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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-23NT02245

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-23NT02245

mardi 29 octobre 2024

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-23NT02245
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme F B et M. C A E ont demandé au tribunal administratif de Nantes d'annuler la décision du 18 mars 2022 par laquelle le président de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté comme manifestement irrecevable leur recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba (Éthiopie) refusant de délivrer à M. A E un visa d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale.

Par un jugement n° 2211690 du 10 juillet 2023, le tribunal administratif de Nantes a annulé cette décision et a enjoint au ministre de faire réunir la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France afin qu'elle se prononce sur le recours formé contre la décision implicite de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba refusant de délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France à M. A E, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistré le 21 juillet 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 10 juillet 2023 du tribunal administratif de Nantes ;

2°) de rejeter la demande présentée par Mme F B et M. C A E devant le tribunal administratif de Nantes.

Il soutient que les éléments présentés établissent la tardivité du recours administratif préalable obligatoire des intéressés et par suite l'irrecevabilité de la demande de première instance.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 septembre 2023, Mme F B et M. C A E, représentés par Me Régent, concluent au rejet de la requête, à ce qu'il soit enjoint au ministre de procéder au réexamen de la demande de visa de long séjour dans un délai de 15 jours à compter de la notification de l'arrêt à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que les moyens soulevés par le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne sont pas fondés.

M. C A E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rivas,

- et les observations de Me Régent, représentant Mme B et M. A E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F B, ressortissante érythréenne, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 3 novembre 2014. Elle a sollicité le 13 décembre 2017 auprès de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale au bénéfice de M. C A E, qu'elle présente comme son fils né le 1er février 2000. En 2021 Mme B a saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France d'un recours préalable formé à l'encontre de la décision consulaire, dont il a été accusé réception le 16 décembre 2021. Le président de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté ce recours comme étant manifestement irrecevable le 18 mars 2022. Par un jugement du 10 juillet 2023, dont le ministre de l'intérieur et des outre-mer relève appel, le tribunal administratif de Nantes a annulé cette décision et a enjoint au ministre de réunir la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France afin qu'elle se prononce sur le recours formé contre la décision implicite de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba refusant de délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France à M. A E, dans un délai de deux mois.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

2. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction alors applicable : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. ". Aux termes de l'article D. 312-4 du même code alors applicable : " Les recours devant la commission mentionnée à l'article D. 312-3 doivent être formés dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de refus de visa. (). Ils sont seuls de nature à conserver le délai de recours contentieux jusqu'à l'intervention des décisions prévues à l'article D. 312-7. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'un recours administratif préalable conditionne la possibilité de saisir le juge, ces dernières dispositions s'appliquent non seulement à la décision susceptible de lui être déférée, mais aussi, nécessairement, à l'acte à l'encontre duquel ce recours administratif doit être préalablement formé.

4. Il résulte de ce qui précède que l'absence de mention sur la décision des autorités consulaires de l'existence et du caractère obligatoire, à peine d'irrecevabilité d'un éventuel recours juridictionnel, de la demande préalable prévue à l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que des délais dans lesquels le demandeur doit présenter cette demande, prévus notamment par l'article D. 312-4 du même code, fait obstacle à ce que ces délais soient opposables au demandeur.

5. Il ressort des pièces du dossier que pour rejeter, par une décision du 18 mars 2022, comme manifestement irrecevable le recours formé par Mme B et M. A E contre la décision des autorités consulaires, le président de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, statuant sur le fondement de l'article D. 312-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, leur a opposé la tardiveté de leur demande au regard des dispositions de l'article D. 312-4 du même code. Mme B et M. A E soutiennent qu'ils n'ont jamais eu connaissance de cette décision explicite de rejet du septembre 2020 des autorités consulaires françaises avant sa production, le 25 mai 2023, par le ministre de l'intérieur et des outre-mer devant le tribunal administratif de Nantes.

6. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la décision consulaire de refus de visa du 10 septembre 2020 est revêtue du cachet de l'ambassade et mentionne les nom, prénom et qualité de son auteur. Si Mme B et M. A E font valoir qu'ils n'ont jamais eu connaissance de cette décision, il n'en demeure pas moins que sur cet acte sont également apposés, après la mention " date et signature de la personne concernée ", une date, le 14 septembre 2020, et une signature que l'administration indique être celle de M. A E, né le 1er mars 2000. Il n'est pas établi que la signature figurant sur cette décision ne serait pas celle du demandeur de visa, alors même que Mme B a sollicité, sans succès, des informations sur la suite donnée à la demande de visa de M. A E, puis la communication de cette décision auprès de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France et le consulat dès avant sa production par le ministre devant le tribunal administratif de Nantes.

7. En revanche, si cette décision consulaire mentionne les voies et délais de recours, elle n'indique pas que la saisine de la commission de recours est obligatoire sous peine d'irrecevabilité d'un éventuel recours contentieux. Par suite les délais de recours ouverts par les dispositions précitées ne sont pas opposables à Mme B et M. A.

8. Cependant, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable.

9. Ces règles relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d'une décision ne peut exercer de recours juridictionnel, qui ne peut en règle générale excéder un an sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, sont également applicables à la contestation d'une décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur une demande présentée devant elle, lorsqu'il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. La preuve d'une telle connaissance ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation de la demande. Elle peut en revanche résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration, notamment à l'occasion d'un recours gracieux dirigé contre cette décision. Le demandeur, s'il n'a pas été informé des voies et délais de recours dans les conditions prévues par l'article R. 112-11-1 du code des relations entre le public et l'administration dispose alors, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de la décision

10. Dans le cas où le recours juridictionnel doit obligatoirement être précédé d'un recours administratif, celui-ci doit être exercé, comme doit l'être le recours juridictionnel, dans un délai raisonnable.

11. Il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été exposé, que M. A a eu connaissance de la décision de refus de visa du 10 septembre 2020 le 14 septembre suivant, date à laquelle elle lui a été notifiée. Celle-ci doit être regardée comme constituant l'évènement établissant que l'intéressé a eu connaissance de la décision de refus et marque le point de départ du délai raisonnable d'un an, dans lequel il pouvait saisir la commission de recours, conformément à la règle énoncée au point 8. Or, en l'espèce, l'intéressé n'a saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France d'un recours que le 16 décembre 2021, soit bien après le délai de deux mois dont il avait été informé dans la décision consulaire qui lui a été notifiée le 14 septembre 2020. La circonstance que sa mère a saisi les autorités consulaires d'une demande de renseignement sur l'état d'avancement de leur examen de la demande de visa de M. A, le 26 octobre 2021, est sans incidence sur l'appréciation de ce délai raisonnable. Dans ces conditions, le président de la commission était fondé à leur opposer l'irrecevabilité manifeste de leur recours en raison de sa tardiveté. En conséquence de cette irrecevabilité, le recours formé par Mme B et M. A E devant le tribunal administratif de Nantes ne pouvait qu'être rejeté comme irrecevable.

12. Il résulte de tout ce qui précède que le ministre de l'intérieur et des outre-mer est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision du 18 mars 2022 du président de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France et lui a enjoint de faire réexaminer ce recours par cette commission.

13. Par voie de conséquence, les conclusions présentées par Mme B et M. A E à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Le jugement n° 2211690 du 10 juillet 2023 du tribunal administratif de Nantes est annulé.

Article 2 : La demande présentée par Mme B et M. A E devant le tribunal administratif de Nantes et leurs conclusions présentées devant la cour administrative d'appel de Nantes sont rejetées.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié au ministre de l'intérieur, à Mme F B et à M. C A E.

Délibéré après l'audience du 10 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Degommier, président de chambre,

- M. Rivas, président assesseur,

- Mme Dubost, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 octobre 2024.

Le rapporteur,

C. RIVAS

Le président,

S. DEGOMMIER

La greffière,

S. PIERODÉ

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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