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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-24NT03292

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-24NT03292

mardi 15 juillet 2025

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-24NT03292
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantHMS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. D B a demandé au tribunal administratif de Caen d'annuler la décision du 6 octobre 2022 par laquelle le directeur général de La Poste a prononcé à son encontre la sanction de révocation.

Par un jugement n°2202400 du 25 septembre 2024, le tribunal administratif de Caen a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 25 novembre 2024, M. B, représenté par Me Caudan Vila, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du 25 septembre 2024 du tribunal administratif de Caen ;

2°) d'annuler la décision du 6 octobre 2022 par laquelle le directeur général de La Poste a prononcé à son encontre la sanction de révocation ;

3°) de mettre à la charge de La Poste une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que la même somme au titre de la procédure de première instance.

Il soutient que :

Sur la régularité du jugement attaqué :

- le tribunal a omis de statuer sur le moyen selon lequel l'enquête administrative était partiale et déloyale.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

- la sanction a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière :

* les droits de la défense ont été méconnus ;

* l'enquête administrative menée a été partiale et déloyale : il n'a pas été auditionné ou informé dans le cadre de cette enquête, La Poste l'a fait surveiller à son insu ce qui constitue une pratique déloyale, elle s'est faite en méconnaissance des obligations déontologiques des enquêteurs qui auraient dû s'assurer que les salariés sanctionnés n'utilisaient pas un seul véhicule ;

* s'il a été entendu par son manager, le 26 octobre 2021, aucune précision ne lui a été donnée sur les manquements reprochés ;

* elle se fonde sur l'utilisation illicite de données personnelles, protégées par l'article 6 du règlement général de protection des données ;

- la matérialité du grief, tiré de l'existence d'une fraude destinée à obtenir le remboursement de frais non exposés n'est pas établie :

* il n'y a pas de volonté délibérée de fournir des justificatifs erronés ;

* il a pu, à de rares occasions, confondre des justificatifs de frais le concernant ou concernant son collègue ;

* il n'y a que 15 déplacements sur trois ans pour lesquels il n'a pas retrouvé de justificatifs ;

* tous les justificatifs fournis sont de véritables tickets de péage ;

* le fait pour M. B et M. A d'arriver à leur lieu de destination dans le même véhicule les 1er juin, 15 juin et 2 septembre 2021 n'est pas de nature à révéler l'existence d'une manœuvre concertée destinée à obtenir indûment le remboursement de frais non exposés ;

* il n'a jamais bénéficié d'une formation à l'utilisation du logiciel dédié aux frais de remboursement et ses demandes de remboursement étaient toutes validées par son manager et par le centre de service de ressources humaines ;

* il n'existe aucune atteinte à la probité ;

- la juridiction prud'homale a conclu sans réserve à l'absence de démonstration par l'employeur de la fraude alléguée ;

- il existe un lien entre ses fonctions représentatives syndicales et sa révocation ;

- la sanction infligée est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2025, La Poste conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. B la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B sont infondés.

Un mémoire enregistré le 27 juin 2025 pour M. B n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pons,

- les conclusions de Mme Bailleul, rapporteure publique,

- et les observations de Me Caudan Vila pour M. A et de Me Bellanger pour La Poste.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été nommé dans le grade d'agent professionnel qualifié de la société La Poste premier niveau le 3 juin 2002. Il a été promu dans le grade d'agent professionnel qualifié second niveau le 14 décembre 2018 et exerçait ses fonctions de facteur au sein de l'établissement de C. Il est membre du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l'établissement depuis 2011. Par une décision du 6 octobre 2022, la société La Poste a prononcé la sanction disciplinaire de révocation à son encontre. Par sa présente requête, M. B demande à la Cour l'annulation du jugement du 25 septembre 2024 du tribunal administratif de Caen ayant rejeté sa demande tendant à l'annulation de cette décision.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

2. Aux termes de l'article L. 121-1 du code général de la fonction publique : " Le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. () ". Aux termes de l'article L. 530-1 du même code : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale () ". Aux termes de l'article L. 533-1 de ce même code : " Les sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux fonctionnaires sont réparties en quatre groupes : () / Quatrième groupe : () / La révocation ".

3. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

4. Pour infliger à M. B la sanction de révocation, le président directeur général de La Poste a relevé à l'encontre de l'intéressé des faits constitutifs d'une atteinte à la probité, d'une fraude au détriment de La Poste en se faisant indûment rembourser des frais de déplacement non avancés et une falsification de demandes de remboursement de frais de déplacement. Il s'est fondé sur une enquête administrative diligentée le 23 avril 2021, réalisée par la Direction Interrégionale de la Sécurité et de la Prévention des Incivilités (DIRSPI) et la direction de la sécurité globale du groupe La Poste, ainsi que sur des investigations complémentaires menées relatives aux années 2019 à 2021, selon lesquelles le requérant et un de ses collègues ont fraudé en présentant, entre le 17 mai 2019 et le 2 septembre 2021, 45 demandes de remboursement de frais de déplacement correspondant à des déplacements dans le cadre de leur mandat syndical et en produisant en pièces justificatives les mêmes tickets de péages (même date, même horaire, même numéro de ticket, même carte bancaire) alors qu'ils avaient déclaré utiliser chacun leur véhicule personnel. Selon La Poste, l'enquête interne et les investigations complémentaires ont révélé que sur les 45 demandes de remboursement présentées par M. B, 39 demandes comportent le même justificatif que celui de son collègue syndical mais avec une photographie différente, tandis que les six autres comportent la même photographie du même justificatif, excluant l'hypothèse d'une erreur de saisie et relevant, ce faisant, l'existence de manœuvres frauduleuses.

5. Il ressort des pièces du dossier, qu'à 45 reprises, entre 2019 et 2021, M. A et M. B, ont fourni les mêmes justificatifs, certains photographiés selon des angles différents, afin de justifier de leurs frais de déplacement exposés dans le cadre de leur mandat. Au cours de l'enquête interne confiée à la DIRSPI, les agents de cette direction ont mis en évidence, pour la période allant du 1er janvier 2021 au 23 septembre 2021, 18 extractions du logiciel " KDS " faisant apparaître, pour chacune des demandes de remboursement de frais des deux agents, des tickets de péage identiques et un règlement effectué par une même carte bancaire identifiée par 4 derniers chiffres identiques. Pour la période allant du 25 juin 2020 au 21 octobre 2020, le contrôle a révélé 7 situations de demandes de remboursement de frais pour lesquelles les tickets de péage fournis par MM. A et B sont identiques. Les enquêteurs ont constaté que les deux agents ont pratiqué le covoiturage pour leurs déplacements du 1er juin 2021, du 15 juin 2021 et du 2 septembre 2021 et qu'ils ont présenté, chacun, une demande de remboursement des frais de déplacement à partir de justificatifs identiques, de sorte que le rapport remis le 23 septembre 2021 conclut à une fraude des deux agents sur leurs demandes de remboursement de frais de déplacement. A la suite de ces conclusions et à l'issue d'investigations complémentaires, 13 autres situations similaires de demandes de remboursement émanant des deux agents pour l'année 2020 et 14 autres récurrences pour l'année 2019 ont été identifiées. Il ressort de ces différents éléments que, sur les 45 demandes litigieuses de remboursement des frais de déplacement, M. A a présenté 33 demandes de remboursement de frais de déplacement, fondées sur des justificatifs payés par utilisation d'une carte bancaire ne lui appartenant pas et produits par M. B dans le cadre de sa propre demande de remboursement de frais de déplacement. En outre, en ce qui concerne les 12 autres demandes litigieuses de remboursement, pour lesquelles M. A a justifié du règlement effectif des tickets de péage, celui-ci a déclaré qu'il formalisait sa demande de remboursement de frais de déplacement par l'intermédiaire de M. B et qu'à cet effet, il lui transmettait ses justificatifs de péage, en double exemplaire, après avoir scanné les documents en lui adressant deux photos, l'une prise dans son véhicule et l'autre prise à son domicile.

6. Toutefois, s'agissant d'abord, des griefs de fraude et falsification, M. B produit aux débats ses relevés de carte bancaire permettant de démontrer que, sur les 45 demandes de remboursement litigieux visées par La Poste, 21 ont été établies sur la base d'un justificatif sur lequel figure les derniers chiffres d'une carte bancaire lui appartenant et que 7 autres demandes sont justifiées par la production de relevés de badge télépéage, 2 autres déplacements étant également justifiés par des tickets de péage réglés en espèces. En se bornant à soutenir qu'il n'est pas établi que l'ensemble des cartes bancaires ayant servi aux paiements appartiennent bien aux agents, La Poste ne contredit pas sérieusement ces éléments. M. B justifie également du règlement de frais de déplacements via l'applicatif ULYS, s'agissant des déplacements des 1er juin 2021, 30 juillet 2020, 20 décembre 2019, 17 septembre 2019, 1er août 2019, 25 juillet 2019 et 4 juin 2019. Si La Poste fait valoir que certaines factures ULYS ne correspondent pas au déplacement renseigné et que ces factures ne sont pas horodatées, ces allégations ne sont pas de nature à remettre en cause le caractère probant des justificatifs produits. Les attestations produites mentionnent également l'absence de covoiturage pour les deux mis en cause. Il ressort ainsi de l'ensemble de ces éléments que 15 déplacements sur les années 2019 à 2021 demeurent injustifiés. M. B fait également valoir qu'il n'y aurait pas de volonté délibérée de fournir des justificatifs erronés ou qu'il a pu, à de rares occasions, confondre des justificatifs de frais le concernant ou concernant son collègue. Il ajoute, sans être sérieusement contredit, qu'il n'a jamais bénéficié d'une formation à l'utilisation du logiciel dédié aux frais de remboursement. Il produit également une décision en date du 22 juillet 2024 du conseil de prud'homme de Caen concluant à l'absence de démonstration par l'employeur de la fraude alléguée dans une affaire relative à un autre agent de la Poste impliqué dans les faits reprochés à MM. B et A. Dans ces conditions, les faits de fraude au détriment de La Poste, visant à obtenir le remboursement indu de frais de déplacement non exposés et de falsification de demande de remboursement de frais de déplacement, ne sont pas matériellement établis.

7. Par ailleurs, s'agissant des demandes de remboursement de frais demeurant injustifiées, M. B fait valoir sans être contredit qu'ils font l'objet d'une validation systématique par La Poste et d'une conservation sous forme dématérialisée par l'employeur et que c'est pour cette raison qu'il n'a pas conservé l'intégralité de ses tickets de péage depuis 2019. Par suite, le manquement à la probité, compte tenu des justifications apportées et de la nature des opérations en cause, ne saurait être regardé comme fautif et les faits reprochés d'atteinte à la probité ne sont pas davantage établis.

8. Il résulte de tout ce qui précède que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Caen a rejeté la demande M. B et ce dernier est fondé à demander, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, pour ce motif, l'annulation du jugement du tribunal administratif de Caen du 25 septembre 2024.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de La Poste une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a pas lieu, en revanche, de mettre une somme à la charge de La Poste au titre de la procédure de première instance sur le même fondement.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement du 25 septembre 2024 du tribunal administratif de Caen est annulé.

Article 2 : La décision du 6 octobre 2022 par laquelle le directeur général de La Poste a prononcé à l'encontre de M. B la sanction de révocation est annulée.

Article 3 : La Poste versera à M. B la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. D B et à La Poste.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2025, à laquelle siégeaient :

- M. Gaspon, président de chambre,

- M. Coiffet, président-assesseur,

- M. Pons, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2025.

Le rapporteur,

F. PONS

Le président,

O. GASPON

La greffière,

I. PETTON

La République mande et ordonne au ministre de l'Action publique, de la Fonction publique et de la Simplification, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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