Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
La société La Broude a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d’annuler la décision du 4 mars 2024 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer une autorisation de défrichement.
Par un jugement n° 2402930 du 21 février 2025 rectifié par une ordonnance du 17 mars 2025, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé cette décision et a enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à la société La Broude l’autorisation de défrichement qu’elle a sollicitée dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.
Procédure devant la cour :
Par une requête enregistrée le 19 mai 2025, la ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du 21 février 2025 du tribunal administratif de Bordeaux ;
2°) de rejeter la demande de la société La Broude présentée devant le tribunal administratif de Bordeaux.
Elle soutient que :
le jugement est insuffisamment motivé ;
le motif d’annulation retenu par le tribunal est infondé ;
le tribunal a commis une erreur de droit en prenant en considération la destination ultérieure des parcelles à défricher et a commis une erreur d’appréciation en jugeant que ce défrichement ne méconnaît pas, par construction, les dispositions du 9° de l’article L. 341-5 du code forestier ;
en tout état de cause, le projet de centrale photovoltaïque comporte un risque d’incendie de sorte que le jugement est entaché d’une erreur d’appréciation ;
quand bien même les dispositions précitées auraient été méconnues, le jugement n’impliquait pas que l’Etat délivre une autorisation de défrichement.
Par un mémoire en défense enregistré le 18 septembre 2025, la société La Broude, représentée par Me Versini-Campinchi, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de l’Etat d’une somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par le ministre ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code forestier ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Normand,
- les conclusions de M. Gasnier, rapporteur public,
- et les observations de Me Versini-Campinchi représentant la société La Broude.
Considérant ce qui suit :
La société Terre et Watts développement, devenue Renner Energies France, a confié la maîtrise d’ouvrage d’un projet de centrale photovoltaïque à la société La Broude. Dans le cadre de ce projet, la société La Broude a déposé, le 29 juin 2022, une demande de défrichement, réputée complète le 16 novembre 2022, portant sur une superficie de 40,4622 hectares située sur le territoire de la commune d’Escaudes dans le cadre d’un projet de création d’une centrale photovoltaïque. Par un jugement n° 2305221 du 11 avril 2024, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé la décision implicite de rejet née le 16 mai 2023 du silence gardé par l’administration sur cette demande, en raison d’un défaut de communication des motifs demandés le 22 juin 2023, et a enjoint au préfet de la Gironde de réexaminer la demande d’autorisation de défrichement présentée par la société La Broude. Avant même l’intervention du jugement précité, le préfet avait également pris, le 4 mars 2024, un arrêté rejetant expressément la demande de la société La Broude que celle-ci a contesté dans l’instance n° 2402930. La ministre relève appel du jugement du 21 février 2025 par lequel le tribunal administratif de Bordeaux a annulé cette dernière décision et a enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à la société La Broude l’autorisation de défrichement qu’elle a sollicitée dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.
Sur la régularité du jugement attaqué :
Pour annuler, sur le fondement du 9° de l’article L. 341-5 du code forestier, la décision du 4 mars 2024 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de délivrer une autorisation de défrichement à la société La Broude, le tribunal a jugé que si « le terrain d’assiette du projet est situé dans une zone « très sensible au feu » » et que « le projet de centrale photovoltaïque, qui pouvait être pris en considération par l’administration pour apprécier la réponse à apporter à la demande d’autorisation de défrichement sollicitée par la société pétitionnaire, entraine [lui-même] un risque spécifique d’incendie », toutefois « la société pétitionnaire a intégré à son projet l’ensemble des recommandations faites par le service départemental d’incendie et de secours et par l’association régionale de défense des forêts contre l’incendie, notamment la création d’une zone débroussaillée de cinquante mètres de profondeur en périphérie de l’installation, deux bandes de roulement de cinq mètres de largeur de part et d’autre de la clôture, la bande extérieure étant reliée aux voies d’accès existantes du massif forestier, trois citernes de 120 mètres cubes qui seront aménagées sur le parc, une à proximité de l’entrée de chaque zone, des dispositifs d’isolement des éléments de production d’électricité et de protection mécanique du réseau électrique ainsi que la définition d’un plan d’organisation interne des secours ». Le jugement en a déduit que l’ensemble de ces mesures permet de porter le niveau d’impact résiduel du projet sur le risque incendie à un niveau faible. En jugeant ensuite qu’eu égard à ces motifs, le jugement implique qu’il soit enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à la société La Broude l’autorisation de défrichement sollicitée dans un délai de deux mois à compter de la notification jugement, le tribunal a suffisamment motivé la réponse qu’il a apportée aux conclusions aux fins d’injonction présentées par la société La Broude alors même que le juge de l’injonction se prononce au regard de la situation de droit et de fait qui existe à la date de sa décision juridictionnelle et que le jugement ne précise pas la base légale sur laquelle il se fonde pour prononcer cette injonction. Par suite, la ministre n’est pas fondée à soutenir que le jugement serait irrégulier par suite d’une insuffisance de motivation de son dispositif d’injonction.
Sur le bien-fondé du moyen d’annulation retenu par les premiers juges :
Aux termes du 9° de l’article L. 341-5 du code forestier : « L’autorisation de défrichement peut être refusée lorsque la conservation des bois et forêts ou des massifs qu’ils complètent, ou le maintien de la destination forestière des sols, est reconnu nécessaire à une ou plusieurs des fonctions suivantes : (…) 9° A la protection des personnes et des biens et de l’ensemble forestier dans le ressort duquel ils sont situés contre les risques naturels, notamment les incendies et les avalanches ».
Il ressort des pièces du dossier et notamment de l’étude d’impact que le terrain d’assiette du projet est situé au sein du massif des Landes de Gascogne, massif le plus important d’Europe avec une surface de plus d’un million d’hectares et composé majoritairement de pins maritimes, arbres résineux extrêmement inflammables. La parcelle en cause se situe sur le territoire de la commune d’Escaudes qui est identifié comme « très sensible au feu » et classé à un niveau 4 sur une échelle de 4 relativement à la sensibilité au feu par le plan interdépartemental de protection de la forêt contre les incendies applicable sur le territoire des départements de la Gironde, des Landes et du Lot-et-Garonne. De même l’étude d’impact du projet relève un niveau d’enjeu fort s’agissant du risque d’incendie pour l’aire d’étude immédiate du terrain concerné. La Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) a également relevé dans son avis du 13 décembre 2023 que la prise en compte du risque incendie par le pétitionnaire apparaissait insuffisante et a recommandé la recherche d’un site alternatif compte tenu des retours d’expériences sur les incendies intervenus dans la forêt des Landes durant l’été 2022. Il ressort également des pièces du dossier que le projet de centrale photovoltaïque, qui pouvait être pris en considération par l’administration pour apprécier la réponse à apporter à la demande d’autorisation de défrichement sollicitée par la société pétitionnaire, entraine un risque spécifique d’incendie tant au niveau des panneaux que des équipements électriques. A cet égard, les relevés de feux de forêts enregistrés par les services départementaux d’incendie et de secours des Landes et de la Gironde montrent qu’entre 2016 et 2023, une dizaine de départs de feux se sont produits dans des centrales photovoltaïques. Toutefois, la société pétitionnaire a intégré à son projet des recommandations faites par le service départemental d’incendie et de secours et par l’association régionale de défense des forêts contre l’incendie, notamment la création d’une zone débroussaillée de cinquante mètres de profondeur en périphérie de l’installation, de deux bandes de roulement de cinq mètres de largeur de part et d’autre de la clôture, la bande extérieure étant reliée aux voies d’accès existantes du massif forestier, l’installation de trois citernes de 120 mètres cubes sur le parc, une à proximité de l’entrée de chaque zone, de dispositifs d’isolement des éléments de production d’électricité et de protection mécanique du réseau électrique ainsi que la définition d’un plan d’organisation interne des secours. Contrairement à ce que soutient la ministre, pour l’appréciation du risque d’incendie généré par le défrichement en cause, les mesures envisagées par le porteur de ce projet pour limiter les risques d’incendie de la centrale photovoltaïque qu’il projette peuvent être prises en compte. Et il ressort des pièces du dossier, notamment de l’analyse figurant dans l’étude d’impact, que l’ensemble des mesures précitées permet de porter le niveau d’impact résiduel du projet sur le risque incendie à un niveau faible. En outre, si le projet comporte des sources possibles de démarrage de feu, les matériaux présents au sein d’une centrale photovoltaïque sont faiblement combustibles. De même, si la ministre soutient que ce défrichement, adossé à un projet réparti sur trois sites, génère un mitage de nature à augmenter le risque de feux de forêt, toutefois, outre que cet élément n’est pas de nature à justifier au cas d’espèce le refus de défrichement en litige, il n’est pas certain que le mitage augmente, par nature, un risque d’incendie dès lors qu’il a aussi pour effet de créer opportunément une coupure boisée en cas d’incendie. Et les aménagements en zone boisée sont eux-mêmes de nature à diminuer le risque de propagation d’incendie en créant des discontinuités dans les forêts homogènes. Enfin, l’étude technique portant sur le rôle des parcs de panneaux photovoltaïques en matière de prévention et de lutte contre les feux de végétation dont se prévaut la ministre relève qu’une intervention des secours à proximité du parc photovoltaïque est toujours possible en cas d’incendie et que les scénarios des analyses au cas par cas permettent d’apprécier les possibilités d’un appui sur le parc. Le projet doit d’ailleurs être implanté le long d’une autoroute, ce qui favorise les accès. Par suite et alors même que comme le soutient la ministre, le réchauffement climatique augmente de façon globale les risques d’incendie dans les forêts, elle n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que pour annuler le refus d’autorisation de défrichement opposé à la société la Broude, le tribunal a considéré que cette décision était entachée d’une erreur d’appréciation au regard des dispositions de l’article L. 341-5 du code forestier.
Sur le bien-fondé de l’injonction prononcée par le tribunal :
Si la ministre semble se prévaloir des dispositions de l’article L. 111-33 du code de l’urbanisme issue de la loi n° 2023-175 du 10 mars 2023 relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables en vertu de laquelle, les constructions et les installations de production d'électricité à partir de l'énergie solaire implantées sur les sols ne sont pas autorisées dans les zones forestières lorsqu'elles nécessitent un défrichement, au sens de l'article L. 341-1 du code forestier, soumis à évaluation environnementale systématique en application de l'article L. 122-1 du code de l'environnement, pour soutenir que ces dispositions seraient applicables à une demande tendant à la délivrance d’une autorisation de défrichement dépassant, comme en l’espèce, 25 ha, et ainsi soumise à une évaluation environnementale, toutefois l’article L. 111-33 précité du code de l’urbanisme, à supposer qu’il soit applicable aux autorisations de défrichement, ne concerne que les demandes déposées à compter du 24 mars 2024 comme le prévoit les dispositions transitoires de la loi du 10 mars 2023. Par suite, la demande d’autorisation initiale ayant été déposée le 29 juin 2022, cet article du code de l’urbanisme n’est en tout état de cause pas applicable au projet de la société La Broude. Par ailleurs, la ministre n’avance devant la cour aucun motif sérieux qui serait de nature à faire obstacle à ce que l’Etat délivre une autorisation de défrichement. Il suit de là qu’elle n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que le tribunal administratif de Bordeaux a enjoint au préfet de la Gironde de délivrer une autorisation de défrichement à la société La Broude.
Il résulte de tout ce qui précède que la ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé la décision du 4 mars 2024 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de délivrer à la société La Broude une autorisation de défrichement et lui a enjoint de délivrer une telle autorisation.
Sur les frais liés au litige :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 500 euros à verser à la société requérante au titre des frais d’instance exposés par elle et non compris dans les dépens.
décide :
Article 1er : La requête du ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire est rejetée.
Article 2 : L’Etat versera la somme de 1 500 euros à la société La Broude en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié au ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire et à la société La Broude.
Copie en sera adressée au préfet de la Gironde.
Délibéré après l’audience du 6 janvier 2026 à laquelle siégeaient :
Mme Zuccarello, présidente,
M. Normand, président-assesseur,
Mme Farault, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 janvier 2026.
Le rapporteur,
N. NORMAND
La présidente,
F. ZUCCARELLO
La greffière,
V. SANTANA
La République mande et ordonne à la ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.