permettant d'adapter le traitement antirejet, sans qu'aucune donnée de la littérature ne permette d'affirmer qu'un traitement plus précoce aurait été plus efficace.

10. En second lieu, le premier expert, néphrologue, a admis que l'état antérieur avait contribué à la détérioration progressive de la fonction rénale, et que le pronostic à moyen terme de la transplantation était mauvais, compte tenu d'un retard prolongé de reprise initiale de la diurèse. Son évaluation à 57 % de la perte de fonction rénale en lien avec les complications de la biopsie n'a pas été explicitée, ce qui a conduit la cour à demander au second expert si l'insuffisance rénale terminale était entièrement la conséquence directe des fautes du CHU de Bordeaux, ou si ces dernières étaient à l'origine, pour Mme C, d'une perte de chance d'éviter l'aggravation de la pathologie rénale ou de bénéficier d'une amélioration de son état de santé. Cet expert, spécialisé en médecine interne mais également compétent en néphrologie et en réanimation médicale, qui a analysé très précisément le dossier médical et a présenté l'évolution de la créatininémie sous forme de graphiques, a constaté que depuis août 2009, une hausse de la pente de cette évolution s'accompagnait de l'apparition d'une anémie, ce qui est de nature à faire suspecter la survenue d'un rejet. Il a relevé que le pronostic très péjoratif du rejet chronique, mis en évidence par l'étude microscopique de la biopsie rénale du 12 août 2010, était bien établi, et a cité des études concluant au caractère inéluctable du retour en dialyse en cas de rejet chronique. Il a expliqué, en illustrant son propos de cas d'hématomes sous-capsulaires décrits par la littérature et de courbes de l'évolution de la créatininémie de Mme C, que la biopsie s'était d'abord compliquée d'une hémorragie et d'une poussée aigüe d'insuffisance rénale causée par un mécanisme compressif, nécessitant le recours en urgence à l'hémodialyse, que l'insuffisance rénale s'était ensuite stabilisée à un niveau majoré, que le 1er septembre 2010, une nouvelle crise hémorragique aigüe, probablement due à la chute de l'escarre de la plaie provoquée par la biopsie, avait obstrué les voies excrétrices, et qu'après un drainage de l'hématome et des voies excrétrices, la créatininémie avait baissé et s'était stabilisée à un niveau proche de celui d'avant la biopsie. L'expert a constaté qu'un scanner du 17 décembre 2010 ne montrait plus aucun élément visible qui puisse comprimer le rein, et en a déduit l'absence de séquelles de la part obstructive et compressive de l'hématome. Il a enfin recouru à différentes méthodes pour évaluer le rôle de l'hématome dans l'aggravation secondaire de l'insuffisance rénale chronique, à distance de la biopsie, ce qui lui a permis de conclure que le caractère terminal de l'insuffisance rénale était la conséquence exclusive du rejet chronique, et que l'hématome avait seulement été à l'origine, d'une part, d'une aggravation transitoire de l'insuffisance rénale, et d'autre part, d'une accélération de l'évolution de l'insuffisance rénale chronique de 12 mois par rapport à ce qui pouvait être envisagé en l'absence de la complication grave de la biopsie. Contrairement à ce que soutient le CHU de Bordeaux, l'expert n'émet aucune réserve sur cette conséquence de la faute. La circonstance que cette conclusion est en contradiction avec celle du premier expert est sans incidence sur sa pertinence, contestée par Mme C, dès lors qu'elle repose sur une analyse circonstanciée, argumentée et étayée par de nombreuses références.

Sur la perte de chance :

11. L'expert a conclu que la complication représentée par la survenue de l'hématome était directement imputable à l'absence de repérage continu durant la ponction biopsie, et qu'il s'agissait d'un accident médical fautif pour n'avoir pas recouru aux précautions de prudence largement conseillées depuis des années à l'époque des faits. Il a précisé que le taux de complications hémorragiques majeures était de 10 % sans guidage continu et de 2 % avec guidage continu. Dans ces circonstances, il y a lieu de fixer à 90 % la perte de chance d'échapper à l'hématome sous-capsulaire en lien avec l'absence de guidage continu et la réalisation de la biopsie par une interne inexpérimentée.

Sur le droit à indemnisation au titre de la solidarité nationale :

12. Si les dispositions du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique font obstacle à ce que l'ONIAM supporte au titre de la solidarité nationale la charge de réparations incombant aux personnes responsables d'un dommage en vertu du I du même article, elles n'excluent toute indemnisation par l'office que si le dommage est entièrement la conséquence directe d'un fait engageant leur responsabilité. Dans l'hypothèse où un accident médical non fautif est à l'origine de conséquences dommageables mais où une faute commise par une personne mentionnée au I de l'article L. 1142-1 a fait perdre à la victime une chance d'échapper à l'accident ou de se soustraire à ses conséquences, le préjudice en lien direct avec cette faute est la perte de chance d'éviter le dommage corporel advenu et non le dommage corporel lui-même, lequel demeure tout entier en lien direct avec l'accident non fautif. Par suite, un tel accident ouvre droit à réparation au titre de la solidarité nationale si l'ensemble de ses conséquences remplissent les conditions posées au II de l'article L. 1142-1, et présentent notamment le caractère de gravité requis, l'indemnité due par l'ONIAM étant seulement réduite du montant de celle mise, le cas échéant, à la charge du responsable de la perte de chance, égale à une fraction du dommage corporel correspondant à l'ampleur de la chance perdue.

13. Le II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique prévoit la réparation des préjudices de la victime d'un accident médical non fautif au titre de la solidarité nationale à la triple condition que ceux-ci soient directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins, qu'ils aient eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et qu'ils aient présenté un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte, en particulier, du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire, ces conditions étant cumulatives. Aux termes de l'article D. 1142-1 pris pour l'application de ces dispositions, dans sa rédaction applicable au litige : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Un accident médical () présente également le caractère de gravité mentionné à l'article L. 1142-1 lorsque la durée de l'incapacité temporaire de travail résultant de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale est au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : / 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical () ; / 2° Ou lorsque l'accident médical () occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence. "

14. Comme l'a démontré le second expert, le déficit fonctionnel permanent caractérisé par l'insuffisance rénale terminale est imputable au rejet chronique du greffon, et l'hématome sous-capsulaire n'a été à l'origine d'aucun déficit fonctionnel permanent, mais seulement d'un déficit fonctionnel temporaire de 100 % durant 45 jours d'hospitalisation, puis de 25 %, 10 % et 2 % durant les périodes hors hospitalisation entre le 20 août 2010 et le 2 janvier 2011. Cet hématome n'a entraîné ni une incapacité temporaire de travail au moins égale à six mois, ni une inaptitude définitive à l'activité professionnelle exercée par Mme C, ni des troubles particulièrement graves dans ses conditions d'existence. Ainsi, l'accident médical ne remplit pas la condition de gravité ouvrant droit à une indemnisation au titre de la solidarité nationale. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'anormalité, l'ONIAM est fondé à demander sa mise hors de cause.

Sur les préjudices de Mme C :

15. Il y a lieu de retenir, au titre des frais divers, la somme de 920 euros que Mme C justifie avoir exposée au titre des frais et honoraires du médecin qui l'a assistée lors de la première expertise.

16. L'expert missionné par la cour a retenu un besoin d'assistance par une tierce personne en lien avec les conséquences fautives de la biopsie de trois heures par jour durant 20 jours hors hospitalisation entre le 20 août et le 15 septembre 2010, et d'une heure par jour durant 19 jours hors hospitalisation entre le 6 et le 25 octobre 2010. Il résulte de l'instruction que ce besoin n'est pas spécialisé. Il y a lieu de l'évaluer au coût horaire moyen du salaire minimum en 2010, majoré afin de tenir compte des charges sociales, des majorations de rémunération dues les dimanches et jours fériés et des congés payés, soit 14 euros. Le préjudice doit ainsi être fixé à 1 106 euros, soit 995,40 euros après application du taux de perte de chance de 90 %.

17. La demande relative à une perte de gains professionnels, qui ne fait pas l'objet d'un chiffrage distinct, n'est assortie d'aucune précision. Par suite, elle ne peut qu'être rejetée.

18. Il résulte de l'instruction que Mme C, gestionnaire de reconnaissance de droits à la Caisse des dépôts et consignations, n'a pas pu reprendre son travail dans les suites immédiates de la biopsie du fait des complications fautives de cet acte. Si le premier expert a indiqué que sa titularisation était intervenue avec un retard de six mois le 5 avril 2011, Mme C ne précise pas en quoi cette circonstance aurait eu une incidence sur sa carrière, et la cessation de son activité professionnelle est en lien avec l'insuffisance rénale terminale causée par le rejet chronique du greffon. Par suite, l'existence d'un préjudice d'incidence professionnelle en lien avec les conséquences dommageables de la biopsie ne peut être retenue.

19. Le second expert, qui a fixé au 20 janvier 2011 la date de consolidation de l'état de santé de Mme C en lien avec les complications de la biopsie, a retenu un déficit fonctionnel total durant 45 jours correspondant aux hospitalisations nécessitées par ces complications, de 25 % durant 30 jours, de 10 % durant 11 jours et de 2 % durant 69 jours. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à 1 100 euros sur la base de 600 euros par mois de déficit total, soit 990 euros après application du taux de perte de chance.

20. Il résulte de l'instruction que l'hématome a été à l'origine de douleurs intenses mais de courte durée, sous forme de crises hyperalgiques d'hémorragie interne traitées par des antalgiques majeurs le 12 août et le 1er septembre 2010, qu'il a nécessité des interventions de décompression et de néphrostomie, et qu'il a été à l'origine de souffrances psychologiques avec une peur de mourir, en particulier lors du séjour en réanimation. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice, coté à 4 sur 7 par l'expert, en l'évaluant à 8 000 euros, soit 7 200 euros après application du taux de perte de chance.

21. Le second expert n'a pas retenu de déficit fonctionnel permanent en lien avec la complication de la biopsie, et Mme C n'est pas fondée à demander l'indemnisation de ce préjudice tel qu'il avait été évalué par le premier expert au regard de l'insuffisance rénale terminale dont l'absence de lien avec l'hématome a été démontrée ultérieurement, ainsi qu'il est exposé au point 10. Il résulte de l'instruction que l'état dépressif séquellaire est en lien avec l'insuffisance rénale terminale, laquelle résulte de l'évolution inexorable du rejet chronique du greffon. L'expertise psychiatrique demandée à titre subsidiaire serait sans utilité, dès lors qu'elle ne pourrait évaluer une part de cet état dépressif en lien exclusif avec la complication de la ponction biopsie.

22. La même expertise a retenu un préjudice esthétique temporaire de 45 jours à raison de la pâleur causée par l'hémorragie, de la distension de l'abdomen, d'une ascite et des différents dispositifs médicaux (drains, sondes, perfusion), ainsi qu'un préjudice esthétique permanent de 0,5 sur 7 pour des cicatrices de drainage de l'hématome et des altérations de la paroi abdominale cachées par les vêtements. Il sera fait une juste appréciation de ces préjudices en les évaluant à une somme globale de 1 500 euros, soit 1 350 euros après application du taux de perte de chance.

23. Le préjudice sexuel et le préjudice d'agrément retenus par le premier expert sont en lien avec l'insuffisance rénale terminale. Par suite, Mme C n'est pas fondée à en demander l'indemnisation.

24. L'accélération de douze mois de l'évolution vers l'insuffisance rénale terminale a causé à Mme C, comme l'a relevé le second expert qui l'a qualifié de préjudice exceptionnel, un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à 10 000 euros, soit 9 000 euros après application du taux de perte de chance.

25. Il résulte de tout ce qui précède que le jugement du tribunal administratif de Bordeaux n° 1401892 du 28 juin 2016 doit être annulé en tant qu'il a refusé d'indemniser les préjudices autres que le préjudice d'impréparation, et que le CHU de Bordeaux doit être condamné à verser la somme de 20 455,40 euros à Mme C.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

26. Mme C a droit aux intérêts au taux légal sur la condamnation prononcée à son profit à compter du 21 janvier 2014, date de réception de sa réclamation préalable.

Sur les frais exposés par les parties à l'occasion du litige :

27. Il y a lieu de mettre à la charge du CHU de Bordeaux les frais de l'expertise ordonnée par le juge des référés du tribunal administratif de Bordeaux, liquidés et taxés à la somme de 912,47 euros par une ordonnance du président de ce tribunal du 17 mai 2013, ainsi que ceux de l'expertise ordonnée par l'arrêt du 25 mai 2021, liquidés et taxés à la somme de 2 000 euros par une ordonnance de la présidente de la cour du 24 mars 2022.

28. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du CHU de Bordeaux une somme de 3 000 euros au titre des frais exposés par Mme C à l'occasion du présent litige.

DÉCIDE :

Article 1er : L'ONIAM est mis hors de cause.

Article 2 : Le jugement du tribunal administratif de Bordeaux n° 1401892 du 28 juin 2016 est annulé en tant qu'il a refusé d'indemniser les préjudices autres que le préjudice d'impréparation.

Article 3 : Le CHU de Bordeaux est condamné à verser à Mme C la somme de 20 455,40 euros avec intérêts à compter du 21 janvier 2014.

Article 4 : Les frais de l'expertise ordonnée par le juge des référés du tribunal administratif de Bordeaux, liquidés et taxés à la somme de 912,47 euros par une ordonnance du président de ce tribunal du 17 mai 2013, ainsi que ceux de l'expertise ordonnée par l'arrêt du 25 mai 2021, liquidés et taxés à la somme de 2 000 euros par une ordonnance de la présidente de la cour du 24 mars 2022, sont mis à la charge du CHU de Bordeaux.

Article 5: Le CHU de Bordeaux versera à Mme C une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 7 : Le présent arrêt sera notifié à Mme E B épouse C, au centre hospitalier universitaire de Bordeaux, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Gironde. Des copies en seront adressées pour information aux experts.

Délibéré après l'audience du 13 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Catherine Girault, présidente,

Mme Anne Meyer, présidente-assesseure,

M. Olivier Cotte, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.

La rapporteure,

Anne A

La présidente,

Catherine GiraultLa greffière,

Virginie Guillout

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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