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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-21NT02263

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-21NT02263

mardi 20 décembre 2022

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-21NT02263
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme E C a demandé au tribunal administratif de Nantes d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre la décision prise le 10 juillet 2019 par les autorités consulaires françaises en Guinée refusant de délivrer aux enfants G F, H F et A C des visas de long séjour en qualité de membres de famille de réfugiée.

Par un jugement n° 2006099 du 1er février 2021, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision de refus de la commission de recours en tant qu'elle refuse la délivrance d'un visa de long séjour aux enfants G F et H F, a enjoint sous astreinte au ministre de l'intérieur de délivrer aux intéressés les visas sollicités, a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais liés à l'instance et a rejeté le surplus des demandes.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 août et 8 novembre 2021, Mme E C, représentée par Me Pronost, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du 1er février 2021 du tribunal administratif de Nantes en tant qu'il a rejeté le surplus de la demande tendant à l'annulation de la décision de la commission de recours en ce qu'elle concerne l'enfant Fanta C ;

2°) d'annuler la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en tant qu'elle concerne Fanta C ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité, à défaut, de procéder au réexamen de la demande, dans un délai de 15 jours suivant la notification de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- la décision contestée est entachée d'erreur d'appréciation, les liens familiaux invoqués étant établis par les documents d'état civil produits et par les éléments de possession d'état ;

- elle justifie de ce que le père de l'enfant est décédé ; elle est, par suite, la seule titulaire de l'autorité parentale ;

- la décision contestée méconnait les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25%) par une décision du 23 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Me Pronost, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E C est une ressortissante guinéenne, née le 19 décembre 1985. Elle a obtenu le statut de réfugiée le 25 juin 2015. Ses enfants allégués, G F, H F et A C, nés respectivement le 10 octobre 2005, le 15 octobre 2008 et le 5 mars 2010, ont déposé des demandes de visas de long séjour auprès des autorités consulaires françaises en Guinée, en qualité de membres de famille de réfugié. Ces autorités ont refusé de délivrer les visas sollicités le 10 juillet 2019. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. Par un jugement du 1er février 2021, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision de refus de la commission de recours en tant qu'elle refuse la délivrance d'un visa de long séjour aux enfants G F et H F, a enjoint sous astreinte au ministre de l'intérieur de délivrer aux intéressés les visas sollicités, a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais liés à l'instance et a rejeté le surplus des demandes. Mme C relève appel de ce jugement en tant qu'il a rejeté la demande dirigée contre la décision de la commission de recours concernant l'enfant Fanta C.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

2. Aux termes de l'article L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger () qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. / II. - Les articles L. 411-2 à L. 411-4 () sont applicables. / () / Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. / Pour l'application du troisième alinéa du présent II, ils produisent les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 721-3 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ". Aux termes de l'article L. 411-2 du même code, alors en vigueur : " Le regroupement familial peut également être sollicité pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint dont, au jour de la demande, la filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ou dont l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. " Aux termes de l'article L. 411-3 du même code, alors en vigueur : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ". La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial d'un conjoint ou des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial entre les époux ou du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

3. L'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur, prévoit par ailleurs, en son premier alinéa, que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. L'article 47 du code civil dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

4. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du courrier du 28 novembre 2019 de communication des motifs de la décision contestée, que, pour rejeter la demandes de visa de long séjour présentée pour l'enfant Fanta C, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, l'identité du demandeur de visa et, partant, son lien de filiation à l'égard de Mme C, n'étaient pas établis, d'autre part, qu'il n'avait ni été produit de jugement de déchéance de l'autorité parentale du père du demandeur, ni la preuve de son décès.

6. D'une part, à l'appui de la demande de visa présentée pour l'enfant Fanta C, ont été produits un acte de naissance n°1657/2010, dressé le 31 décembre 2010, une copie intégrale de cet acte délivrée le 17 octobre 2018 par l'officier d'état civil de la commune de Matam, la copie du volet n°4 de cet acte de naissance représentant la souche conservée par le centre d'état civil, ainsi qu'un passeport. Ces documents font état de ce que l'enfant est né le 5 mars 2010 à la maternité de Matam, de l'union de Mme E C, étudiante, née le 19 décembre 1985 à Conakry, et de M. D C, professeur, né le 12 septembre 1974. Pour remettre en cause le caractère probant de l'acte de naissance n°1657, le ministre de l'intérieur relève qu'il mentionne le nom de l'enfant avant son prénom, en méconnaissance de l'article 170 du code civil guinéen, qu'il n'indique pas la date de naissance de l'enfant en toute lettre, qu'il a été établi au-delà du délai de quinze jours prévu par l'article 192 du code civil guinéen, qu'il ne mentionne pas l'heure de naissance de l'enfant, en méconnaissance de l'article 196 du code civil guinéen, que le registre et le feuillet n'ont pas été côtés et paraphés en méconnaissance des dispositions de l'article 178 du code civil guinéen et que la copie de l'acte n'a pas été légalisée. Toutefois, et alors que le ministre ne produit au demeurant aucun élément permettant d'établir l'absence de cotation et de paraphe des registres et des feuillets dans lesquels est inséré l'acte de naissance litigieux, ces anomalies ne sont pas de nature à retirer aux actes produits leur valeur probante, notamment en l'absence de toute contradiction ou incohérence entre les documents. Par ailleurs les énonciations contenues dans les documents produits sont conformes aux différentes déclarations faites par Mme C devant l'OFPRA. Par ailleurs, la circonstance que les autorités guinéennes n'ont pas donné suite à la demande de levée d'acte formulée par les autorités consulaires françaises ne permet pas de remettre en cause l'identité de cet enfant. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que les documents produits par la requérante seraient irréguliers, falsifiés, ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondraient pas à la réalité. Dès lors, c'est par une inexacte application des dispositions précitées que la commission a rejeté la demande de visa litigieuse au motif que l'identité de l'enfant Fanta C, et partant, son lien de filiation avec Mme C, n'étaient pas établis.

7. D'autre part, le ministre soutient que Mme C n'a pas produit de jugement de délégation d'autorité parentale du père des enfants, ni de document attestant de l'accord du père pour que les enfants se rendent en France, ou encore justifiant de la déchéance de ses droits parentaux ou de son décès. Toutefois il ressort des pièces du dossier que Mme C a déclaré devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), que son concubin, et père de l'enfant, était décédé à la suite d'un attentat perpétré le 19 juillet 2011 à l'encontre des membres de l'union des forces démocratiques de Guinée. Elle produit par ailleurs, pour la première fois en appel, un jugement supplétif du 3 novembre 2021 du tribunal de première instance de Macenta tenant lieu d'acte de décès de M. D C. L'authenticité de ce jugement n'est pas contestée par le ministre. Dès lors, c'est par une inexacte application des dispositions précitées que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours au motif qu'il n'était pas établi que le père des enfants était décédé ou déchu de l'autorité parentale et que l'intéressée ne justifiait pas avoir la garde de ses enfants.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examinier les autres moyens de la requête, que Mme C est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a rejeté la demande en tant qu'elle concerne l'enfant Fanta C.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

10. L'exécution du présent arrêt implique nécessairement qu'un visa de long séjour soit délivré à l'enfant Fanta C. Il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer ces visas dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt. Dans les circonstances de l'espèce il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 500 euros à Me Pronost dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement du 1er février 2021 du tribunal administratif de Nantes est annulé en tant qu'il a rejeté la demande tendant à l'annulation de la décision de la commission de recours en ce qu'elle concerne l'enfant Fanta C.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, en tant qu'elle a rejeté la demande de visa d'entrée et de long séjour en France présentée pour Fanta C, est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à l'enfant Fanta C un visa d'entrée et de long séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 4 : L'Etat versera à Me Pronost, avocate des requérants, la somme de 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à Mme E C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Francfort, président de chambre,

- M. Rivas, président-assesseur,

- M. Frank, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 20 décembre 2022.

Le rapporteur,

A. BLe président,

J. FRANCFORT

Le greffier,

C. GOY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 21NT02263

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