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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-22NT02761

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-22NT02761

vendredi 7 avril 2023

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-22NT02761
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B C a demandé au tribunal administratif de Nantes d'annuler l'arrêté du 3 juin 2021 du préfet de la Loire-Atlantique lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Par un jugement n° 2107736 du 15 juin 2022, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 19 août 2022, M. C, représenté par Me Rodrigues Devesas, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Nantes du 15 juin 2022 ;

2°) d'annuler cet arrêté du 3 juin 2021 ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation le tout dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'arrêt à intervenir et sous astreinte de 75 euros par jour de retard et en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'État, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 1 500 euros à verser à son conseil dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- le préfet a estimé à tort que les justificatifs de son état civil étaient dépourvus de force probante ;

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 313-15, devenu l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant refus de titre de séjour a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de la décision de refus de titre de séjour ;

- cette décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- cette décision a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il s'en rapporte à ses écritures de première instance.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A ;

- les conclusions de M Berthon, rapporteur public,

- et les observations de Me Rodrigues Devesas pour M C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant guinéen né le 5 juin 2002 et entré irrégulièrement en France au cours de l'année 2017, selon ses déclarations, a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique auxquels il a été confié en qualité de mineur étranger isolé par un jugement de placement provisoire du 13 mars 2018 du juge des enfants, avant d'être confié à la tutelle du président du conseil départemental par ordonnance du 10 septembre 2018 du juge des tutelles du tribunal de grande instance de Nantes. L'intéressé a sollicité la délivrance d'un titre de séjour le

4 mars 2020 sur le fondement des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des articles L. 313-7 et L. 313-15 du même code. Par un arrêté du 3 juin 2021, le préfet de la Loire-Atlantique a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. C relève appel du jugement du 15 juin 2022 par lequel le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. C sur le fondement des dispositions de l'article L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprises à l'article L.435-3, le préfet de la Loire-Atlantique s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé avait produit des documents d'état civil irréguliers et qu'il ne justifiait pas, par suite, remplir la condition d'âge prévue par ces dispositions.

3. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française () ". Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente les documents justifiant de son état civil et de sa nationalité () ".

4. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil " et aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. C a fourni à l'appui de sa demande de titre de séjour un extrait d'acte de naissance (volet n 1) du 18 juin 2002 le déclarant né le 5 juin 2002 à Conakry. L'authenticité de cet acte, qui a fait l'objet d'un avis favorable des services spécialisés de la police aux frontières le 12 décembre 2017, n'est pas contestée par le préfet de la Loire-Atlantique. Dès lors, cet acte établit l'état civil et la nationalité de l'intéressé.

7. Si ce dernier a également fourni un jugement supplétif n 14795 tenant lieu d'acte de naissance, rendu le 14 août 2019 par le tribunal de première instance de Conakry III-Mafanco, ainsi qu'un " extrait du registre de transcription (naissance) " du 13 septembre 2019, portant le n 9342, ce jugement, eu égard au caractère probant de l'acte de naissance établi quelques jours après la naissance de l'intéressé, présente un caractère superfétatoire.

8. Il ressort cependant des pièces du dossier que le préfet de la Loire-Atlantique a estimé que l'acte de naissance établi en 2019 sur la base de ce jugement supplétif ainsi que cette décision juridictionnelle étaient apocryphes en raison des anomalies l'entachant au regard de la législation guinéenne. Il fait valoir à cet égard que ce jugement, dépourvu d'un droit de timbre conforme, aurait été rendu sur requête d'un tiers non habilité, qu'il prévoit une transcription sur le registre d'état civil de l'année 2002 et qu'il ne comporte pas l'indication des dates de naissance des parents de l'intéressé. Toutefois ces circonstances ne font pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations contenues dans ces actes en ce qui concerne l'état civil de M. C et qui sont identiques à celles que comporte l'acte de naissance précité du 18 juin 2002. La seule circonstance que ce jugement supplétif a été obtenu alors que le requérant était déjà titulaire d'un acte de naissance ne suffit pas à établir son caractère frauduleux.

9. Par suite, les pièces produites par l'intéressé doivent être regardées comme établissant et confirmant avec une force probante suffisante son état civil et son âge, ainsi que, contrairement à ce qu'a estimé le préfet de la Loire-Atlantique, sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans.

10. [0]Par ailleurs il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté par le préfet que l'intéressé poursuivait sa formation professionnelle avec sérieux même s'il avait rencontré des difficultés, que sa demande a été présentée dans l'année suivant son 18ème anniversaire et que la structure d'accueil a émis un avis favorable sur son insertion, notamment professionnelle, corroborée par l'attestation circonstancie é de son maître d'apprentissage. Dans ces conditions, et alors qu'il n'est ni établi, ni même allégué, que sa présence en France constituerait une menace pour l'ordre public ou que l'intéressé entretiendrait des liens avec sa famille restée dans son pays d'origine, M. C est fondé à soutenir que le préfet de la Loire-Atlantique a, compte-tenu de la situation de l'intéressé prise dans sa globalité et, en particulier, des éléments favorables sur son intégration dans la société française, entaché son refus de titre de séjour, sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une erreur manifeste d'appréciation.

11. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision de refus de titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Eu égard à ce qui a été exposé ci-dessus, l'annulation ainsi prononcée implique que le préfet de la Loire-Atlantique délivre à M. C un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt, et de munir l'intéressé dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros à Me Rodrigues Devesas dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Nantes du 15 juin 2022 et l'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique du 3 juin 2021 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M C un titre de séjour sur le fondement de l'article L 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt et de le munir dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3: L'Etat versera à Me Rodrigues Devesas la somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. B C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de la Loire-Atlantique.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Salvi, président,

- Mme Brisson, présidente-assesseure,

- M. Catroux, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2023.

La rapporteure,

C. A

Le président,

D. Salvi

La greffière,

A. Martin

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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