mardi 15 avril 2025
| Juridiction | Cour Administrative d'Appel de Nantes |
| Section | Cour Administrative d'Appel de Nantes |
| N° Dossier | CAA44-24NT00110 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | ROUMIER SPIRE |
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. B D a demandé au tribunal administratif de Caen, d'abord, d'annuler la décision du 18 juin 2021 par laquelle l'inspecteur du travail de la douzième section de l'unité de contrôle n° 1 de la direction départementale de l'emploi, du travail et des solidarités du Calvados a autorisé la société F à procéder à son licenciement, ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique, ensuite, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par un jugement n° 2200350 du 17 novembre 2023, le tribunal administratif de Rennes a annulé les décisions de l'inspecteur du travail du 18 juin 2021 et de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion du 11 mars 2022.
Procédure devant la cour :
Par une requête enregistrée le 16 janvier 2024, la société France Télévisions, représentée par Me Aubert, demande à la cour :
1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Caen du 17 novembre 2023 ;
2°) de rejeter la demande présentée par M. D ;
3°) de mettre à la charge del'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- s'agissant du vice de procédure retenu par le tribunal (pages 17 à 19 de la requête), les pièces de l'employeur jointes à la demande d'autorisation de licenciement ont été intégralement communiquées au salarié M. D, et concernant les nouveaux témoignages recueillis entre les 2 et 4 juin 2021, l'inspecteur du travail de Caen n'a pas donné plus de précisions et s'en est tenu aux documents écrits communiqués au salarié ; la DREETS de Normandie a d'ailleurs effectué un contrôle du respect par l'inspecteur du travail, du caractère contradictoire de son enquête ; et dans son rapport du 2 février 2022 sur le recours hiérarchique, elle a considéré que " l'inspecteur du travail n'a pas recueilli de pièces déterminantes reçues au cours de son enquête aux parties et que les auditions auxquelles il a procédé du 2 au 4 juin 2021 n'ont eu vocation qu'à entendre Mesdames Nevenkic, Roux sur la teneur de leurs témoignages écrits " ; l'examen de la motivation de l'autorisation de licenciement démontre, en outre, l'absence de caractère déterminant des témoignages recueillis par l'inspecteur du travail entre les 2 et 4 juin 2023 pour établir la matérialité des trois griefs ; leur matérialité est établie par les courriers des deux salariés victimes, par les auditions de M. D, notamment, devant la commission de discipline, par l'enquête menée par le cabinet Midori ;
- les autres moyens de légalité externe présentés devant le tribunal ne sont pas fondés ; le moyen tiré de l'absence de défaut d'examen du rapport entre la mesure sollicitée et le mandat syndical ainsi que la candidature à la présidence de France Télévisions manque en fait, le lien éventuel entre le mandat syndical et la demande d'autorisation de licenciement a bien été examiné ainsi que cela résulte de manière explicite, de la motivation de l'inspecteur du travail ;
- le moyen tiré de la violation de l'obligation d'impartialité en ce que l'inspecteur du travail aurait mené une enquête à charge n'est pas fondé ;
- le moyen tiré d'une erreur de droit, en ce que l'inspecteur du travail ne pouvait légalement prendre en compte, dans son appréciation de la gravité des fautes, des faits prescrits doit être écarté ;
- le moyen tiré de la tardiveté de l'engagement des poursuites disciplinaires manque en fait et doit être écarté ;
- la matérialité des faits reprochés étant établie, le moyen d'une inexactitude matérielle des faits sera écarté ;
- l'inspecteur du travail n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation de la gravité des fautes reprochées.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 octobre 2024, M. D, représenté par Me Roumier conclut au rejet de la requête présentée par la société F et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à sa charge au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens soulevés par la société France Télévisions ne sont pas fondés.
Un mémoire, enregistré le 10 mars 2025, a été présenté par le ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles, qui conclut à l'annulation du jugement du tribunal administratif de Caen du 17 novembre 2023 et au rejet la demande présentée par M. D.
Il indique ne pas avoir d'autres observations complémentaires à formuler que celles exposées auprès du tribunal administratif de Caen dans son mémoire du 23 juin 2023.
Un mémoire complémentaire a été présenté le 2 décembre 2024 pour la société F et n'a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Coiffet,
- les conclusions de Mme Bailleul, rapporteure publique,
- et les observations de Me Gobard, substituant Me Aubert, représentant France Télévisions et de Me Abdillahi, substituant Me Roumier, représentant M. D.
Considérant ce qui suit :
1. M. D a été embauché en qualité de journaliste par la société A en contrat à durée indéterminée à compter du 1er octobre 2000. Le 12 décembre 2018, il a été désigné délégué syndical. Il a fait l'objet d'une procédure disciplinaire initiée le 10 mars 2021, sur le fondement d'une enquête interne conduite à la suite de la réception de témoignages émanant d'une ancienne salariée et d'une ancienne apprentie de l'entreprise, dénonçant des faits d'agression et de harcèlement sexuel. Son employeur, la société F, a le 19 avril 2021 saisi l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licenciement pour motif disciplinaire invoquant à l'encontre de ce salarié trois griefs : " tout d'abord, l'agression sexuelle d'une salariée le 19 juin 2015 sur les lieux du travail, ensuite, son comportement déplacé à l'égard de plusieurs collègues de travail, enfin, ses propos et ses messages à connotation sexuelle à l'égard de collègues ". Le 18 juin 2021, l'inspecteur du travail a autorisé son licenciement. Le 13 août 2021, M. D a exercé un recours hiérarchique contre cette décision auprès de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, qui, par une décision expresse du 11 mars 2022, a confirmé la décision de l'inspecteur du travail.
2. M. D a, le 10 février 2022, saisi le tribunal administratif de Caen d'une demande qui a été regardée comme tendant à l'annulation de la décision de l'inspecteur du travail autorisant son licenciement et de la décision ministérielle expresse rejetant son recours hiérarchique. La société F relève appel du jugement du 17 novembre 2023 par lequel cette juridiction a fait droit à la demande de M. D.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
3. Pour annuler la décision du 18 juin 2021 de l'inspecteur du travail, le tribunal a estimé qu'elle était intervenue en méconnaissance du caractère contradictoire de l'enquête, M. D n'ayant pas été mis à même de prendre connaissance des nouveaux témoignages recueillis entre les 2 et 4 juin 2021 par l'autorité administrative et sur lesquels celle-ci s'est appuyée pour autoriser son licenciement.
4. Aux termes de l'article R. 2421-4 du code du travail : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat. () ". Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément aux dispositions mentionnées ci-dessus impose à l'autorité administrative, saisie d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé fondée sur un motif disciplinaire, d'informer le salarié concerné des agissements qui lui sont reprochés et de l'identité des personnes qui en ont témoigné. Il implique, en outre, que le salarié protégé soit mis à même de prendre connaissance de l'ensemble des pièces produites par l'employeur à l'appui de sa demande, sans que la circonstance que le salarié est susceptible de connaître le contenu de certaines de ces pièces puisse exonérer l'inspecteur du travail de cette obligation. Il impose également de mettre à même le salarié de prendre connaissance de l'ensemble des éléments déterminants qu'il a pu recueillir, y compris des témoignages, et qui sont de nature à établir ou non la matérialité des faits allégués à l'appui de la demande d'autorisation. Enfin, la communication de l'ensemble de ces pièces doit intervenir avant que l'inspecteur du travail ne statue sur la demande d'autorisation de licenciement présentée par l'employeur, dans des conditions et des délais permettant au salarié de présenter utilement sa défense. C'est seulement lorsque l'accès à certains de ces éléments serait de nature à porter gravement préjudice à leurs auteurs que l'inspecteur du travail doit se limiter à informer le salarié protégé, de façon suffisamment circonstanciée, de leur teneur.
5. Il ressort, tout d'abord, des visas de la décision contestée du 18 juin 2021 de l'inspecteur du travail que ce dernier a, pour se prononcer sur la demande dont il était saisie, recueilli des éléments, d'une part, " lors de l'enquête contradictoire du 26 mai 2021 ", d'autre part, et comme il l'indique expressément, " auprès de salariés ou d'anciens salariés de l'entreprise au cours de la période du 2 et 4 juin 2021 ", ce que cette autorité confirme d'ailleurs plus loin dans ses motifs quand elle examine la réalité des faits constituant le second et troisième grief retenu contre M. D. La société F ne peut donc soutenir que les auditions auxquelles l'inspecteur du travail a procédé du 2 au 4 juin 2021 " n'ont eu vocation qu'à entendre Mesdames N. et R. - lesquelles ont dénoncé les agissements reprochés à M. D - sur la teneur de leurs témoignages écrits ". Ensuite, si la société France Télévisions estime, en se prévalant du rapport établi le 2 février 2022 par la DREETS de Normandie sur le recours hiérarchique, que la matérialité de chacun des trois griefs ne repose pas sur les éléments recueillis entre les 2 et 4 juin 2021, il ressort toutefois des termes mêmes de la décision contestée du 18 juin 2021 que l'inspecteur du travail, qui avait rappelé que le premier grief avancé contre le salarié, reconnu par ce dernier, était prescrit, a cependant considéré que les deux autres griefs retenus par l'employeur étaient " matériellement établis et fautifs ". Pour aboutir à cette conclusion, il a au préalable rappelé que " plusieurs éléments du dossier, notamment des témoignages indirects de collègues, () confirmaient la crédibilité des propos - constants, limités dans le temps, dans leur matérialité - des jeunes femmes ajoutant que " de plus, même si les témoins n'ont pas directement assisté aux faits dénoncés, aucun des collègues ou anciens collègues de M. D entendus pendant l'enquête n'émet pas de doutes sur la réalité des faits, constituant un faisceau d'indices concordants ". Ainsi, il ressort de cette motivation que l'inspecteur du travail s'est appuyé de façon déterminante sur des éléments recueillis auprès de salariés ou anciens salariés de l'entreprise au cours de la période du 2 et 4 juin 2021 afin de vérifier la matérialité des faits dénoncés par les auteurs des deux témoignages ayant conduit à l'ouverture par l'employeur d'une enquête interne et produits à l'appui de la demande d'autorisation de licenciement, ne se bornant pas à entendre à nouveau les auteurs des deux témoignages initiaux. Or, il est constant que M. D n'a pas été mis à même de prendre connaissance des nouveaux témoignages recueillis par l'inspecteur du travail ou de façon circonstanciée de leur teneur si certains de ces éléments étaient de nature à porter gravement préjudice à leurs auteurs. La décision de l'inspecteur du travail est, en conséquence, intervenue en méconnaissance du caractère contradictoire de l'enquête, qui constitue une garantie pour le salarié et, par suite, entachée d'illégalité.
6. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la société F n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Rennes a annulé la décision du 18 juin 2021 par laquelle l'inspecteur du travail a autorisé le licenciement de M. D.
Sur les frais liés au litige :
7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de condamner l'Etat à verser à la société F la somme qu'elle demande au titre de ces dispositions. Il n'y a pas plus lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société France Télévisions le versement à M. E la somme de 1 500 euros qu'il demande au titre des mêmes dispositions.
DÉCIDE :
Article 1er : La requête de la société F est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par M. D en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à la société F, à M. B D et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.
Délibéré après l'audience du 28 mars 2025, à laquelle siégeaient :
- M. Gaspon, président de chambre,
- M. Coiffet, président-assesseur,
- M. Pons, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 avril 2025.
Le rapporteur,
O. COIFFETLe président,
O. GASPON
La greffière,
I. PETTON
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°24NT00110