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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX01298

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX01298

mardi 26 mars 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX01298
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation3ème chambre (formation à 3)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

La société Grand Case Equipement Entreprise a demandé au tribunal administratif de Saint-Martin de condamner l'Etat à lui verser la somme de 156 016,80 euros en réparation des dommages causés aux véhicules réquisitionnés les 14 et 25 septembre 2017.

Par un jugement n° 1900032 du 11 février 2020, le tribunal administratif de Saint-Martin a condamné l'Etat à lui verser la somme de 2 340,66 euros.

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 mai 2020 et 8 septembre 2021, la société Grand Case Equipement Entreprise, représentée par Me Dufetel, a demandé à la cour :

1°) de réformer ce jugement du tribunal administratif de Saint-Martin du 11 février 2020 en tant qu'il n'a pas fait droit à l'intégralité de ses conclusions ;

2°) de condamner l'État à lui verser la somme de 144 502,31 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 4 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la réquisition a porté sur des véhicules aptes à circuler et l'État n'a formulé aucune réserve au moment de la réquisition ;

- des véhicules très endommagés ont été abandonnés sur l'île et elle a pu constater sur certains d'entre eux que la boîte de vitesse était éventrée, des pneus manquaient, des embrayages ne fonctionnaient plus, des trains avant étaient complètement arrachés et des commandes de frein détruites.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 juin 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par un arrêt n° 20BX01599 du 10 mars 2022, la cour administrative d'appel de Bordeaux a rejeté l'appel formé par la société Grand Case Equipement Entreprise.

Par une décision n° 463880 du 12 mai 2023, le Conseil d'Etat a annulé cet arrêt et a renvoyé l'affaire devant la cour administrative d'appel de Bordeaux

Par ordonnance du 22 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 22 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Marie-Pierre Beuve Dupuy ;

- et les conclusions de Mme Isabelle Le Bris.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite du passage de l'ouragan Irma, les 5 et 6 septembre 2017, sur l'île de Saint-Martin, la préfète de Saint-Martin et Saint-Barthélemy a, par trois arrêtés des 5, 14 et 25 septembre 2017, réquisitionné plusieurs véhicules appartenant à la société Grand Case Equipement Entreprise (GCEE), qui a pour objet la construction de routes et d'autoroutes ainsi que le transport de voyageurs et de marchandises. La société GCEE a demandé au tribunal administratif de Saint-Martin de condamner l'Etat à lui verser la somme de 156 016,80 euros en réparation des dommages affectant, selon elle, onze des véhicules réquisitionnés. Par un jugement du 11 février 2020, le tribunal administratif de Saint-Martin a condamné l'Etat à lui verser la somme de 2 340,66 euros. La société GCEE relève appel de ce jugement et demande à la cour de porter cette indemnité à la somme totale de 144 502,31 euros.

2. Aux termes du 4° de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales : " 4° En cas d'urgence, lorsque l'atteinte constatée ou prévisible au bon ordre, à la salubrité, à la tranquillité et à la sécurité publiques l'exige et que les moyens dont dispose le préfet ne permettent plus de poursuivre les objectifs pour lesquels il détient des pouvoirs de police, celui-ci peut, par arrêté motivé, pour toutes les communes du département ou plusieurs ou une seule d'entre elles, réquisitionner tout bien ou service, requérir toute personne nécessaire au fonctionnement de ce service ou à l'usage de ce bien et prescrire toute mesure utile jusqu'à ce que l'atteinte à l'ordre public ait pris fin ou que les conditions de son maintien soient assurées. / L'arrêté motivé fixe la nature des prestations requises, la durée de la mesure de réquisition ainsi que les modalités de son application./ Le préfet peut faire exécuter d'office les mesures prescrites par l'arrêté qu'il a édicté./ La rétribution par l'Etat de la personne requise ne peut se cumuler avec une rétribution par une autre personne physique ou morale./ La rétribution doit uniquement compenser les frais matériels, directs et certains résultant de l'application de l'arrêté de réquisition./ Dans le cas d'une réquisition adressée à une entreprise, lorsque la prestation requise est de même nature que celles habituellement fournies à la clientèle, le montant de la rétribution est calculé d'après le prix commercial normal et licite de la prestation ".

3. La société requérante, qui a perçu le 21 décembre 2017 une somme totale de 229 190 euros à titre de rétribution de la réquisition de ses véhicules, soutient que onze d'entre eux lui ont été restitués endommagés du fait d'une mauvaise utilisation par les services de l'Etat. Elle produit à l'appui de cette affirmation un rapport d'expertise établi le 27 octobre 2017 par la société Auto expertise Caraïbes qui recense, sur chacun des véhicules litigieux, des désordres distincts de ceux retenus par l'expertise diligentée par l'assureur de la société, relative aux désordres causés par le passage de l'ouragan Irma.

4. En premier lieu, il résulte d'un document établi le 16 novembre 2017 par le centre opérationnel départemental Saint-Martin-IRMA, cosigné par un officier de la sécurité civile et par la société GCEE que lors, de sa restitution, la camionnette immatriculée 2234 AAC nécessitait des réparations de carrosserie s'élevant, selon un devis établi à la même date, à la somme totale de 2 340,66 euros. Ainsi que l'ont estimé les premiers juges, en l'absence de réalisation d'un état des lieux des véhicules réquisitionnés, ces éléments suffisent à établir l'existence d'un lien de causalité entre l'utilisation de ce véhicule par les services de l'Etat et le préjudice matériel subi par la société, dont le tribunal a fait une exacte évaluation en lui allouant la somme de 2 340, 66 euros correspondant à celle figurant au devis précité.

5. En deuxième lieu, selon un document également établi le 16 novembre 2017 par le centre opérationnel départemental Saint-Martin-IRMA, cosigné par un officier de la sécurité civile et par la société GCEE, la camionnette immatriculée 3987 AAC nécessitait, au moment de sa restitution, des " réparations mécaniques issues de l'emploi de ce camion ". Est également versé au dossier un devis établi le 13 novembre 2017 portant sur le changement du " stering unit ", soit le boitier de direction, pour un montant de 1 075 euros. A défaut d'état des lieux des véhicules réquisitionnés, ces pièces suffisent à démontrer que le désordre mécanique affectant le boîtier de direction de ce véhicule trouve son origine dans l'utilisation qui en a été faite par les services de l'Etat. Il y a lieu d'allouer à la société CGCE une somme de 1 075 euros en réparation de ce préjudice.

6. En troisième lieu, il résulte de l'expertise de la société Auto expertise Caraïbes que la chargeuse immatriculée HL 760 7A présentait, lors de l'essai du véhicule réalisé postérieurement à la période de réquisition, une défaillance de la boîte de vitesse automatique imputable à une " utilisation accidentelle " d'inversion des modes avant et arrière du véhicule. A défaut d'état des lieux des véhicules réquisitionnés et eu égard à la nature du dommage, le constat fait par cette expertise suffit à démontrer que le désordre mécanique en cause trouve son origine dans l'utilisation qui en a été faite par les services de l'Etat. Il y a lieu d'allouer à la société CGCE une somme de 37 122 euros en réparation de ce préjudice, correspondant au montant de la facture pro forma afférente au remplacement de la boîte de vitesse du véhicule.

7. En dernier lieu, s'agissant des bus immatriculés 6683 AAC, 4472 AAB, 2187 AAC, 8629 AAA, 0915 AAB, 8622 AAA, 8633 AAA et 8621 AAA, la société requérante se borne à produire l'expertise, mentionnée au point 3, réalisée par la société Auto expertise Caraïbes, ainsi qu'un procès-verbal de constat d'huissier établi le 5 décembre 2019 constatant l'état d'épave de deux bus appartenant à la société. Toutefois, faute de réalisation d'un état des lieux des véhicules avant leur réquisition, ces éléments ne suffisent pas à établir que les désordres en cause n'auraient pas préexisté à cette réquisition. Ils ne permettent pas en particulier de démontrer que ces désordres, qui portent pour l'essentiel sur la carrosserie, auraient été causés, non pas par l'ouragan Irma, mais par l'utilisation qui en a été faite par les services de l'Etat. A cet égard, la société ne justifie d'ailleurs pas qu'elle n'aurait perçu aucune prime d'assurance couvrant ces désordres. La société appelante fait valoir que, dès lors que seuls des véhicules en état de fonctionnement pouvaient être réquisitionnés, les désordres mécaniques recensés par l'expertise de la société Auto expertise Caraïbes ont nécessairement été causés durant la période de réquisition. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que les désordres mécaniques répertoriés par cette expertise auraient empêché toute utilisation des véhicules en cause. Enfin, le constat d'huissier dont se prévaut la société, établi plus de deux ans après la restitution des véhicules réquisitionnés, et qui porte au demeurant sur deux bus dont l'un, immatriculé 2186 AAC, ne faisait pas partie des véhicules réquisitionnés, ne permet pas de déterminer l'origine des désordres affectant les véhicules. Dans ces conditions, la société requérante n'établit pas plus en appel qu'en première instance que les désordres affectant les véhicules ci-dessus mentionnés auraient été causés par leur utilisation par les services de l'Etat. Ses conclusions tendant à ce que l'Etat l'indemnise à raison de ces désordres ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

8. Il résulte de ce qui précède que la société GCEE est seulement fondée à demander que l'indemnité que l'Etat a été condamné à lui verser soit portée de 2 340,66 euros à 40 537,66 euros.

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société GCEE et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : L'indemnité que l'Etat a été condamné à verser à la société GCEE est portée à 40 537,66 euros.

Article 2 : Le jugement n° 1900032 du 11 février 2020 du tribunal administratif de Saint-Martin est réformé en ce qu'il a de contraire au présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à la société GCEE une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de la société GCEE est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à la société Grand Case Equipement Entreprise et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 5 mars 2024 à laquelle siégeaient :

M. Laurent Pouget, président,

Mme Marie-Pierre Beuve Dupuy, présidente-assesseure,

M. Manuel Bourgeois, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2024.

La rapporteure,

Marie-Pierre Beuve-Dupuy

Le président,

Laurent Pouget La greffière,

Chirine Michallet

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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