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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA44-25NT00543

Cour Administrative d'Appel de Nantes — Décision N° CAA44-25NT00543

mardi 7 avril 2026

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nantes
SectionCour Administrative d'Appel de Nantes
N° DossierCAA44-25NT00543
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C... A..., agissant en son nom propre et en qualité de représentant légal de l’enfant Ramzi A..., a demandé au tribunal administratif de Nantes d’annuler la décision du 9 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a refusé de délivrer à l’enfant Ramzi A... un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale.

Par un jugement n° 2311155 du 29 août 2024, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 20 février et 25 septembre 2025, M. C... A..., agissant en son nom propre et en qualité de représentant légal de l’enfant Ramzi A..., représenté par Me Pronost, demande à la cour :

1°) d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Nantes du 29 août 2024 ;

2°) d’annuler la décision du 9 août 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France ;

3°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de délivrer le visa sollicité dans un délai de trente jours à compter de la notification de l’arrêt à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, subsidiairement, de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l’État le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros hors taxe sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A... soutient que :
- la décision contestée est insuffisamment motivée ;
- le lien de filiation est établi par les actes d’état civil produits qui sont authentiques et par la possession d’état ; la cour pourra ordonner, le cas échéant, avant-dire droit, la réalisation d’une expertise génétique ;
- la décision contestée méconnait les dispositions de l’article L. 114-5 du code des relations entre le public et l’administration ; il ne lui a pas été demandé de compléter sa demande de visa par un jugement de délégation de l’autorité parentale ;
- la décision contestée méconnait les dispositions de l’article L. 434-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ; il n’était pas nécessaire de produire un jugement de délégation de l’autorité parentale au soutien de la demande de visa ; il est de l’intérêt de l’enfant de rejoindre son père en France ; un jugement de délégation de l’autorité parentale a été rendu le 24 avril 2025 ;
- la décision contestée méconnait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait les stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 avril 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A... ne sont pas fondés et se réfère à son mémoire de première instance dont il produit une copie.

M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 18 février 2025.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Dubost a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

M. C... A..., ressortissant burundais né le 5 janvier 1991, s’est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 28 février 2020. L’enfant Ramzi A..., né le 18 août 2008, qu’il présente comme son fils, a déposé une demande de visa de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l’autorité consulaire française au Rwanda, qui a rejeté cette demande par une décision du 3 mars 2023. M. A... a formé contre ce refus consulaire un recours préalable obligatoire devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France. Par une décision implicite puis par une décision explicite du 9 août 2023, celle-ci a refusé de délivrer le visa sollicité. M. A... a alors demandé au tribunal administratif de Nantes d’annuler cette dernière décision. Il relève appel du jugement du 29 août 2024 de ce tribunal rejetant sa demande.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

Il ressort des pièces du dossier que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France s’est fondée, pour refuser de délivrer le visa sollicité, sur la circonstance que l’acte de naissance produit pour l’enfant Ramzi A... et les pièces transmises pour le compléter ne sont pas probants et ne permettent pas d’établir l’identité du demandeur de visa et son lien avec le bénéficiaire de la protection de l’OFPRA.

Aux termes de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : (…) 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. (…) L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. » Aux termes de l’article L. 561-4 du même code : « Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. » Aux termes de l’article L. 561-5 dudit code : « Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ». La circonstance qu’une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial d’un conjoint ou des enfants d’une personne bénéficiaire de la protection subsidiaire ne fait pas obstacle à ce que l’autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, sur un motif d’ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial entre les époux ou du lien de filiation produits à l’appui des demandes de visa.

L’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil. L’article 47 du code civil dispose quant à lui que : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties.

Pour justifier de l’identité de l’enfant Ramzi A..., ont été produits une attestation de naissance électronique délivrée le 28 mai 2021, un acte de naissance du 18 avril 2022 du bureau de l’état civil de Nyarugenge, un acte de naissance électronique du 9 avril 2024, un certificat de naissance dressé le 20 mai 2021 par un médecin du l’hôpital Muhima de Kigali, un passeport et une carte d’identité. Ces documents font état de la naissance de l’enfant Ramzi A..., le 18 août 2008, de l’union de M. C... A... et de Mme B... D.... Si l’acte de naissance dressé le 18 avril 2022 par l’officier d’état civil de Nyarugenge, fait état de la naissance de l’enfant plus de quatorze ans après sa survenue alors que l’article 100 de la loi n° 32/2016 du 28 août 2016, indique que la déclaration de naissance d’un enfant doit être réalisée dans les trente jours suivant l’accouchement, un jugement supplétif devant, à défaut, être sollicité, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces dispositions s’appliqueraient aux personnes nées avant l’entrée en vigueur de cette loi comme c’est le cas en l’espèce. A cet égard, l’ambassade du Rwanda en France a indiqué qu’ « il est possible d’obtenir des actes de naissance même pour des naissances survenues avant la mise en place du système Irembo, sans jugement supplétif ». Il en va de même de la circonstance selon laquelle l’article 10 de la loi du 20 février 2020 prévoit que les enfants nés hors mariage sont enregistrés sous le nom de leur mère dès lors qu’il n’est pas établi que ces dispositions s’appliqueraient aux personnes nées avant son entrée en vigueur. Par ailleurs, un acte de naissance électronique, émis par le système Irembo, lequel a pour objectif de numériser les informations administratives des individus, a été délivré le 9 avril 2024 et a été légalisé. Les informations mentionnées sur ces actes d’état civil sont identiques à celles qui figurent sur le passeport, la carte d’identité, le certificat de naissance ainsi que le jugement de délégation parentale rendu par le tribunal de base de Nyarugenge le 24 avril 2025, qui a également été légalisé, et donc le caractère frauduleux n’est pas allégué. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que les actes d’état civil produits ne seraient pas probants ou authentiques et l’identité de l’enfant Ramzi A... et son lien de filiation avec le réunifiant doivent être regardés comme établis. Dès lors, en estimant que l’identité du demandeur de visa et partant son lien familial avec M. A... n’étaient pas établis, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a fait une inexacte application des dispositions précitées.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la demande d’analyse génétique ni d’examiner les autres moyens de la requête, que M. A... est fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nantes a rejeté sa demande.

Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

L’exécution du présent arrêt implique nécessairement qu’un visa de long séjour soit délivré à l'enfant Ramzi A.... Il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de délivrer un tel visa dans un délai de deux mois à compter de la notification de l’arrêt. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

M. A... a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l’État le versement de la somme de 1 500 euros à Me Pronost dans les conditions fixées à l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.


DÉCIDE :


Article 1er : Le jugement n° 2311155 du 29 août 2024 du tribunal administratif de Nantes est annulé.

Article 2 : La décision du 9 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté la demande de visa d’entrée et de long séjour en France présentée pour l’enfant Ramzi A... est annulée.


Article 3 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de délivrer à l’enfant Ramzi A... un visa d’entrée et de long séjour dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 4 : L’État versera à Me Pronost une somme de 1 500 euros dans les conditions fixées à l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.























Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à M. C... A... et au ministre de l'intérieur.


Délibéré après l'audience du 19 mars 2026, à laquelle siégeaient :

- Mme Rimeu, présidente de chambre,
- M. Rivas, président-assesseur,
- Mme Dubost, première conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2026.


La rapporteure,

A.-M. DUBOST
La présidente,

S. RIMEU
La présidente,

C. BUFFET

Le greffier,

C. GOY


La greffière,
K. BOURON


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.




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