Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. B... A... a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d’annuler l’arrêté du 21 janvier 2025 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l’a interdit de circulation sur le territoire français pendant une durée de deux ans.
Par un premier jugement n° 2500494 du 18 février 2025, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête enregistrée le 17 mars 2025, M. A..., représenté par Me Caresche, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 18 février 2025 ;
2°) d’annuler l’arrêté 21 janvier 2025 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l’a interdit de circulation sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;
3°) de mettre à la charge de l’État le versement de la somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté contesté est entaché d’une insuffisance de motivation et procède d’un défaut d’examen particulier de sa situation personnelle ;
- il est entaché d’une erreur manifeste dans l’appréciation de sa situation personnelle ;
- il méconnait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnait les stipulations du 1° de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- il a été pris en méconnaissance de la décision judiciaire du 14 novembre 2024 par laquelle le juge pénal l’a relevé de l’interdiction définitive du territoire dont il avait fait l’objet.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2025, le préfet du Lot-et-Garonne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l’entrée et de séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code pénal et le code de procédure pénale ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Molina-Andréo a été entendu au cours de l’audience publique :
Considérant ce qui suit :
1. M. B... A..., ressortissant roumain né le 15 janvier 1996, déclare être entré en France en 2017 ou 2018 et séjourner avec sa compagne de nationalité bulgare, avec laquelle il a eu quatre enfants dont trois sont nés en France entre 2021 et 2023. Le 6 février 2018, il a fait l’objet d’une première condamnation à deux mois d’emprisonnement pour des faits de recel de vol et usage de fausse plaque d’immatriculation prononcée par le tribunal correctionnel de Nîmes le 6 février 2018. Interpellé le 28 août 2023 pour des faits de vol en réunion, M. A... a fait l’objet, par arrêté du préfet de l’Aveyron en date du 29 août 2023, d’une obligation de quitter le territoire français, exécutée d’office le 9 octobre 2023, assortie d’une interdiction de circulation sur le territoire d’un an. Le 14 novembre 2023, M. A... a été condamné à une peine de douze mois d’emprisonnement avec sursis pour des faits de vol en réunion commis en août 2023, prononcée par le tribunal judiciaire de Rodez. Pour des faits de destruction de bien d’autrui commis en réunion en mai et août 2023, des faits de tentative de vol par effraction commis en septembre 2023, des faits de vol aggravé commis en septembre 2023 et fin mai 2024, attestant de son retour sur le territoire en méconnaissance de l’interdiction d’y circuler prise par le préfet de l’Aveyron, le tribunal judiciaire de Cahors, par un jugement du 7 juin 2024, a condamné M. A... à huit mois d’emprisonnement, à une interdiction définitive du territoire français et à la révocation de la peine d’emprisonnement avec sursis prononcée précédemment à hauteur de six mois. Par le même jugement, le tribunal a condamné la compagne de M. A... à six mois d’emprisonnement et à une interdiction définitive du territoire français. M. A... a alors été incarcéré à la maison d’arrêt d’Agen pour y purger ses peines ainsi établies à quatorze mois d’emprisonnement ferme jusqu’au 25 avril 2025. Par un arrêté du 19 juillet 2024, le préfet du Lot-et-Garonne a fixé le pays de renvoi en application de l’interdiction judiciaire du territoire français, dont il a toutefois été relevé par jugement du tribunal correctionnel de Cahors du 14 novembre 2024. Le juge d’application de peines du tribunal judiciaire d’Agen a accordé à M. A..., par ordonnance du 16 janvier 2025, une libération conditionnelle à partir du 22 janvier 2025. Par un arrêté du 21 janvier 2025, le préfet de Lot-et-Garonne lui a alors fait obligation de quitter le territoire et a pris à son encontre une mesure d’interdiction de circulation sur le territoire d’une durée de deux ans. M. A... relève appel du jugement du 18 février 2025 par lequel le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.
2. En premier lieu, M. A... reprend en appel les moyens qu’il avait invoqués en première instance et tirés de l’insuffisante motivation de l’arrêté contesté et du défaut d’examen particulier de sa situation par le préfet de Lot-et-Garonne. Il y a lieu d’écarter ces moyens par adoption des motifs retenus par le premier juge aux points 3 et 4 de son jugement.
3. En deuxième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ».
4. M. A... soutient qu’il séjourne en France depuis plusieurs années, aux côtés de sa compagne, de nationalité bulgare, avec laquelle il a eu quatre enfants dont ils ont la charge, qu’avant leur incarcération ils disposaient d’un logement locatif ainsi que d’un travail, et s’inscrivent dans une volonté de réinsertion. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu’alors que le requérant a déjà fait l’objet d’une mesure d’éloignement qui a été exécutée le 9 octobre 2023, l’intéressé a, tout comme sa compagne, qui fait d’ailleurs également l’objet d’une mesure d’éloignement par arrêté du 18 novembre 2024, été condamné à plusieures reprises et encore récemment à des peines de prison, ne permettant pas de le regarder comme bénéficiant de la moindre intégration sociale ou professionnelle en France. A la date de l’arrêté contesté à laquelle s’apprécie sa légalité, il est constant que trois des quatre enfants du requérant résidaient en Espagne avec la sœur de celui-ci et que le quatrième enfant, atteint d’une leucémie et hospitalisé pendant plusieurs semaines en octobre 2024, a par la suite été placé dans son intérêt à l’aide sociale à l’enfance jusqu’au 31 mai 2025, par application d’une mesure d’assistance éducative décidée par le juge des enfants en novembre 2024. Alors que la mesure d’obligation de quitter le territoire français dont la compagne du requérant a fait l’objet a été exceptionnellement assortie d’un délai de deux mois et qu’aucune mesure d’interdiction de circulation n’a été prononcée à son encontre, celle-ci n’a pas été empêchée, depuis sa libération de prison, de mettre en œuvre son droit de visite médiatisé auprès de son enfant placé, ni de faire valoir les droits des parents à l’occasion de l’examen du renouvellement de la mesure de placement. Alors que l’enfant, pour lequel il n’est pas établi qu’il ne pourrait pas faire l’objet d’un traitement approprié hors de France, pourra rejoindre ses parents à la fin de son placement, rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans l’un ou l’autre des pays dont M. A... et sa compagne ont la nationalité ou dans tout autre pays où ils seraient légalement admissibles. Dans ces conditions, le préfet du Lot-et-Garonne n’a pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs qui lui ont été opposés. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet de Lot-et-Garonne n’a pas commis d’erreur manifeste dans l’appréciation de la situation personnelle du requérant.
5. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ». Il résulte de ces dispositions que dans l’exercice de son pouvoir d’appréciation, l’autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l’intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
6. Pour les mêmes motifs que ceux indiqués au point 4, le moyen tiré de la méconnaissance du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doit être écarté.
7. En dernier lieu, aux termes de l’article L. 641-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30 et 131-30-2 du code pénal ». Aux termes de l’article 131-30 du code pénal : « La peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime, d'un délit puni d'une peine d'emprisonnement d'une durée supérieure ou égale à trois ans ou d'un délit pour lequel la peine d'interdiction du territoire français est prévue par la loi. Sans préjudice de l'article 131-30-2, la juridiction tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français ainsi que de la nature, de l'ancienneté et de l'intensité de ses liens avec la France pour décider de prononcer l'interdiction du territoire français (…) ». Aux termes de l’article 702-1 du code de procédure pénale : « Toute personne frappée d'une interdiction (…) à titre de peine complémentaire peut demander à la juridiction qui a prononcé la condamnation (…) de la relever, en tout ou partie, y compris en ce qui concerne la durée, de cette interdiction (…) ».
8. Si, en principe, l’autorité de la chose jugée au pénal ne s’impose aux autorités et juridictions administratives qu’en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire de leurs décisions, il en va autrement lorsque la légalité d’une décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale. Dans cette hypothèse, l’autorité de la chose jugée s’étend exceptionnellement à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal.
9. D’une part, la légalité de l’arrêté du préfet de Lot-et-Garonne faisant obligation à M. A... de quitter sans délai le territoire français et lui interdisant de circuler sur le même territoire pendant une durée de deux ans n’est pas subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cet arrêté constituent une infraction pénale. D’autre part, si, par un jugement du 14 novembre 2024, le tribunal judiciaire de Cahors a prononcé le relèvement de l’interdiction définitive du territoire français dont faisait l’objet M. A... au motif que son fils « va certainement rester hospitalisé plusieurs mois », que « l’intérêt manifeste de l’enfant malade est d’avoir ses parents auprès de lui » ce qui rend « nécessaire de faire droit à la demande de relèvement de l’interdiction du territoire », ce jugement, qui ne procède pas à une constatation par le juge répressif de faits de nature à s’imposer à l’administration et au juge administratif, se borne à qualifier juridiquement une situation de nature à justifier le relèvement de l’interdiction judiciaire prononcée à titre de peine complémentaire à la répression d’un délit. Par suite, ce jugement ne faisait pas obstacle à ce que le préfet de Lot-et-Garonne prenne, sans méconnaitre l’autorité de la chose jugée au pénal, une obligation de quitter le territoire français assortie d’une interdiction de circulation sur le territoire pendant une durée de deux ans, sur le fondement des 1° et 2° de l’article L. 251-1 et de l’article L. 251-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
10. Il résulte de ce qui précède, que M. A... n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande. Par voie de conséquence, les conclusions présentées dans cette requête à fin de mise à la charge de l’État des frais liés au litige doivent également être rejetées.
décide :
Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.
Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de Lot-et-Garonne.
Délibéré après l’audience du 27 novembre 2025 à laquelle siégeaient :
Mme Balzamo, présidente,
Mme Molina-Andréo, présidente-assesseure,
M. Ellie, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 décembre 2025.
La rapporteure,
B. MOLINA-ANDREOLa présidente,
E. BALZAMOLe greffier,
C. PELLETIER
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent arrêt.