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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-23NT02305

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-23NT02305

mercredi 22 mai 2024

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-23NT02305
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme D E A et M. C B ont demandé au tribunal administratif de Nantes d'annuler la décision née le 16 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté leur recours formé contre une décision des autorités consulaires françaises à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer à Mme D E A un visa d'entrée et de long séjour en France au titre du regroupement familial.

Par un jugement n° 2211983 du 19 juin 2023, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, a enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer le visa sollicité dans un délai de deux mois, a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et a rejeté le surplus des conclusions de sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 27 juillet 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer demande à la cour :

1) d'annuler ce jugement du 19 juin 2023 du tribunal administratif de Nantes en tant qu'il a annulé la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France et lui a enjoint de délivrer le visa sollicité dans un délai de deux mois ;

2°) de rejeter dans cette mesure les conclusions de la demande présentée par Mme A et M. B devant le tribunal administratif de Nantes.

Le ministre soutient que :

- la décision de la commission n'est pas entachée d'erreur d'appréciation ;

- l'identité et le lien familial entre la demandeuse de visa et le regroupant ne sont pas établis ; l'acte de naissance produit par Mme A est apocryphe et relève d'une intention frauduleuse ;

- les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'ont pas été méconnues.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 décembre 2023, Mme A et M. B, représentés par Me Mahieu, concluent au rejet de la requête, à ce qu'il soit enjoint au ministre de délivrer à Mme A le visa sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision et à ce que soit mis à la charge de l'Etat le versement à leur conseil de la somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, en cas d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, ou sur le fondement des dispositions de l'article L. 791-1 du code de justice administrative, en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent qu'aucun des moyens soulevés par le ministre n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 25 % par une décision du 19 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " () les présidents des formations de jugement des cours () peuvent, en outre, par ordonnance, rejeter () après l'expiration du délai de recours ou, lorsqu'un mémoire complémentaire a été annoncé, après la production de ce mémoire les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement () ".

2. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer relève appel du jugement du 19 juin 2023 du tribunal administratif de Nantes en tant qu'il a annulé la décision née le 16 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé par Mme A et M. B contre une décision des autorités consulaires françaises à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer à Mme A un visa d'entrée et de long séjour en France au titre du regroupement familial.

3. D'une part, dans le cas où la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour des motifs d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation entre le demandeur du visa et le membre de la famille qu'il projette de rejoindre sur le territoire français ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

5. Il ressort de l'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire adressé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, que pour rejeter la demande de visa de long séjour présentée par Mme A, la commission de recours s'est appropriée le motif opposé par l'autorité consulaire tiré de ce que les documents d'état civil qu'elle a présenté en vue d'établir son identité comportent des éléments permettant de conclure qu'ils ne sont pas authentiques.

6. Pour justifier de son identité, Mme A a produit un extrait des minutes du greffe du tribunal d'instance de Kaolack, qui, par un jugement d'autorisation d'inscription de naissance n° 6890 rendu le 16 octobre 1998, a déclaré que l'intéressée est née le 1er janvier 1990, l'extrait de l'acte de naissance n° 999 établi par le centre secondaire de Kaolack qui en assure la transcription. Elle a également produit la copie de l'acte de mariage n° 41 qui mentionne que Mme A et M. B se sont mariés le 13 janvier 2020, ainsi qu'une copie de la première page de son passeport délivré par les autorités sénégalaises dont les mentions concordent. Pour remettre en cause le caractère probant de l'acte de naissance produit, le ministre de l'intérieur produit, pour la première fois en appel, une copie littérale d'un acte de naissance émanant du centre principal de Kaolack, transmis à la suite de la levée d'acte effectuée auprès des autorités sénégalaises chargées de l'état civil, qui correspond à une tierce personne. Ce faisant, le ministre de l'intérieur n'établit pas que le jugement d'autorisation d'inscription de naissance rendu le 16 octobre 1998 aurait un caractère frauduleux. Dans ces conditions, l'identité de Mme A doit être regardée comme établie. Dès lors, c'est par une inexacte appréciation des dispositions précitées que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a refusé de délivrer le visa sollicité au motif que l'identité de Mme A n'était pas établie par les documents d'état civil produits.

7. Il résulte de ce qui précède que la requête du ministre de l'intérieur et des outre-mer est manifestement dépourvue de fondement et doit être rejetée en application des dispositions de l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

8. Le tribunal a fait droit aux conclusions à fin d'injonction présentées devant lui par Mme A et M. B. Les conclusions présentées, de nouveau, à cette fin par les intéressés devant la cour sont donc sans objet.

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Son avocate peut ainsi se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à la condition de renoncer à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Mahieu, avocate du requérant, une somme de 1 200 euros hors taxe dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

ORDONNE :

Article 1er : La requête du ministre de l'intérieur et des outre-mer est rejetée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Mahieu, conseil de M. B, la somme de 1 200 euros hors taxe en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées en appel par Mme A et M. B est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à Mme D A et à M. C B.

Fait à Nantes, le 22 mai 2024.

La présidente de la 2ème chambre

C. Buffet

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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