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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-21NT02059

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-21NT02059

mardi 20 décembre 2022

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-21NT02059
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantGUERIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. Patou Pakezile a demandé au tribunal administratif de Nantes d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision des autorités consulaires françaises à Kinshasa refusant de délivrer à J Pakezile et K Pakezile les visas de long séjour qu'ils sollicitaient en qualité de membres de famille d'un refugié.

Par un jugement n° 2006636 du 28 janvier 2021, le tribunal administratif de Nantes a rejeté la demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 juillet et 12 octobre 2021, M. Patou Pakezile, représenté par Me Guérin, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 28 janvier 2021 du tribunal administratif de Nantes ;

2°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours formé contre la décision implicite des autorités consulaires françaises à Kinshasa (République Démocratique du Congo) refusant de délivrer à J Pakezile et à K Pakezile les visas de long séjour qu'ils sollicitaient en qualité de membres de famille d'un refugié ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, subsidiairement, de réexaminer les demandes de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le jugement est irrégulier ; le tribunal ne pouvait procéder à une substitution de motif en substituant la décision explicite du 29 juillet 2020 à celle implicite de rejet de son recours née le 3 août 2019 ; le tribunal a procédé à une substitution de motif irrégulière en prenant en compte des jugements produits par le ministre ;

- le ministre ne démontre pas la régularité de la délibération de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France dont il se prévaut ; Mme F n'était plus compétente pour examiner sa situation ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision implicite née le 3 août 2019 est illégale dès lors qu'il n'y a pas eu communication des motifs de la décision après le délai d'un mois imparti ;

- l'administration n'apporte pas de preuve d'une fraude au regard des éléments d'état-civil produits ; la possession de deux jugements supplétifs et de deux actes de naissance n'établit pas une fraude alors que tous les éléments produits établissent les liens de filiation avec les deux enfants ; les jugements supplétifs du 17 février 2021 établissent en tout état de cause leur identité et leur filiation ;

- les éléments de possession d'état communiqués établissent les liens de filiation ;

- les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont méconnues ;

- les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant sont méconnues, y compris au regard de la situation de leur frère qui a été autorisé à entrer en France.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2021, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. Pakezile ne sont pas fondés.

M. Pakezile a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rivas,

- et les observations de Me Le Floch, substituant Me Guérin, représentant M. Pakezile.

Considérant ce qui suit :

1. M. Pakezile, né le 16 mai 1982 et ressortissant de la République démocratique du Congo (RDC), s'est vu reconnaître la qualité de réfugié en 2013. La délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en qualité de membre de famille de refugié a été sollicitée en faveur de J Pakezile et K Pakezile, présentés comme ses enfants. Un refus leur a été opposé par les autorités consulaires françaises à Kinshasa (RDC) le 2 avril 2019. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours dirigé contre ce refus par une décision née le 3 août 2019 puis par une décision expresse du 29 juillet 2020.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

2. Lorsque le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde, soit en l'espèce la décision explicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 29 juillet 2020.

3. Aux termes de l'article L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. / II.- Les articles L. 411-2 à L. 411-4 et le premier alinéa de l'article L. 411-7 sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. / Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. / Pour l'application du troisième alinéa du présent II, ils produisent les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 721-3 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. () ". La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial d'un conjoint ou des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial entre les époux ou du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

4. L'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction applicable au présent litige prévoit en son premier alinéa, que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. L'article 47 du code civil dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

5. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux. Il appartient par ailleurs au juge de tenir compte des justifications apportées devant lui, dès lors qu'elles attestent de faits antérieurs à la décision critiquée, même si ces éléments n'ont pas été portés à la connaissance de l'administration avant qu'elle se prononce.

6. Pour la première fois en appel, M. Pakezile produit deux jugements non contestés en défense des 16 et 17 février 2021 du tribunal pour enfants de Kinshasa-Matete (RDC) jugeant respectivement que J Pakesile est né le 19 février 2003 et K Pakesile le 18 décembre 2005 et qu'ils ont pour parents M. Patou Pakezile et Mme B C. La transcription des dispositifs de ces jugements a été effectuée dans les registres d'état-civil de la ville de Kinshasa-Matete et a donné lieu à l'établissement le 4 mai 2021 de deux actes de naissance également versés à la procédure. Par suite, dès lors que les éléments produits attestent de l'identité de J et de K Pakezile et de leurs liens de filiation avec M. Patou Pakezile, et sans qu'il soit besoin d'examiner les éléments de possession d'état également communiqués, M. Patou Pakezile est fondé à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a inexactement apprécié les faits de l'espèce en fondant sa décision sur l'absence de preuve de filiation.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la régularité du jugement attaqué ni les autres moyens de la requête, que M. Pakezile est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande d'annulation de la décision du 29 juillet 2020 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France rejetant les demandes de visa présentées pour J et K Pakezile.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Le présent arrêt implique, eu égard aux motifs qui le fondent, que le ministre de l'intérieur et des outre-mer fasse droit aux demandes de visa de J et de K Pakezile. Par suite, il y a lieu de lui enjoindre de délivrer les visas de long séjour sollicités pour J et K Pakezile dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

9. M. Patou Pakezile a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Guérin de la somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Le jugement du 28 janvier 2021 du tribunal administratif de Nantes et la décision du 29 juillet 2020 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer un visa de long séjour à J R et à K Pakezile, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à Me Guérin une somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à M. Patou Pakezile, à M. J Pakezile et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Francfort, président de chambre,

- M. Rivas, président assesseur,

- M. Frank, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2022.

Le rapporteur,

C. Rivas

Le président,

J. FRANCFORT

Le greffier,

C. GOY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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