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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-21NT01225

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-21NT01225

mercredi 21 décembre 2022

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-21NT01225
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantHILLION

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme F D a demandé au tribunal administratif de Nantes d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 21 décembre 2017 du consul général de France à Rabat (Maroc) ayant refusé de lui délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'ascendante à charge de ressortissant français.

Par un jugement n° 1803083 du 12 mars 2021, le tribunal administratif de Nantes a annulé cette décision.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 4 mai et 1er décembre 2021, le ministre de l'intérieur demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 12 mars 2021 du tribunal administratif de Nantes ;

2°) de rejeter la demande présentée par Mme D devant le tribunal administratif de Nantes.

Il soutient que :

- le dossier de demande de visa de Mme D était incomplet, en l'absence de contrat d'assurance couvrant les dépenses liées au risque " maladie-hospitalisation " autres que les dépenses afférentes aux soins médicaux et hospitaliers d'urgence ;

- Mme D ne peut légalement prétendre à la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'ascendante à charge de ressortissante française : d'une part, elle dispose de ressources propres lui permettant de vivre décemment au Maroc, où elle a d'ailleurs toujours vécu ; d'autre part, ses ressources sont insuffisantes pour faire face aux dépenses de toute nature liées à son séjour en France ; enfin, sa fille et son gendre ne pourvoient pas régulièrement à ses besoins, ni ne justifient, en tout état de cause, disposer des ressources nécessaires pour le faire ;

- le motif indiqué dans la demande de visa de Mme D ne correspond pas à la finalité réelle de son séjour en France : l'intéressée a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'ascendante à charge de ressortissante française, non pas pour s'installer durablement en France, auprès de sa fille, mais dans le seul but de faciliter ses démarches administratives et ses visites familiales en France.

Par un mémoire en défense et un mémoire en production de pièces, enregistrés les 30 novembre et 14 décembre 2021, Mme F D, représentée par Me Hillion, conclut au rejet de la requête, à ce qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de réexaminer sa demande de visa dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, en outre, à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- le dossier de demande de visa était complet ;

- elle peut prétendre à la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en sa qualité d'ascendante à charge de ressortissante française : d'une part, ses ressources propres sont insuffisantes pour subvenir à ses besoins au Maroc ; d'autre part, sa fille et son gendre pourvoient régulièrement à ses besoins et justifient, en outre, de ressources nécessaires pour le faire pendant la durée de son séjour en France.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante marocaine née le 4 janvier 1947, a sollicité auprès du consul général de France à Rabat (Maroc) la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'ascendante à charge de sa fille, Mme A B, et de son mari, M. E B, tous deux de nationalité français. Par une décision du 21 décembre 2017, le consul général de France a refusé de lui délivrer le visa sollicité. L'intéressée a alors saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France. Le silence gardé par la commission sur ce recours a fait naître une décision implicite de rejet à l'expiration d'un délai de deux mois. Le ministre de l'intérieur relève appel du jugement du 12 mars 2021 par lequel le tribunal administratif de Nantes a annulé, à la demande de Mme D, cette décision.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

2. Il ressort du mémoire en défense produit par le ministre de l'intérieur en première instance que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé le refus de visa opposé à Mme D au motif, d'une part, que celle-ci ne peut légalement prétendre à la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'ascendante à charge de ressortissante française, et, d'autre part, que son contrat d'assurance voyage ne couvrait pas l'ensemble des dépenses médicales et hospitalières susceptibles d'être engagées pendant toute la durée de son séjour en France, mais seulement celles d'urgence, et dans la limite d'un plafond de 30 000 euros.

3. En premier lieu, lorsqu'elles sont saisies d'une demande tendant à la délivrance d'un visa de long séjour par un ressortissant étranger faisant état de sa qualité d'ascendant à charge de ressortissant français, les autorités consulaires peuvent légalement fonder leur décision de refus sur la circonstance que le demandeur ne saurait être regardé comme étant à la charge de son descendant, dès lors qu'il dispose de ressources propres lui permettant de subvenir aux besoins de la vie courante dans des conditions décentes, que son descendant de nationalité française ne pourvoit pas régulièrement à ses besoins ou qu'il ne justifie pas des ressources nécessaires pour le faire.

4. Il ressort, d'une part, des pièces du dossier que Mme D dispose d'un agrément de taxi, qui lui a été cédé par son ancien mari, et dont elle tire un revenu mensuel net de 1 500 dirhams, soit environ 140 euros. Il est constant que ce niveau de revenu est largement inférieur au salaire minimum mensuel au Maroc. Mme D ne peut, dès lors, être regardée comme disposant de ressources propres lui permettant de subvenir aux besoins de la vie courante dans des conditions décentes. Il ressort, d'autre part, des pièces du dossier que Mme B, la fille de Mme D, transfère à sa mère, depuis au moins l'année 2016, et plusieurs fois par an, des sommes d'argent, d'un montant unitaire de 300 euros, en vue de pourvoir à ses besoins. Si Mme B était, à la date de la décision contestée, au chômage, il est, cependant, constant qu'elle bénéficiait, à la même date, d'une épargne significative et immédiatement disponible. Son époux percevait, quant à lui, un salaire mensuel net d'environ 2 820 euros et bénéficiait, en outre, d'une épargne également significative et immédiatement disponible. Ainsi, à la date de la décision contestée, M. et Mme B disposaient de ressources suffisantes pour subvenir à leurs propres besoins, ainsi qu'à ceux de leurs deux enfants mineurs, mais aussi pour pourvoir aux besoins de Mme D. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en estimant que Mme D ne pouvait pas prétendre à la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'ascendante à charge de ressortissante française pour le premier motif énoncé au point 2.

5. En second lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 211-1, alors en vigueur, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : / 1° Des documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; / 2° Sous réserve des conventions internationales, du justificatif d'hébergement prévu à l'article L. 211-3, s'il est requis, et des autres documents prévus par décret en Conseil d'Etat relatifs, (), s'il y a lieu, () à la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager en France, ainsi qu'aux garanties de son rapatriement ; / (). ". L'article R. 211-29, alors en vigueur, du même code dispose que : " () / Le contrat d'assurance souscrit par l'étranger ou par l'hébergeant pour le compte de celui-ci doit couvrir, à hauteur d'un montant minimum fixé à 30 000 euros, l'ensemble des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, susceptibles d'être engagées pendant toute la durée du séjour en France. ". L'article R. 212-1, alors en vigueur, du même code prévoit, cependant, que : " Sont dispensés de présenter les documents prévus () aux sections 3 et 4 du chapitre Ier du présent titre : / () / 4° L'étranger titulaire d'un visa portant la mention "famille de Français", délivré aux conjoints de ressortissants français et aux membres de leur famille définis au 2° de l'article L. 314-11 ; / () ".

6. Aux termes de l'article L. 314-11, alors en vigueur, de ce code : " Sauf si la présence de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public, la carte de résident est délivrée de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour : / 2° A l'enfant étranger d'un ressortissant de nationalité française si cet enfant est âgé de dix-huit à vingt et un ans ou dans les conditions prévues à l'article L. 311-3 ou s'il est à la charge de ses parents ainsi qu'aux ascendants d'un tel ressortissant et de son conjoint qui sont à sa charge, sous réserve qu'ils produisent un visa pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois ; / () ".

7. En application de ces dispositions, notamment de la combinaison de celles de l'article R. 212-1 et de celles de l'article R. 212-1 relatives à la dispense de certains documents au nombre desquels figure le contrat d'assurance visé à l'article R. 211-29, Mme D était dispensée de produire, à l'appui de sa demande de visa d'entrée et de long séjour en France, la preuve de la souscription d'un tel contrat d'assurance. Dès lors, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ne pouvait pas, sans méconnaître les dispositions précitées, estimer que les garanties couvertes par son contrat d'assurance étaient insuffisantes et, partant, refuser de lui délivrer le visa sollicité pour le motif tiré du caractère incomplet, sur ce point, de son dossier de demande.

8. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué

9. Pour établir que la décision contestée était légale, le ministre de l'intérieur invoque pour la première fois en appel, dans son mémoire en réplique, qui a été régulièrement communiqué à Mme D, un autre motif tiré de l'existence d'un risque de détournement de l'objet du visa.

10. En se bornant à soutenir que Mme D a présenté sa demande de visa dans le seul but de faciliter ses démarches administratives et ses visites familiales en France, le ministre n'établit pas l'existence d'un risque avéré de détournement de l'objet du visa. La demande de substitution de motif ne peut, dès lors, qu'être rejetée.

11. Il résulte de tout ce qui précède que le ministre de l'intérieur n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a annulé, à la demande de Mme D, la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'injonction, sous astreinte, présentées par Mme D :

12. L'exécution du présent jugement implique que la demande de visa de Mme D soit réexaminée. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par l'intéressée.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête du ministre de l'intérieur est rejetée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder au réexamen de la demande de visa de Mme D dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à Mme D une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Mme F D.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Buffet, présidente de chambre,

- Mme Montes-Derouet, présidente-assesseure,

- M. Le Brun, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 décembre 2022.

Le rapporteur,

Y. C

La présidente,

C. BUFFET

La greffière,

K. BOURON

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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