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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX00812

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX00812

mercredi 28 juin 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX00812
TypeDécision
PublicationC
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantAKAKPOVIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B C a, par des requêtes distinctes, demandé au tribunal administratif de Limoges, d'une part, d'annuler l'arrêté du 9 décembre 2022 par lequel le préfet de la Corrèze lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, d'autre part, d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Corrèze l'a assigné à résidence dans le département de la Corrèze pour une durée de quarante-cinq jours.

Par un jugement n° 2201764,2201765 du 19 décembre 2022, rectifié par une ordonnance du 28 décembre 2022, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges a rejeté ses demandes.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 22 mars 2023, M. B C, représenté par Me Akakpovie, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Limoges du 19 décembre 2022 ;

2°) d'annuler les arrêtés précités du préfet de la Corrèze du 9 décembre 2022 ;

3°) d'enjoindre au préfet compétent de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trente jours à compter de la notification de la décision à intervenir, à défaut, de réexaminer sa situation dans le même délai et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire au séjour dans un délai de sept jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, au profit de son conseil, la somme de 2 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de la renonciation à percevoir la somme correspondant à l'aide juridictionnelle.

M. C soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa vie personnelle ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa vie personnelle et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de renvoi et l'arrêté portant assignation à résidence sont illégaux, en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La requête a été communiquée au préfet de la Corrèze qui n'a pas produit d'observations.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision n° 2023/000370 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Bordeaux du 21 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, a été entendu le rapport de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 9 décembre 2022, le préfet de la Corrèze a fait obligation à M. C, ressortissant malgache né le 7 janvier 1985, de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, le préfet a assigné l'intéressé à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par des requêtes distinctes, M. C a demandé au tribunal administratif de Limoges l'annulation de ces deux arrêtés. Par un jugement du 19 décembre 2022 dont M. C relève appel, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges, après avoir joint les deux requêtes, a rejeté ses demandes.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

3. Il n'est pas contesté que M. D est arrivé en France en 1999 à l'âge de 14 ans et y réside depuis lors. Toutefois, si l'intéressé s'est vu délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans valable jusqu'au 15 avril 2014, il ne justifie pas avoir été régulièrement mis en possession d'un nouveau titre de séjour depuis cette date. S'il est également constant que l'intéressé est père de deux enfants de nationalité française, nés les 21 octobre 2015 et 26 septembre 2018, qui résident à Tulle avec leur mère dont il est séparé, l'appelant ne justifie pas davantage, par les seules attestations rédigées par la mère des enfants, contribuer à leur entretien et à leur éducation. S'il n'est pas non plus contesté que la mère et la sœur du requérant qui vivaient à Madagascar sont décédées, M. D n'établit pas pour autant l'intensité des relations qu'il entretiendrait avec son père, de nationalité française, qui réside à Avignon. Si le requérant produit des bulletins de paie pour la période entre juin et septembre 2021 relatifs à des missions d'intérim et se prévaut de son activité bénévole au sein des " Restaurants du cœur " depuis septembre 2022, ces circonstances sont insuffisantes pour attester d'une insertion sociale et professionnelle dans la société française. De surcroît, il ressort des éléments produits par le préfet devant le tribunal que M. C a été condamné par le tribunal correctionnel de Rodez le 15 avril 2016 à une peine d'emprisonnement d'un an, pour des faits d'agression sexuelle en récidive commis les 19 janvier et 13 avril 2016, et par le tribunal correctionnel de Tulle le 14 décembre 2020 à six mois d'emprisonnement, pour des faits d'usage illicite de stupéfiants du 29 janvier 2020 au 11 décembre 2020, de non justification de son adresse par une personne enregistrée dans le fichier des auteurs d'infractions sexuelles du 6 août 2020 au 12 décembre 2020 et de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de produits classés comme stupéfiants et sous l'empire d'un état alcoolique le 12 décembre 2020. En outre, le requérant ne conteste pas les autres faits, mentionnés dans l'arrêté attaqué, d'agression sexuelle et exhibition sexuelle commis en 2010, de circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance commis en 2012, de violence par une personne en état d'ivresse manifeste suivi d'incapacité n'excédant pas huit jours commis en 2013 et de propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste imposés de façon répétée du 15 mars 2017 au 13 septembre 2018. Eu égard à l'ensemble de ces considérations, en particulier au nombre, à la nature et, pour certains d'entre eux, au caractère récent des agissements commis par M. C, l'atteinte à la vie privée et familiale du requérant que lui causerait la mesure d'éloignement ne saurait, malgré son importance, être regardée comme excessive au regard des buts de défense de l'ordre public en vue desquels cette mesure a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, doit également être écarté le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation personnelle du requérant.

4. En deuxième lieu, aux termes du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier, eu égard à ce qui a été dit au point 3, que la décision attaquée portant obligation de quitter le territoire français porterait atteinte à l'intérêt supérieur des enfants de M. C. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité des décisions fixant le pays de renvoi et portant assignation à résidence :

6. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai pour contester les décisions fixant le pays de renvoi et portant assignation à résidence se fondent.

En ce qui concerne la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

7. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

8. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

9. D'une part, la décision litigieuse comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, permettant ainsi à M. C d'en connaître les motifs à sa seule lecture. Le moyen tiré du défaut de motivation doit donc être écarté.

10. D'autre part, il résulte de ce qui a été dit précédemment qu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à M. C pour exécuter l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Dès lors, le préfet de la Corrèze a pu légalement assortir cette mesure d'éloignement d'une interdiction de retour sur le territoire français et ce alors que le requérant qui ne conteste pas la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire ne se prévaut d'aucune circonstance humanitaire au sens de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Eu égard à ce qui a été dit au point 3, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait, en fixant à trois ans la durée de cette interdiction, soit la durée maximale prévue à l'article L. 612-10 du même code, entaché sa décision d'une erreur d'appréciation ou méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

11. Il résulte de l'ensemble M. C n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges a rejeté sa demande tendant à l'annulation des arrêtés du 9 décembre 2022.

Sur le surplus des conclusions :

12. Les conclusions à fin d'annulation de M. C étant rejetées, doivent également être rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et relatives aux frais d'instance.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. B C, à Me Akakpovie et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de la Corrèze.

Délibéré après l'audience du 15 juin 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Florence Demurger, présidente,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

M. Anthony Duplan, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 28 juin 2023.

Le rapporteur,

Anthony A

La présidente,

Florence Demurger

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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