mardi 25 avril 2023
| Juridiction | Cour Administrative d'Appel de Nantes |
| Section | Cour Administrative d'Appel de Nantes |
| N° Dossier | CAA44-21NT02104 |
| Type | Décision |
| Recours | plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | CABINET D'AVOCATS TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ET ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. C A a demandé au tribunal administratif de Rennes de condamner l'Etat à lui verser la somme de 35 000 euros, assortie des intérêts et de leur capitalisation, en réparation de son préjudice moral et du trouble dans ses conditions d'existence, résultant de la carence fautive de l'Etat (ministère des armées) à l'avoir exposé, pendant de nombreuses années, à l'inhalation de poussières d'amiante et aux rayonnements ionisants, sans moyen de protection efficace.
Par un jugement n° 1804264 du 20 mai 2021, le tribunal administratif de Rennes a condamné l'Etat à verser à M. A la somme globale de 22 000 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation en réparation de ses préjudices, a mis la somme de 800 euros à la charge de l'Etat au titre des frais exposés et non compris dans les dépens et a rejeté le surplus de ses conclusions.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 26 juillet 2021, la ministre des armées demande à la cour :
1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Rennes du 20 mai 2021 en tant qu'il a condamné l'Etat à verser à M. A la somme globale de 22 000 euros ;
2°) de rejeter la demande présentée devant le tribunal administratif de Rennes par M. A.
Il soutient que :
- le jugement attaqué est entaché d'irrégularité dès lors, tout d'abord, que la demande présentée devant le tribunal, qui tendait à l'indemnisation de préjudices distincts relevant de régimes légaux et de responsabilité différents, constituait une requête collective ; par suite, les premiers juges auraient dû inviter le requérant à régulariser sa demande en présentant deux requêtes distinctes ;
- le jugement attaqué est, ensuite, entaché d'irrégularité faute d'être suffisamment motivé ; c'est à tort notamment que les premiers juges ont estimé qu'une exposition à faible dose aux rayonnements ionisants peut entraîner des pathologies de type cancérogène ; le tribunal qui n'a pas correctement saisi la problématique de l'exposition aux rayonnements ionisants et a accordé à l'attestation produite par le requérant une valeur probante à géométrie variable, a mené une instruction insuffisante en méconnaissance des dispositions de l'article R. 611-10 du code de justice administrative ;
- la responsabilité de l'Etat, en tant qu'employeur, ne peut être engagée ; il n'existe, en effet, aucune protection contre les rayonnements ionisants ; seule une réduction du risque passant par la détection des rayonnements ionisants et une estimation des doses reçues par les personnes exposées sont possibles ; M. A a bénéficié des mesures qui ont été mises en œuvre à la DCN à partir de 1996 ; en tout état de cause, l'exposition des ouvriers de l'Ile Longue aux rayonnements ionisants reste faible et conforme aux seuils prévus par la règlementation ;
- à compter du 1er juin 2003, l'Etat n'était plus l'employeur des ouvriers de la DCN, de sorte que la mission de sécurité et de protection des agents mis à la disposition de la société DCNS ne lui incombait plus ;
- la créance de M. A en ce qui concerne les préjudices liés à son exposition aux rayonnements ionisants était prescrite à la date de sa réclamation préalable ;
- l'intéressé avait une connaissance suffisante du risque encouru dès 1996-1997, de sorte que sa créance était prescrite au 31 décembre 2001 ;
- il ne peut se prévaloir d'une cause interruptive et opposable du délai de prescription ; sa créance est personnelle et ne relève pas du même fait générateur que celle de ses collègues ;
- M. A, dont les doses cumulées restent inférieures aux seuils scientifiquement et réglementairement admis, n'établit pas la réalité d'un préjudice moral qui serait lié à son exposition aux rayonnements ionisants ;
- la littérature scientifique ne permet pas d'établir un lien entre une exposition prolongée même à faible dose et le risque de développer une pathologie cancéreuse ; or le préjudice d'anxiété, qui doit être certain, n'est reconnu que lorsque l'intéressé fait état d'un risque élevé de développer une maladie grave du fait de son exposition aux rayonnements ionisants ;
- la somme de 22 000 euros allouée par le tribunal administratif apparaît manifestement disproportionnée d'autant que la responsabilité de l'Etat ne saurait être engagée au-delà du 31 mai 2003 ;
- le préjudice d'anxiété résultant de l'exposition à l'amiante doit prendre en compte la durée d'exposition effective à un risque avéré, les fonctions exercées, la période d'exposition et l'âge auquel l'intéressé a quitté ses fonctions ainsi que, le cas échéant, les circonstances dans lesquelles il a poursuivi sa carrière ; or M. A ne produit aucun justificatif relatif aux postes qu'il a occupés et à son niveau d'exposition ; en l'absence de preuve d'un état dépressif ou d'un stress lié à son exposition aux poussières d'amiante, la somme de 10 000 euros allouée par le tribunal administratif apparaît manifestement disproportionnée d'autant que la responsabilité de l'Etat ne saurait être engagée au-delà du 31 mai 2003 ;
- l'intéressé n'établit pas être assujetti à un suivi médical régulier et contraignant ayant entraîné des troubles particuliers et significatifs dans sa vie quotidienne ; c'est par suite à tort que les premiers juges ont indemnisés ce préjudice à hauteur de 1 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mai 2022, M. A représenté par Me Macouillard, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la fin de non-recevoir tirée de l'irrecevabilité de sa demande devant le tribunal administratif en tant qu'elle présenterait un caractère collectif qui est, d'ailleurs, opposée pour la première fois en appel par le ministre des armées, n'est pas fondée ;
- les autres moyens soulevés par le ministre ne sont pas fondés.
Le ministre des armées a produit le 30 mars 2023 une pièce complémentaire qui n'a pas été communiquée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- la loi n° 2001-1276 de finances rectificative du 28 décembre 2001 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. B,
- et les conclusions de Mme Malingue, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A a exercé les fonctions d'électricien puis d'ouvrier des techniques de l'électricité à la direction des constructions navales (DCN) de Brest, notamment sur le site de l'Ile Longue, du 12 septembre 1972 au 31 mai 1997. Il a bénéficié du dispositif de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante prévu par le décret susvisé du 21 décembre 2001, relatif à l'attribution d'une allocation spécifique de cessation anticipée d'activité (ASCAA) à certains ouvriers de l'Etat relevant du ministère de la défense, à compter du 1er décembre 2010, ainsi que d'un suivi médical post-professionnel pour une exposition aux poussières d'amiante et aux rayonnements ionisants en application des dispositions de l'article D. 461-25 du code de la sécurité sociale. Par une réclamation préalable du 16 mai 2018 reçue le 18 mai 2018, il a sollicité de la ministre des armées la réparation, à hauteur de 35 000 euros, du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence résultant de son exposition aux poussières d'amiante et aux rayonnements ionisants sans aucun moyen de protection efficace fourni par l'employeur. Sa demande a été implicitement rejetée. Par un jugement du 20 mai 2021, le tribunal administratif de Rennes, saisi par M. A, a condamné l'Etat à lui verser, d'une part, la somme de 11 000 euros, au titre du préjudice d'anxiété lié à une exposition aux poussières d'amiante, d'autre part, la somme de 10 000 euros au titre d'un préjudice d'anxiété lié à une exposition aux rayonnements ionisants, enfin, la somme de 1000 euros au titre de ses troubles dans les conditions d'existence. La somme globale de 22000 euros accordée par le tribunal a été assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 mai 2018 et de leur capitalisation à compter du 18 mai 2019. Le ministre des armées relève appel de ce jugement. Il soutient, d'une part, s'agissant de l'exposition de M. A aux rayonnements ionisants, que la carence fautive de l'Etat n'est pas suffisamment caractérisée et que sa demande d'indemnisation à ce titre était prescrite, et d'autre part, que les sommes allouées, alors que l'Etat n'était plus l'employeur de l'agent depuis le 1er juin 2003, sont excessives.
Sur la régularité du jugement attaqué :
2. En premier lieu, contrairement à ce que soutient le ministre, les premiers juges ont aux points 6, 7 et 8 du jugement attaqué expliqué, d'une part, les raisons pour lesquelles au vu de l'instruction, ils estimaient que la preuve n'était pas rapportée par l'Etat que les obligations lui incombant en qualité d'employeur, en application des décrets du 20 juin 1966 et du 2 octobre 1986 et de l'arrêté modifié du 9 juillet 1980, aient reçu une exécution effective au sein des ateliers et structures de la pyrotechnie de l'Ile Longue. D'autre part, après s'être référé au volet médical de l'attestation d'exposition de M. A, signé par le médecin de prévention le 5 octobre 2010, ils ont écarté avec une suffisante précision l'argumentation avancée par la ministre sur les périodes antérieure et postérieure à 1996 sur l'inutilité puis l'effectivité invoquées des mesures de protection. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation du jugement attaqué ne peut qu'être écarté.
3. En second lieu, il résulte de l'instruction que par une réclamation préalable reçue le 18 mai 2018, M. A a sollicité la réparation de ses différents préjudices résultant de la carence fautive de l'Etat employeur à l'avoir exposé sans moyen de protection à l'inhalation de poussières d'amiante, d'une part, et aux rayonnements ionisants, d'autre part. Cette demande indemnitaire, qui a lié le contentieux et est restée sans réponse, a fait naître une décision implicite de rejet. L'intéressé a alors saisi le tribunal administratif de Rennes d'une seule requête tendant à la condamnation de l'Etat à lui verser la somme globale de 35 000 euros en distinguant ces deux faits générateurs, les différentes fautes commises par l'Etat ainsi que les préjudices afférents à chacune d'elles. Ces conclusions, qui concernent le même agent et la mise en cause de son employeur alors qu'il exerçait ses fonctions sur le site de l'Ile Longue, présentaient entre elles un lien suffisant pour faire l'objet d'une requête unique. Par suite, le ministre des armées n'est pas fondé à soutenir, pour la première fois en appel, que la requête présentée par M. A devant le tribunal administratif, qui au demeurant ne l'a pas invité à régulariser sa demande, présenterait un caractère " collectif " et serait irrecevable pour ce motif. Ce moyen ne peut dès lors, et en tout état de cause, qu'être écarté.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
En ce qui concerne l'exposition aux rayonnements ionisants :
S'agissant de l'exception de prescription quadriennale :
4. Aux termes du premier alinéa de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'État () sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / () Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance ; / () Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée. ". Aux termes de l'article 3 de cette loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. ". Aux termes de l'article 6 du même texte : " Les autorités administratives ne peuvent renoncer à opposer la prescription qui découle de la présente loi () ". Aux termes, enfin, du premier alinéa de son article 7 : " L'Administration doit, pour pouvoir se prévaloir, à propos d'une créance litigieuse, de la prescription prévue par la présente loi, l'invoquer avant que la juridiction saisie du litige au premier degré se soit prononcée sur le fond () ".
Quant au point de départ de la prescription quadriennale :
5. En premier lieu, s'agissant du point de départ du délai de prescription, ainsi que l'a estimé le Conseil d'Etat dans son avis n° 457560 du 19 avril 2022, lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens des dispositions citées au point 2, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d'un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi. Dans ce cas, le délai de prescription de la créance relative à une année court, sous réserve des cas visés à l'article 3 de la loi du 31 décembre 1968, à compter du 1er janvier de l'année suivante, à la condition qu'à cette date le préjudice subi au cours de cette année puisse être mesuré.
6. Il résulte des dispositions citées au point 4 que le point de départ de la prescription quadriennale est la date à laquelle la victime est en mesure de connaître de façon suffisamment précise l'origine et la gravité du dommage qu'elle a subi ou est susceptible de subir. Dans le cas du préjudice moral d'anxiété dont peuvent se prévaloir les agents publics qui ne sont pas bénéficiaires de l'un des dispositifs législatifs d'indemnisation mis en place, cette connaissance naît de la conscience prise par l'intéressé qu'il court le risque élevé de développer une pathologie grave, et par là-même d'une espérance de vie diminuée. Le droit à réparation du préjudice en question doit donc être regardé comme acquis, au sens des dispositions citées au point 4, pour la détermination du point de départ du délai de prescription, à la date de cette connaissance.
7. A cet égard, s'il est constant que le commissariat à l'énergie atomique (CEA) a, en 1996, alerté la direction de la pyrotechnie du site de l'Ile Longue d'une émission de rayonnements Gamma plus élevée sur le dernier type de tête nucléaire livré à partir des années 1993-1994, entraînant la suspension temporaire de l'activité du site afin de prendre des mesures de protection, cet incident, contrairement à ce que fait valoir le ministre des armées, n'a toutefois pas permis à M. A d'avoir alors une connaissance suffisante de ses conditions personnelles d'exposition aux rayonnements ionisants, susceptible de lui faire prendre conscience de l'étendue et de la gravité du risque sanitaire qu'il encourait. En revanche, M. A a versé aux débats le volet médical de son attestation d'exposition établie le 5 octobre 2010, document signé par le médecin de prévention, reconnaissant qu'il a été exposé aux rayonnements ionisants et indiquant la durée de cette exposition. Ce document a permis à ce dernier d'acquérir la connaissance de l'étendue et de la gravité du risque sanitaire qu'il encourait. Par suite, le délai de prescription quadriennale pour l'ensemble des périodes concernées a débuté le 1er janvier 2011.
Quant aux causes interruptives de la prescription quadriennale :
8. En second lieu, s'agissant de l'interruption du délai de prescription, tout d'abord, les recours formés à l'encontre de l'Etat par des tiers tels que d'autres salariés victimes, leurs ayants-droit ou des sociétés exerçant une action en garantie fondée sur les droits d'autres salariés victimes ne peuvent être regardés comme relatifs au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance de l'intéressé, dont ils ne peuvent dès lors interrompre le délai de prescription en application de l'article 2 de la loi du 31 décembre 1968.
9. Ensuite, les dispositions de cet article subordonnant l'interruption du délai de prescription qu'elles prévoient en cas de recours juridictionnel à la mise en cause d'une collectivité publique, les actions en reconnaissance de la faute inexcusable de l'employeur formées devant les juridictions judiciaires ne peuvent, en tout état de cause, en l'absence d'une telle mise en cause, davantage interrompre le cours du délai de prescription de la créance le cas échéant détenue sur l'Etat.
10. Enfin, lorsque la victime d'un dommage causé par des agissements de nature à engager la responsabilité d'une collectivité publique dépose contre l'auteur de ces agissements une plainte avec constitution de partie civile, ou se porte partie civile afin d'obtenir des dommages et intérêts dans le cadre d'une instruction pénale déjà ouverte, l'action ainsi engagée présente, au sens des dispositions précitées de l'article 2 de la loi du 31 décembre 1968, le caractère d'un recours relatif au fait générateur de la créance que son auteur détient sur la collectivité et interrompt, par suite, le délai de prescription de cette créance. En revanche, ne présentent un tel caractère, ni une plainte pénale qui n'est pas déposée entre les mains d'un juge d'instruction et assortie d'une constitution de partie civile, ni l'engagement de l'action publique, ni l'exercice par le condamné ou par le ministère public des voies de recours contre les décisions auxquelles cette action donne lieu en première instance et en appel.
11. M. A, qui recherche la responsabilité de l'Etat en sa qualité d'employeur, pour carence fautive, et n'a intenté aucune action personnelle à l'encontre de ce dernier avant 2018, ne peut se prévaloir de l'effet interruptif du recours juridictionnel introduit par des tiers.
12. Compte tenu de ce qui vient d'être dit aux points 5 à 11, la créance de M. A consécutive à son exposition aux rayonnements ionisants était donc prescrite à la date du 18 mai 2018, à laquelle il a saisi la ministre des armées d'une réclamation préalable.
13. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête sur ce point, que le ministre des armées est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Rennes a condamné l'Etat à verser à M. A la somme de 10 000 euros en réparation des préjudices liés à son exposition aux rayonnements ionisants. Ce jugement doit être réformé dans cette mesure.
En ce qui concerne l'exposition aux poussières d'amiante :
S'agissant du cadre juridique de la responsabilité :
14. La responsabilité de l'administration, notamment en sa qualité d'employeur, peut être engagée à raison de la faute qu'elle a commise, pour autant qu'il en résulte un préjudice direct et certain. A le caractère d'une faute, le manquement à l'obligation de sécurité à laquelle l'employeur est tenu envers son agent, lorsqu'il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier et qu'il n'a pas pris les mesures nécessaires pour l'en préserver. Il n'est pas contesté que la nocivité de l'amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures d'hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l'action des poussières d'amiante, a imposé des mesures de protection de nature à réduire l'exposition des agents aux poussières d'amiante ainsi que des contrôles de la concentration en fibres d'amiante dans l'atmosphère des lieux de travail.
15. La personne qui recherche la responsabilité d'une personne publique en sa qualité d'employeur et qui fait état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d'amiante susceptible de l'exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l'anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu'elle établit que l'éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l'indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.
16. Doivent ainsi être regardés comme faisant état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu'ils ont été exposés à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, les agents qui, sans intervenir directement sur des matériaux amiantés, établissent avoir, pendant une durée significativement longue, exercé leurs fonctions au contact avec des matériaux composés d'amiante, sans pouvoir, en raison de l'état de ces matériaux et des conditions de ventilation des locaux, échapper au risque de respirer une quantité importante de poussières d'amiante. Dans ce cas, le montant de l'indemnisation du préjudice d'anxiété prend notamment en compte, parmi les autres éléments y concourant, la nature des fonctions exercées par l'intéressé et la durée de son exposition aux poussières d'amiante. Il y a lieu de constater que l'Etat ne conteste plus en appel que des mesures de protection et de prévention contre les poussières d'amiante n'ont pas été effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution au sein des établissements de la DCN durant les périodes d'affectation de M. A sur le site de Brest. Par suite, et compte tenu de ce qui a été dit aux points 14 et 15, c'est à bon droit que les premiers juges ont estimé que la responsabilité de l'Etat était engagée à raison de cette carence fautive.
S'agissant du préjudice d'anxiété :
17. D'une part, il est désormais admis, sur le plan scientifique, que l'inhalation de poussières d'amiante, sur une durée longue, peut, à plus ou moins long terme, et parfois vingt à trente ans après l'exposition, être la cause de cancers bronchiques mortels, les études versées au débat montrant que les poussières d'amiante inhalées sont définitivement absorbées par les poumons sans que l'organisme puisse les éliminer. D'autre part, il résulte de l'instruction, en particulier de l'attestation d'exposition aux poussières d'amiante établie le 21 juin 2004 par la DCNS de Brest, que M. A a, comme électricien, du 18 septembre 1972 au 31 décembre 1976 puis du 1er janvier 1977 au 31 mai 1997, périodes pendant lesquelles il a respectivement effectué des travaux d'électricité à bord des navires en réparation et en ateliers de retouches puis est intervenu au CSM pour effectuer des travaux sur matériels ou dans un environnement contenant de l'amiante et a manipulé des dispositifs de protections thermiques à base d'amiante, été exposé aux poussières d'amiante. Dans ces conditions, s'il ne résulte pas de l'instruction que M. A travaillait et vivait, jour et nuit, dans un local professionnel confiné, il est cependant établi que les taches qu'il a exercées pendant 24 ans et 8 mois l'ont exposé au risque d'inhaler des poussières d'amiante. Dans ces conditions, le ministre est fondé à soutenir que la somme de 11 000 euros allouée par les premiers juges en réparation de son préjudice d'anxiété du fait de son exposition aux poussières d'amiante est excessive. Cette somme doit être ramenée, compte tenu de sa durée d'exposition de 24 ans et 8 mois, à une somme de 8 000 euros.
S'agissant des troubles dans les conditions d'existence :
18. Si les études statistiques générales établissent le lien entre une exposition d'un travailleur aux poussières d'amiante et aux rayonnements ionisants et son espérance de vie ainsi que le risque de contracter une maladie grave, elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à établir les troubles dans les conditions d'existence invoqués par l'agent du seul fait d'une diminution probable de son espérance de vie ou de la possible atteinte d'une telle maladie. Il lui appartient alors d'apporter des éléments complémentaires probants relatifs aux troubles subis dans ses conditions d'existence, tant du point de vue social que de son état de santé.
19. M. A a versé au dossier, outre le volet médical de son attestation d'exposition aux poussières d'amiante faisant état de très nombreux examens médicaux réalisés même après qu'il eut cessé ses fonctions à la DCN de Brest - notamment : explorations fonctionnelles respiratoires, radiographies pulmonaires, examens tomodensitométriques du thorax, consultations pneumologiques et ophtalmologiques, spectrogammamétries -, le compte-rendu d'une échographie thyroïdienne réalisée le 5 octobre 2007, une radiographie pulmonaire du 7 septembre 2012, un bilan sanguin du 18 août 2015, un examen tomodensitométrique du 8 septembre 2015, ainsi que les résultats d'une exploration fonctionnelle respiratoire du 14 septembre 2015. L'ensemble de ces éléments est de nature à établir la réalité de troubles dans ses conditions d'existence au long des années, préjudice dont il sera fait une juste appréciation en fixant son montant à la somme de 1 000 euros.
20. Il résulte de tout ce qui précède que la somme globale de 22 000 euros que l'Etat a été condamné à verser à M. A en réparation de ses préjudices doit être ramenée à 9 000 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 mai 2018, date de réception de sa réclamation préalable. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 18 mai 2019, date à laquelle une année d'intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante pour l'essentiel, le versement à M. A de la somme qu'il demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DÉCIDE :
Article 1er : La somme globale de 22 000 euros que l'Etat a été condamné à verser à M. A en réparation de ses préjudices résultant de son exposition aux poussières d'amiante et aux rayonnements ionisants est ramenée à 9 000 euros. Elle sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 mai 2018, date de réception de sa réclamation préalable. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 18 mai 2019, date à laquelle une année d'intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Article 2 : Le jugement n° 1804264 du tribunal administratif de Rennes en date du 20 mai 2021 est réformé en ce qu'il est contraire au présent arrêt.
Article 3 : Les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative présentées en appel par M. A sont rejetées.
Article 4 : Le présent arrêt sera notifié au ministre des armées et à M. C A.
Délibéré après l'audience du 7 avril 2023, à laquelle siégeaient :
- M. Gaspon, président de chambre,
- M. Coiffet, président-assesseur,
- Mme Gélard, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 25 avril 2023.
Le rapporteur,
O. BLe président,
O. GASPON
La greffière,
P. BONNIEU
La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE03336
La Cour administrative d’appel de Versailles, statuant en référé, a rejeté la requête de Mme C... contestant l’ordonnance du tribunal administratif de Versailles qui avait rejeté sa demande indemnitaire pour rupture abusive de son contrat de travail avec la commune de Carrières-sous-Poissy. La cour a confirmé que la demande de première instance était irrecevable, faute pour la requérante d’avoir produit la preuve du dépôt d’une demande indemnitaire préalable, condition nécessaire pour lier le contentieux. En l’absence de contestation de cette irrecevabilité, les moyens soulevés en appel ont été jugés inopérants. L’ordonnance a été rendue sur le fondement de l’article R. 222-1 du code de justice administrative.
01/06/2026
Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-24MA03276
La Cour administrative d'appel de Marseille, dans un arrêt du 25 mars 2026, a examiné le litige opposant la société EEA à l'office public de l'habitat Pays d'Aix Habitat Métropole (aux droits duquel vient la société Famille et Provence) concernant la résiliation de trois accords-cadres de travaux. Saisie en appel du jugement du tribunal administratif de Marseille ayant rejeté la demande de la société EEA, la cour a soulevé d'office un moyen tiré de la nullité des contrats en raison d'un conflit d'intérêts. Elle a constaté que le directeur technique de l'office, ayant participé à la procédure de passation des trois contrats, se trouvait dans une situation de conflit d'intérêts constitutive d'un vice d'une particulière gravité, justifiant ainsi l'annulation du jugement et la constatation de la nullité des accords-cadres.
04/05/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-26PA02403
La Cour administrative d'appel de Paris, statuant en référé, est saisie par la société Neko Ramen d'une demande de suspension de l'exécution provisoire d'un jugement du tribunal administratif de Paris du 19 février 2026. Ce jugement avait partiellement annulé une décision de l'OFII du 14 septembre 2023, mais avait maintenu à la charge de la société une contribution spéciale de 661 650 euros pour emploi d'étrangers sans titre. La société invoque l'urgence et l'existence de moyens sérieux (irrégularité de procédure, erreur de droit dans la modulation, disproportion de la sanction). Le juge des référés rappelle que la suspension prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative nécessite une urgence justifiée et un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
04/05/2026
Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-25MA01426
Cette décision de la Cour administrative d'appel de Marseille concerne le non-renouvellement du contrat d'une assistante d'éducation par le collège des Hautes Vallées. La cour rejette la requête de Mme A... qui contestait ce non-renouvellement. Elle juge que l'absence d'entretien préalable, prévu par l'article 45 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986, ne constitue pas une garantie dont la privation entraîne automatiquement l'annulation de la décision, sauf en cas de caractère disciplinaire, ce qui n'était pas le cas. La cour confirme ainsi le jugement du tribunal administratif de Marseille.
04/05/2026