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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-21BX00244

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-21BX00244

mardi 31 mai 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-21BX00244
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation5ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantCHAMBERLAND POULIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C B a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler l'arrêté du 17 décembre 2020 par lequel la préfète de la Gironde l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Par un jugement n° 2005882 du 23 décembre 2020, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Bordeaux a annulé l'arrêté du 17 décembre 2020 et a mis à la charge de l'Etat le versement à M. B de la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 12 janvier 2021, la préfète de la Gironde demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 23 décembre 2020 du tribunal administratif de Bordeaux ;

2°) de mettre à la charge de M. B une somme de 800 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le juge de première instance a commis une erreur de droit dès lors qu'en vertu du 6° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'interdiction de retour sur le territoire national, prononcée à l'encontre M. B, pouvait légalement fonder l'arrêté d'assignation à résidence ; la décision contestée vise l'interdiction de retour sur le territoire français de deux ans dont il fait l'objet depuis le 7 mai 2019 ;

- les considérations liées aux études menées par M. B ou au chiffre d'affaires réalisé par son entreprise, retenues par le tribunal pour accueillir le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de l'intéressé, sont sans incidence sur la légalité de la décision d'assignation à résidence.

Par un mémoire, enregistré le 17 mars 2022, M. B, représenté par Me Chamberland-Poulin, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de l'Etat du versement d'une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'erreur de droit en ce qu'il se fonde sur une obligation de quitter le territoire français de plus d'un an en méconnaissance de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle ;

A titre subsidiaire :

- la décision l'assignant à résidence a été signée par une personne compétente uniquement en cas d'empêchement de huit personnes devant elle et il n'est pas démontré que ces personnes étaient empêchées le 17 décembre 2020 ;

- la décision n'est pas suffisamment motivée en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté contesté a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière en ce qu'il n'a pas été mis à même de présenter ses observations préalablement à l'édiction de l'arrêté.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D A;

- et les observations de Me Chamberland Poulin.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant pakistanais né le 10 décembre 1983, est entré sur le territoire français le 1er octobre 2014 sous couvert d'un visa long séjour " étudiant ", puis a été mis en possession d'un titre de séjour à raison de son état de santé, renouvelé jusqu'au 30 septembre 2017. Par un premier arrêté du 1er mars 2018, le préfet d'Indre-et-Loire a refusé de renouveler son titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français. Par un second arrêté du 7 mai 2019 la préfète de la Gironde a également refusé d'accorder à M. B un titre de séjour mention " entrepreneur / profession libérale " ainsi qu'une régularisation de sa situation sollicitée sur le fondement des dispositions de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de deux ans. Le recours gracieux formé, le 20 mai 2019, à l'encontre de cet arrêté a été rejeté par une décision du 8 juillet 2019. Le 14 décembre 2020, des effectifs de l'unité judiciaire du service de la police aux frontières aéroportuaires de Bordeaux-Mérignac se sont rendus au domicile de M. B afin de mettre à exécution la décision du 7 mai 2019 précitée. M. B a refusé de les suivre. Par un arrêté du 17 décembre 2020, la préfète de la Gironde a assigné le requérant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours en vue de son éloignement effectif du territoire au plus tard dans ce délai avec obligation de se présenter au commissariat de police de Bordeaux tous les lundis et mercredis entre 9h00 et 12h00 et entre 14h00 et 17h00. La préfète de la Gironde relève appel du jugement du 23 décembre 2020 portant annulation de cet arrêté d'assignation à résidence, rendu par le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Bordeaux, comme l'indique la mention précédant la signature, et non par le juge des référés comme l'indique par erreur la mention en première page de la décision.

Sur les moyens d'annulation retenus par le tribunal administratif :

2. Pour prononcer l'annulation de l'arrêté de la préfète de la Gironde du 17 décembre 2020, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Bordeaux a considéré d'une part, que l'obligation de quitter le territoire français du 7 mai 2019 prise plus d'un an avant cette décision, ne pouvait, par application du 5° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, légalement fonder la décision d'assignation à résidence, et que d'autre part, eu égard à la présence en France de M. B depuis 2014, à la régularité de son séjour entre 2014 et 2017, à l'obtention d'un master sciences technologies, à la création par l'intéressé en mars 2018 d'une entreprise de peinture viable et attributaire de plusieurs chantiers et contrats de sous-traitance notamment avec la région Nouvelle-Aquitaine qui lui a par ailleurs alloué une aide de 15 000 euros, le préfet avait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

3. Aux termes du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, dans sa rédaction applicable au litige : " L'autorité administrative, par une décision motivée, assortit l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une durée maximale de trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, lorsque aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger. () Lorsque l'étranger ne faisant pas l'objet d'une interdiction de retour s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative prononce une interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative ne prononce pas d'interdiction de retour. () / Les modalités de constat de la date d'exécution de l'obligation de quitter le territoire français de l'étranger faisant l'objet d'une interdiction de retour sont déterminées par voie réglementaire. ". Aux termes de l'article R. 511-5 de ce code : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé du caractère exécutoire de cette mesure et de ce que sa durée courra à compter de la date à laquelle il aura satisfait à son obligation de quitter le territoire français en rejoignant le pays dont il possède la nationalité, ou tout autre pays non membre de l'Union européenne et avec lequel ne s'applique pas l'acquis de Schengen. Il est également informé des dispositions de l'article R. 511-4. " Aux termes de cet article R. 511-4 : " L'obligation de quitter le territoire français est réputée exécutée à la date à laquelle a été apposé sur les documents de voyage de l'étranger qui en fait l'objet le cachet mentionné à l'article 11 du règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) lors de son passage aux frontières extérieures des Etats parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990. () ". Il résulte de ces dispositions, qui transposent l'article 11 de la directive 2008/115/CE du Parlement et du Conseil du 16 décembre 2008 telle qu'interprété par la Cour de justice de l'Union européenne, laquelle a expressément jugé que la durée d'une interdiction de retour devait " être calculée à partir de la date à laquelle l'intéressé a effectivement quitté le territoire des Etats membres " (26 juillet 2017, Ouhrami, C-225/16, point 58) que, si la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, prise à la suite de l'inexécution d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, est exécutoire à compter de sa notification, la durée fixée par cette mesure ne commence à courir qu'à compter de la date à laquelle l'obligation de quitter le territoire français a été exécutée.

4. Aux termes de l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction en vigueur à la date des arrêtés en litige : " Lorsque l'étranger justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne peut ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, l'autorité administrative peut, jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, l'autoriser à se maintenir provisoirement sur le territoire français en l'assignant à résidence, dans les cas suivants : () 1° Si l'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai ou si le délai de départ volontaire qui lui a été accordé est expiré () 4° Si l'étranger doit être reconduit à la frontière en exécution d'une interdiction de retour ou d'une interdiction de circulation sur le territoire français () La décision d'assignation à résidence est motivée. Elle peut être prise pour une durée maximale de six mois, renouvelable une fois dans la même limite de durée, par une décision également motivée. () Par exception : a) Dans le cas prévu au 4° du présent article, la décision d'assignation à résidence peut être renouvelée tant que l'interdiction de retour ou l'interdiction de circulation sur le territoire français demeure exécutoire ; () ".

5. L'article L. 561-2 du même code prévoyait que : " I.- L'autorité administrative peut prendre une décision d'assignation à résidence à l'égard de l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, lorsque cet étranger () 5° Fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins d'un an auparavant et pour laquelle le délai pour quitter le territoire est expiré ou n'a pas été accordé ; 6° Doit être reconduit d'office à la frontière en exécution d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une interdiction de circulation sur le territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire ; 7° Ayant fait l'objet d'une décision d'assignation à résidence en application des 1° à 6° du présent article ou de placement en rétention administrative en application de l'article L. 551-1, n'a pas déféré à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet ou, y ayant déféré, est revenu en France alors que cette mesure est toujours exécutoire.".

6. Il résulte de ces dispositions combinées que l'assignation à résidence, prononcée par l'administration sur la demande de l'intéressé ou d'office, qui a pour objet de permettre la mise à exécution d'une mesure d'éloignement, ne peut être fondée sur une interdiction du territoire que lorsque celle-ci a commencé à courir, donc après l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français et le retour irrégulier de l'intéressé.

7. Ainsi que l'indique l'arrêté contesté du 17 décembre 2020 dans ses visas, M. B a fait l'objet d'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans prononcée à son encontre par un arrêté du 7 mai 2019. Si la préfète fait valoir qu'il entrait dans le champ d'application du 6° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il résulte de ce qui précède que ce fondement ne peut justifier légalement l'arrêté contesté, dès lors que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas été exécutée par l'intéressé et que, par suite, l'interdiction de retour prise à son encontre n'a pas commencé à courir. Dans ces conditions, alors que la décision portant assignation à résidence ne pouvait être fondée, dès lors que l'obligation de quitter le territoire français datait de plus d'un an, sur les dispositions du 5° de l'article L. 561-2, la préfète de la Gironde n'est pas fondée à se plaindre de ce que le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Bordeaux a annulé l'arrêté contesté.

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une somme au titre des frais exposés par l'Etat et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Chamberland-Poulin sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DECIDE :

Article 1er : La requête de la préfète de la Gironde est rejetée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Chamberland-Poulin une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. C B et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 3 mai 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Elisabeth Jayat, présidente,

Mme Nathalie Gay, première conseillère,

Mme Laury Michel, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2022.

La rapporteure,

Nathalie ALa présidente,

Elisabeth Jayat

La greffière,

Virginie Santana

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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