mardi 13 décembre 2022
| Juridiction | Cour administrative d'appel de Bordeaux |
| Section | Cour administrative d'appel de Bordeaux |
| N° Dossier | CAA33-22BX01539 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre (formation à 5) |
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme H B G a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 3 septembre 2021 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Par un jugement n° 2200261 du 31 mars 2022, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé l'arrêté du 3 septembre 2021 seulement en tant qu'il interdit à Mme B G le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et a rejeté le surplus des conclusions de Mme B G.
Procédure devant la cour :
Par une requête enregistrée le 2 juin 2022, Mme B G, représentée par Me Haas, demande à la cour :
1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 31 mars 2022 en tant qu'il a rejeté sa demande tendant à l'annulation des décisions de refus de séjour, d'obligation de quitter le territoire français et de fixation du pays de renvoi du 3 septembre 2021 ;
2°) d'annuler l'arrêté du 3 septembre 2021 en tant qu'il refuse de lui délivrer un titre de séjour, lui fait obligation de quitter le territoire français et fixe le pays de renvoi ;
3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 80 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande dans un délai d'un mois à compter de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 80 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- sa demande de titre de séjour n'était pas irrecevable, dès lors que les documents qu'elle produit pour justifier de son identité ne sont pas entachés de fraude ;
- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est privée de base légale en raison de l'illégalité du refus de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :
- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 août 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B F ne sont pas fondés.
Mme B G a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Bordeaux du 28 avril 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signé à New-York le 26 janvier 1990 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. E C a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B G, ressortissante congolaise, déclare être entrée en France le 7 février 2019. Elle a déposé une demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides le 19 août 2019, qu'elle a ensuite retirée. Elle a par ailleurs déposé, le 11 septembre 2020, une demande de titre de séjour en qualité de " parent d'enfant français ", sur le fondement des dispositions du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui a été rejetée en raison de son caractère incomplet, par décisions des 15 septembre 2020 et 2 février 2021. Par une ordonnance n° 2100716 du 5 mars 2021, le juge des référés du tribunal administratif de Bordeaux a suspendu l'exécution de la décision de la préfète de la Gironde du 2 février 2021 refusant d'enregistrer sa demande de titre de séjour et enjoint à la préfète de la Gironde d'enregistrer sa demande. En exécution de cette ordonnance, la préfète de la Gironde a enregistré, le 5 mars 2021, cette demande d'admission au séjour dans le cadre des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, anciennement codifiées au 6° de l'article L. 313-11 de ce code. Par un arrêté du 3 septembre 2021, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Mme B G relève appel du jugement du 31 mars 2022 par lequel le tribunal administratif de Bordeaux a annulé l'arrêté du 3 septembre 2021 seulement en ce qu'il lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
En ce qui concerne l'identité de l'intéressée :
2. La préfète de la Gironde, pour rejeter la demande de titre de séjour, s'est fondée sur la circonstance que la demande de titre présentée par Mme B G était " irrecevable ", cette dernière n'ayant pas valablement justifié de son identité.
3. Aux termes des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".
4. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
5. Pour estimer que les documents d'état civil produits par l'intéressée seraient frauduleux, la préfète de la Gironde s'est exclusivement fondée sur le rapport d'analyse du service de la fraude documentaire de la direction zonale de la police aux frontières de Bordeaux, qui a émis un avis technique défavorable quant au duplicata d'acte de naissance de Mme B G. Les réserves de ce service ne portaient toutefois que sur ce document, pour lequel le rapport d'analyse affirme que certaines informations sont manquantes. Il précise cependant que " le format présenté à l'analyse est le premier petit format que nous analysons ", indique que les mentions biographiques ne présentent pas de traces d'altération frauduleuse et que les marques de validation de l'autorité administrative sont conformes. S'agissant du passeport fourni par Mme B G, le rapport estime qu'il présente les caractéristiques d'un document authentique. Enfin, si ce rapport relève que l'intéressée ressort au fichier Visabio sous une autre date de naissance, Mme B G explique que sa demande de visa a été présentée par un réseau de passeurs, qui ont fabriqué un passeport correspondant à une fausse identité. Dans ces conditions, et alors qu'il ne ressort pas par ailleurs des pièces du dossier que les autorités congolaises auraient été saisies aux fins de vérification des documents d'état civil en cause, la préfète de la Gironde ne peut être regardée comme apportant la preuve qui lui incombe du caractère non authentique des documents fournis par Mme B G, ou de ce que leurs mentions ne seraient pas conformes à la réalité. Par suite, elle ne pouvait rejeter la demande de titre de séjour sollicitée par Mme B G pour ce motif sans méconnaître les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne le titre de séjour demandé :
6. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ". Aux termes de l'article 316 du code civil : " Lorsque la filiation n'est pas établie dans les conditions prévues à la section I du présent chapitre, elle peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance. / La reconnaissance n'établit la filiation qu'à l'égard de son auteur. / Elle est faite dans l'acte de naissance, par acte reçu par l'officier de l'état civil ou par tout autre acte authentique ". Enfin, aux termes de l'article 371-2 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant ".
7. Mme B G a donné naissance le 3 septembre 2019 à une fille, A, dont le père français, M. I D, avec lequel elle n'est pas mariée, a procédé à une reconnaissance de paternité par anticipation le 26 juin 2019. Compte tenu de ce mode d'établissement de filiation paternelle, Mme B G doit justifier remplir les conditions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Il ressort des pièces du dossier que, d'une part, Mme B G, mère de l'enfant, contribue effectivement à l'éducation et à l'entretien de sa fille, âgée de deux ans, avec laquelle elle réside. Il n'est pas contesté que cette enfant est française par filiation, de sorte que la requérante remplit les conditions posées par l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. D'autre part, le père de l'enfant affirme, dans trois attestations rédigées les 27 août 2020, 22 février 2021 et 13 juillet 2022, contribuer à l'éducation et l'entretien de sa fille en versant 100 euros par mois à sa mère et en se rendant à Bordeaux afin de la voir. Si Mme B G produit en ce sens trois billets de train au nom de M. D, l'un d'entre eux n'est pas daté et les deux autres sont postérieurs à l'arrêté attaqué. En revanche, les autres éléments apportés par Mme B G, notamment les deux virements adressés par M. D les 1er mars et 7 avril 2021 ainsi que des témoignages circonstanciés, postérieurs à l'arrêté mais relatant des faits antérieurs, venant de voisines et d'une professionnelle de l'enfance, attestent de ce que M. D s'est rendu à de multiples reprises à Bordeaux et entretient des liens d'affection avec sa fille et permettent d'établir de façon suffisante la contribution du père français à l'entretien et l'éducation de l'enfant. Ainsi, Mme B G est fondée à soutenir qu'elle remplit l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée la délivrance, de plein droit, d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B G est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l'annulation des décisions du 3 septembre 2021 par lesquelles la préfète a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi. Elle est dès lors fondée à demander l'annulation de ce jugement dans cette mesure ainsi que celle de l'arrêté de la préfète de la Gironde du 3 septembre 2021 dans la même mesure.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
10. Eu égard au motif retenu, l'annulation de l'arrêté de la préfète de la Gironde implique nécessairement la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale " à l'intéressée. Par suite, il y a lieu, en l'absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, d'enjoindre à la préfète de la Gironde de délivrer ce titre de séjour à Mme B G dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Haas, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
DECIDE :
Article 1er : Les décisions du 3 septembre 2021, par lesquelles la préfète de la Gironde a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme B G, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination, sont annulées.
Article 2 : Le jugement du 31 mars 2022 du tribunal administratif de Bordeaux est réformé en ce qu'il a de contraire au présent arrêt.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à Mme B G un titre de séjour " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.
Article 4 : L'Etat versera à Me Haas la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à Mme H B G, à la préfète de la Gironde, au ministre de l'intérieur et à Me Emilie Haas.
Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022 à laquelle siégeaient :
M. Luc Derepas, président de la cour,
M. Didier Artus, président de la 3ème chambre,
Mme Marie-Pierre Beuve Dupuy, présidente-assesseure,
M. Manuel Bourgeois, premier conseiller,
Mme Agnès Bourjol, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2022.
Le rapporteur,
Didier C Le président,
Luc Derepas
La greffière,
Sylvie Hayet
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et de l'outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.
Cour administrative d'appel de Bordeaux — N° CAA33-22BX00060
13/12/2022
Cour administrative d'appel de Bordeaux — N° CAA33-22BX00115
13/12/2022
Cour administrative d'appel de Bordeaux — N° CAA33-22BX00745
13/12/2022
Cour administrative d'appel de Bordeaux — N° CAA33-22BX00965
13/12/2022