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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-24NT03139

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-24NT03139

vendredi 9 janvier 2026

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-24NT03139
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantMATHIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. E... A... a demandé au tribunal administratif de Nantes d’annuler la décision du 16 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 8 août 2022 des autorités consulaires françaises à Khartoum (Soudan) refusant au jeune D... E... A... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale.


Par un jugement n° 2313440 du 13 février 2024, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 novembre 2024 et 24 juillet 2025, M. E... A... et M. D... E... A..., devenu majeur en cours d’instance, représentés par Me Mathis, demandent à la cour :

1°) d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Nantes ;

2°) d’annuler la décision du 16 février 2023 de la commission de recours ;
3°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de délivrer le visa sollicité, au besoin sous astreinte ;
4°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


Ils soutiennent que :
- le jugement attaqué est insuffisamment motivé et entaché d’une erreur de fait ;
- c’est à tort que la commission a estimé que la réunification familiale partielle n’était pas justifiée par l’intérêt des enfants ;
- la décision contestée méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du jeune D....

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 février 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A... et M. E... A... ne sont pas fondés.



Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de M. Dias a été entendu au cours de l’audience publique.




Considérant ce qui suit :

Par un jugement du 13 février 2024, le tribunal administratif de Nantes a rejeté la demande de M. A... tendant à l’annulation de la décision du 16 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 8 août 2022 des autorités consulaires françaises à Khartoum (Soudan) refusant à M. D... E... A... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale. M. A... et M. E... A... relèvent appel de ce jugement.


Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

D’une part, aux termes de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Sauf si sa présence constitue une menace pour l’ordre public, le ressortissant étranger qui s’est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint (…) ; / 2° Par son concubin (…) ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n’ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. (…) ». L’article L. 434-1 du même code, applicable à la réunification familiale, en vertu de l’article L. 561-4 de ce code dispose que : « Le regroupement familial est sollicité pour l’ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l’intérêt des enfants. ».

D’autre part, aux termes de l’article L. 434-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, applicables à la réunification familiale, en vertu de l’article L. 561-4 du même code : « Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de
dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l’un ou l’autre, au titre de l’exercice de l’autorité parentale, en vertu d’une décision d’une juridiction étrangère. (…) ».
Enfin, aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties.

Il résulte des dispositions de l’article L. 434-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile que la réunification doit concerner, en principe, l’ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier et qu’une réunification partielle ne peut être autorisée à titre dérogatoire que si l’intérêt des enfants le justifie. Par ailleurs, il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et de celles des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l’article L. 561-4 renvoie, que le ressortissant étranger qui s’est vu reconnaitre la qualité de réfugié ou a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale, par ses enfants non mariés, y compris par ceux qui sont issus d’une autre union, à la condition que ceux-ci n’aient pas dépassé leur
dix-neuvième anniversaire à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été présentée. Les demandes présentées pour les enfants issus d’une autre union doivent en outre satisfaire aux autres conditions prévues par les articles L. 434-3 ou L. 434-4, le respect de celles d’entre elles qui reposent sur l’existence de l’autorité parentale devant s’apprécier, le cas échéant, à la date à laquelle l’enfant était encore mineur.

Il ressort des termes mêmes de la décision contestée que pour rejeter le recours formé par M. A... contre le refus de visa de long séjour opposé à M. D... E... A..., la commission s’est fondée sur les motifs tirés, d’une part, de ce que les actes d’état civil produits sont dépourvus de caractère probant et ne permettent pas d’établir l’identité du demandeur de visa et son lien familial avec M. A... et, d’autre part, de ce que le caractère partiel de la réunification familiale n’était pas justifié par l’intérêt des enfants.

En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que pour justifier de l’identité de M. E... A... et du lien de filiation l’unissant à M. A... a été produit un document intitulé « Certificate of Birth », établi le 3 octobre 2017 par le service de l’état civil de Massawa, qui indique qu’il est né le 1er décembre 2006, qu’il a pour mère Mme F..., pour père M. A... et que la naissance a été enregistrée le 3 octobre 2017. Les mentions figurant dans cet acte sont en tous points cohérentes avec les déclarations faites par M. A... au bureau des familles de réfugiés, sur l’identité de la mère. Si le ministre de l’intérieur se prévaut d’un rapport de l’UNICEF de 2013 sur l’Erythrée indiquant qu’un certificat de naissance sollicité après le délai légal de 90 jours ne peut être obtenu que sur présentation d’un document du gouvernement érythréen confirmant la parentalité et la date de naissance de l’enfant, il ne cite aucune disposition de droit local le prévoyant. Ainsi, la circonstance que la naissance de M. E... A... a été enregistrée plus de dix ans après sa naissance ne suffit pas à établir le caractère frauduleux de l’acte de naissance produit, qui est, dès lors, de nature à établir son identité ainsi que le lien de filiation qui l’unit à M. A.... En estimant que ce lien n’était pas établi, la commission de recours a fait une inexacte application des dispositions de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. E... A... et sa sœur B..., nés respectivement les 2 novembre 2005 et 1er décembre 2006, au profit desquels des demandes de visas ont été déposées sur la plateforme France-Visas au titre de la réunification familiale, ne sont pas les enfants de Mme C... – avec laquelle M. A... est marié depuis 2014 et qui réside en Ouganda - mais sont nés de la relation que ce dernier a eue antérieurement à ce mariage, avec Mme F..., qui vit en Erythrée. Par suite, la circonstance qu’aucune demande de visa n’a été déposée pour Mme C..., concomitamment à la demande de visa de M. E... A..., qui n’appartient pas à la même cellule familiale que cette dernière, ne contrevient pas à la règle rappelée au point 5 ci-dessus selon laquelle la réunification doit, en principe, concerner l’ensemble de la famille.

Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. E... A... , âgé de 16 ans à la date de la décision contestée, est isolé au Soudan où il s’est rendu en 2022 pour fuir un enrôlement de force dans l’armée, que sa sœur - la jeune B..., âgée de 17 ans - a rejoint un camp de réfugiés dans la région de Tigré, en Ethiopie, où elle a été enregistrée par le Haut-Commissariat aux Réfugiés le 22 août 2019 et, qu’en dépit des démarches accomplies auprès de cette organisation, M. A... est sans nouvelle de sa fille depuis plusieurs années. Dans ces circonstances, l’intérêt de M. E... A..., mineur isolé dans un pays étranger à la date de la décision contestée, justifiait que la réunification partielle soit autorisée à titre dérogatoire. Par suite, en estimant que la réunification familiale partielle n’était pas justifiée, et en rejetant, pour ce motif, le recours de M. A..., la commission a fait une inexacte application des dispositions de l’article L. 434-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner la régularité du jugement attaqué et les autres moyens de la requête, que M. A... et M. E... A... sont fondés à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a rejeté la demande de M. A....

Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :

L’exécution du présent arrêt implique nécessairement qu’un visa de long séjour soit délivré à M. D... E... A.... Il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de délivrer un tel visa dans un délai de deux mois à compter de la notification de l’arrêt. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. A... et M. E... A... et non compris dans les dépens.




D E C I D E :

Article 1er : Le jugement du 13 février 2024 du tribunal administratif de Nantes est annulé.

Article 2 : La décision du 16 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 8 août 2022 des autorités consulaires françaises à Khartoum (Soudan) refusant à M. E... A... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de délivrer à M. E... A... un visa d’entrée et de long séjour dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 4 : L’Etat versera à M. A... et à M. E... A... une somme globale de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A... et de M. E... A... est rejeté.

Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à M. E... A..., à M. D... E... A... et au ministre de l’intérieur.


Délibéré après l’audience du 16 décembre 2025, à laquelle siégeaient :

- Mme Montes-Derouet, présidente,
- M. Dias, premier conseiller.
- Mme Rosemberg, première conseillère.





Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2026.





Le rapporteur,

R. DIAS

La présidente,

I. MONTES-DEROUET

La greffière,



MARCHAND



La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


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