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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-22BX01594

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-22BX01594

mercredi 21 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-22BX01594
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre (formation à 3)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A E a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler, d'une part, l'arrêté du 22 mars 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et, d'autre part, l'arrêté du même jour par lequel la même autorité l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Par un jugement n° 2201708 du 6 avril 2022, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 10 juin 2022, M. E, représenté par Me Le Guédard, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 6 avril 2022 ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 mars 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il souffre de troubles psychiatriques sévères dont le défaut de prise en charge pourrait avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité : il suit un traitement lourd en raison d'un stress post-traumatique à raison duquel il ne peut être renvoyé dans son pays d'origine où il a vécu les évènements qui ont provoqué les troubles dont il est atteint et où une prise en charge n'est pas envisageable tant d'un point de vue sanitaire que d'un point de vue financier ;

- elle a été prise en violation des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que, même s'ils ne vivent pas ensemble, il entretient une relation sentimentale avec une compatriote qui a sollicité une carte de séjour et avec laquelle il a eu un enfant le 4 novembre 2021 ; il est par ailleurs dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il ne peut retourner en raison de son stress post-traumatique ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle aboutit à le priver de la présence de son enfant avec lequel il entretient un lien affectif ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle a été prise en violation des dispositions de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en ce que le renvoi dans un pays où il a subi des évènements traumatiques à l'origine d'un stress post-traumatique constitue un traitement inhumain et dégradant.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que sa compagne et leur enfant mineur résident en France.

La requête a été transmise à la préfète de la Gironde qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Bordeaux du 19 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C B,

- et les observations de Me Pitel-Marie représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, de nationalité nigériane, né le 22 août 1996, est entré à une date indéterminée sur le territoire français où il a sollicité le bénéfice de l'asile. Le 29 août 2018, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande. Cette décision a été confirmée le 18 juillet 2019 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Le 3 juin 2020, M. E a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 313-11 7° et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 29 décembre 2020, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. La demande d'annulation de cet arrêté a été rejetée par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 28 avril 2021 confirmé par une ordonnance de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 8 octobre 2021. A la suite de l'interpellation de M. E, le 21 mars 2022, par les services de police de Bordeaux, la préfète de la Gironde, par un arrêté du 22 mars 2022, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par un arrêté du même jour, la même autorité a assigné M. E à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par un jugement du 6 avril 2022, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté la demande d'annulation des deux arrêtés du 22 mars 2022 de la préfète de la Gironde. M. E doit être regardé comme relevant appel de ce jugement en ce qu'il rejette sa demande d'annulation de l'arrêté du 22 mars 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ". Aux termes de l'article L. 611-3 de ce même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. "

3. En se prévalant en appel de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il invoque la méconnaissance en faisant état des troubles psychiatriques dont il est atteint, M. D peut être regardé comme soulevant un moyen tiré de ce qu'il serait au nombre des étrangers ne pouvant faire l'objet d'une mesure d'éloignement en application des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. M. E soutient qu'il est atteint de troubles psychiatriques sévères qu'il attribue à un stress post-traumatique résultant d'évènements vécus dans son pays d'origine et qui nécessitent un traitement par neuroleptique ainsi qu'un suivi psychiatrique. Si M. E produit une attestation établie le 29 mars 2022 par un médecin psychiatre de Médecins du monde constatant " une situation traumatique qui a entraîné une décompensation grave d'une structure psychotique " et indiquant que toute interruption du traitement médical suivi " peut produire un état de grave décompensation psychique ", ce praticien ne fait que relayer les dires de M. E sur les " violences ethniques " qu'il aurait subies dans son pays d'origine. Les documents produits par l'intéressé à savoir, outre cette attestation, deux preuves de rendez-vous médicaux au cours de l'année 2022 et deux rapports de l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) de 2014 et 2017 sur le traitement des maladies psychiatriques au Nigéria, ne sont pas de nature à établir qu'à la date de la décision contestée, son état de santé nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et, le cas échéant, qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, il ne pourrait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point 2 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes des dispositions de l'article L. 423-23 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

6. M. D soutient qu'il entretient une relation sentimentale avec une compatriote, titulaire d'une carte de résident depuis le 13 mai 2022, avec laquelle il a eu un enfant né 4 novembre 2021 et qu'il est par ailleurs dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il ne peut retourner en raison du stress post-traumatique lié aux évènements qu'il y a vécus. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. E, qui n'apporte aucun élément sur l'ancienneté de la relation sentimentale dont il se prévaut, réside au CCAS de Bordeaux tandis que la mère de son enfant est logée au " village de l'enfance " à Périgueux où elle vit avec leur fils auquel il a seulement rendu visite à quelques reprises entre les mois de décembre 2021 et mai 2022 soit en partie postérieurement à l'arrêté attaqué. Il ne justifie d'aucun autre lien ni d'aucune insertion particulière sur le territoire français où il s'est maintenu en situation irrégulière à la suite d'une obligation de quitter le territoire français qui a fait l'objet d'un recours rejeté par le tribunal administratif puis définitivement par la cour administrative d'appel de Bordeaux le 8 octobre 2021. Par ailleurs, il résulte de ce qui a été dit au point 4 que son état de santé ne justifie pas le bénéfice d'un droit au séjour. Dans ces conditions, la préfète de la Gironde n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision litigieuse a été prise. Cette décision n'est pas davantage entachée d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur la situation personnelle de l'intéressé.

7. En troisième lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, M. D ne réside pas avec son fils avec lequel il n'établit pas entretenir de liens affectifs particuliers même s'il lui a rendu à plusieurs reprises visite au " village de l'enfance " où il est logé avec sa mère. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de la décision fixant le pays de renvoi du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

9. En second lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Selon les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. M. E soutient que son retour au Nigéria l'exposerait à des traitements inhumains et dégradants compte tenu d'un stress post-traumatique en lien avec des évènements qui s'y sont déroulés. Toutefois, ainsi qu'il en résulte de ce qui a été dit au point 4, l'intéressé, dont l'état de santé ne justifie pas le maintien sur le territoire français, n'apporte pas d'élément probant à l'appui de ses allégations. Dans ces conditions, et alors au demeurant que la demande d'asile présentée par M. E a été rejetée par l'OFPRA, décision confirmée par la CNDA, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de renvoi aurait été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne saurait être accueilli.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

12. En second lieu, si M. E soutient qu'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que son enfant mineur et la mère de celui-ci résident en France, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que le moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté du 22 mars 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera transmise à la préfète de la Gironde

Délibéré après l'audience du 12 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Florence Demurger, présidente,

Mme Karine Butéri, présidente-assesseure,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 décembre 2022.

La rapporteure,

Karine B

La présidente,

Florence Demurger

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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