Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. A... B... a demandé au tribunal administratif de Poitiers d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du 21 novembre 2024 par lequel la préfète des Deux-Sèvres lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d’être éloigné en cas d’exécution contrainte et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an.
Par un jugement n° 2403231 du 9 décembre 2024, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 18 mars 2025, M. B..., représenté par
Me Ghettas, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Poitiers du 9 décembre 2024 ;
2°) d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du 21 novembre 2024 par lequel la préfète des Deux-Sèvres l’a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d’être éloigné en cas d’exécution contrainte et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an ;
3°) d’enjoindre à la préfète des Deux-Sèvres de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d’un mois à compter de la notification de l’arrêt à intervenir, ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le même délai, sous astreinte de 80 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
l’arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;
la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige n’est pas suffisamment motivée ;
la préfète des Deux-Sèvres n’a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l’enfant ;
la décision portant fixation du pays de renvoi doit être annulée par voie de conséquence de l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
la décision portant interdiction de retour sur le territoire français en litige n’est pas suffisamment motivée ;
la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an est disproportionnée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2025, le préfet des Deux-Sèvres conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 30 janvier 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l’enfant ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Henriot a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B..., ressortissant comorien né le 21 janvier 1990, est entré sur le territoire français le 15 novembre 2018 sous couvert d’un visa « étudiant » de long séjour, renouvelé jusqu’au 9 novembre 2021. Il s’est vu délivrer, en dernier lieu, une attestation de demande de titre de séjour valable du 24 janvier 2023 au 23 avril 2023. À la suite de son audition par les services de la gendarmerie le 20 novembre 2024, la préfète des Deux-Sèvres, par un arrêté du
21 novembre 2024, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d’être éloigné en cas d’exécution contrainte et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an. M. B... relève appel du jugement du 9 décembre 2024 par lequel la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.
2. En premier lieu, par des arrêtés du 11 décembre 2023 et du 7 novembre 2024, régulièrement publiés au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture des Deux-Sèvres les 11 décembre 2023 et 8 novembre 2024, la préfète des Deux Sèvres a donné délégation à M. Patrick Vautier, secrétaire général de la préfecture des Deux‑Sèvres, à l’effet de signer tous actes et arrêtés relevant des attributions de l’État dans le département, à l’exception de certains domaines au nombre desquels ne figurent pas les actes relevant du champ d’application du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par suite, le moyen de l’incompétence du signataire de l’arrêté en litige doit être écarté.
3. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté.
4. En troisième lieu, il ne ressort ni de cette motivation ni des autres pièces du dossier que la préfète des Deux-Sèvres n’aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. B....
5. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…) ». Selon les stipulations du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait d’institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ».
6. Il ressort des pièces du dossier que M. B... réside en France depuis le
15 novembre 2018, date de son entrée sous couvert d’un visa portant la mention « étudiant », soit depuis six ans à la date d’édiction de l’arrêté en litige. Si ce titre de séjour a été renouvelé jusqu’au 9 novembre 2021 et qu’il indique avoir suivi des études d’économie-gestion, il ne fait état d’aucun diplôme qu’il aurait obtenu à l’issue de cette période. En outre, M. B... est le père d’un enfant né en France le 12 juillet 2021. Cependant, l’appelant, qui est séparé de la mère de son enfant, ne vit pas avec son fils et n’indique pas exercer de garde alternée ou partagée. S’il allègue entretenir des liens très forts avec son fils, il ne produit aucun élément de nature à établir qu’il participerait effectivement à son éducation ou qu’il lui rendrait visite régulièrement. Il ressort des pièces du dossier que M. B... contribue à l’entretien de son enfant par la commande de denrées alimentaires et l’envoi de sommes d’argent à la mère de celui-ci. Cependant, cette contribution demeure limitée et irrégulière dès lors qu’il ressort des relevés bancaires produits que l’appelant a versé 1 000 euros le 19 mai 2021, 700 euros le 9 juillet 2021, 800 euros le 13 septembre 2021, 2 000 euros le 17 avril 2023 et 700 euros le 12 juillet 2024. Enfin, alors que la mère de l’enfant est également de nationalité comorienne, l’appelant ne fait état d’aucun élément de nature à établir qu’elle aurait vocation à demeurer en France. S’agissant de sa situation professionnelle, il est établi que M. B... a exercé une activité à temps partiel entre 2019 et 2021 puis en intérim à compter de l’année 2022. Si cette activité lui procure un revenu équivalent au salaire minimum interprofessionnel de croissance durant certains mois, elle demeure précaire et irrégulière. En outre, l’appelant ne déclare pas ses revenus à l’administration fiscale. Dans ces circonstances, malgré sa durée de séjour l’appelant n’établit qu’une intégration relative dans la société française, limitée principalement à son activité professionnelle. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doivent être écartés.
7. En cinquième lieu, il résulte de ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à soutenir que les décisions fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français devraient être annulées par voie de conséquence de l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
8. En sixième lieu, aux termes de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l’ordre public ». Aux termes de l’article
L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. (…) ». Aux termes de l’article L.613-2 du même code : « Les décisions (…) d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6 (…) sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ».
9. Il résulte des termes mêmes de ces dispositions que l’autorité compétente doit, pour fixer la durée de l’interdiction de retour prononcée à l’encontre de l’étranger soumis à l’obligation de quitter le territoire français, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu’elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l’un ou plusieurs d’entre eux. La décision d’interdiction de retour doit comporter l’énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l’autorité compétente, au vu de la situation de l’intéressé, de l’ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n’impose que le principe et la durée de l’interdiction de retour fassent l’objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l’importance accordée à chaque critère.
10. La décision portant interdiction de retour sur le territoire français comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté.
11. En septième lieu, d’une part, la situation exposée au point 6 n’est pas de nature à caractériser des circonstances justifiant que le préfet des Deux-Sèvres n’édicte pas d’interdiction de retour à l’encontre de M. B.... D’autre part, celui-ci ne conteste pas avoir exercé une activité professionnelle sous une identité d’emprunt, avoir conduit un véhicule sans assurance et ne pas avoir déclaré à l’administration fiscale l’ensemble de ses revenus, en particulier s’agissant de ceux perçus durant l’année 2023. Dans ces conditions, bien que M. B... n’ait pas déjà fait l’objet d’une précédente mesure d’éloignement, au regard de sa durée de présence et la nature de ses liens avec la France, exposés au point 6, l’interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an prononcée à son encontre n’est pas disproportionnée.
12. Il résulte de tout ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction et celles tendant à l’application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.
dÉcide :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A... B... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet des Deux-Sèvres.
Délibéré après l’audience du 20 novembre 2025 à laquelle siégeaient :
M. Rey-Bèthbéder, président,
Mme Ladoire, présidente-assesseure,
M. Henriot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 décembre 2025.
Le rapporteur,
J. Henriot
Le président,
É. Rey-Bèthbéder
La greffière,
V. Guillout
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.