Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
I°) Sous le n° 2206395, la société anonyme D... a demandé au tribunal administratif de Rennes, d’abord, d’annuler la décision du 15 avril 2022 par laquelle l'inspectrice du travail du Finistère a rejeté la demande d’autorisation de licenciement pour faute de Mme C..., ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique, ensuite, d’enjoindre à l’inspection du travail du Finistère d’autoriser le licenciement pour faute de Mme C... dans un délai d’un mois à compter du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard et, enfin, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
II°) Sous le n° 2300663, la société anonyme D... a demandé au tribunal administratif de Rennes, d’abord, d’annuler la décision du 27 juin 2022 par laquelle l'inspectrice du travail du Finistère a rejeté la demande d’autorisation de licenciement pour faute de Mme C..., ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique, ensuite, d’enjoindre à l’inspection du travail du Finistère d’autoriser le licenciement pour faute de Mme C... dans un délai d’un mois à compter du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard et, enfin, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
III°) Sous le n° 2302024, la société anonyme D... a demandé au tribunal administratif de Rennes d’abord, d’annuler la décision du 13 février 2023 par laquelle le ministre du travail a retiré sa décision implicite de rejet, annulé la décision de l'inspectrice du travail du Finistère du 15 avril 2022 et rejeté la demande d’autorisation de licenciement pour faute de Mme C..., seulement en tant qu’elle a rejeté la demande d’autorisation de licenciement , ensuite, d’enjoindre à l’inspection du travail du Finistère d’autoriser le licenciement pour faute de Mme C... dans un délai d’un mois à compter du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard et, enfin, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
IV°) Sous le n° 2302040, la société anonyme D... a demandé au tribunal administratif de Rennes d’abord, d’annuler la décision du 13 février 2023 par laquelle le ministre du travail a expressément rejeté le recours hiérarchique de la société D... contre la décision du 27 juin 2022 de l'inspectrice du travail, ensuite, d’enjoindre à l’inspection du travail du Finistère d’autoriser le licenciement pour faute de Mme C... dans un délai d’un mois à compter du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard et enfin, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par un jugement n° 2206395, 2300663, 2302024 et 2302040 du 10 janvier 2025, le tribunal administratif de Rennes a jugé qu’il n’y avait pas lieu de statuer sur les conclusions aux fins d’annulation et d’injonction de la demande de la société D... dans le dossier n° 2206395 et a rejeté les autres demandes (nos 2300663, 2302024 et 2302040).
Procédure devant la cour :
I°) Par une requête et un mémoire (non communiqué), enregistrés les 14 mars 2025 et 2 février 2026 sous le n° 25NT00790, la société A... Financement et Services (anciennement D...), représentée par la SELARL Maze-Calvez, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement en tant qu'il a rejeté sa demande 2206395 ;
2°) d'annuler la décision implicite de rejet né du silence gardé par le ministre du travail sur son recours hiérarchique formé contre la décision du 15 avril 2022 de l'inspectrice du travail de la 17ème section du Finistère refusant d'autoriser le licenciement pour faute de Madame B... C... ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le jugement est, à un double titre, entaché d’irrégularité ; d’une part, il est insuffisamment motivé dès lors qu’il n’évoque à aucun moment le dénigrement systématique du travail réalisé par les autres membres du CSE ainsi que son attitude d’obstruction systématique vis-à-vis de ses supérieurs hiérarchiques ; d’autre part, le tribunal n’a, dans l’analyse de ce premier grief, pas pris en compte le rapport établi par l’inspection du groupe Crédit Mutuel Arkéa, maison mère de la société ; s’agissant du second grief, c’est à tort que le tribunal n’a pas tenu compte du fait que Mme C... était parfaitement informée de l’interdiction de procéder à des transferts de courriels professionnels vers sa boite personnelle enfreignant ainsi sciemment les règles de sécurité informatique ; et il n’a pas été tenu compte qu’elle a avait de nouveau procédé à des transferts de courriels professionnels sur sa boite personnelle postérieurement à son entretien préalable, ce qui démontre sa mauvaise foi ;
- sur le fond, les décisions administratives contestées sont entachées d’une erreur de droit dès lors qu’il a été retenu que le premier grief n’était pas fautif et que le second grief n’était pas suffisamment grave pour fonder la demande d’autorisation de licenciement sollicité.
Par un mémoire, enregistré le 27 janvier 2026, Mme B... C..., représentée par Me Potin, conclut au rejet de la requête et demande que soit mis à la charge de la société A... Financement et Services le versement de la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
II°) Par une requête et un mémoire complémentaire (non communiqué), enregistrés les 14 mars 2025 et 2 février 2026 sous le n° 25NT00792, la société A... Financement et Services (anciennement D...), représentée par la SELARL Maze-Calvez, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement en tant qu'il a rejeté sa demande n° 2300663 ;
2°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par le ministre du travail sur son recours hiérarchique formé contre la décision du 27 juin 2022 de l'inspectrice du travail ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le jugement est entaché d’irrégularités ;
- sur le fond, les décisions administratives contestées sont entachées d’une erreur de droit dès lors qu’il a été retenu que le premier grief n’était pas fautif et que le second grief n’était pas suffisamment grave pour fonder la demande d’autorisation de licenciement sollicité.
Par un mémoire, enregistré le 27 janvier 2026, Mme B... C..., représentée par Me Potin, conclut au rejet de la requête et demande que soit mis à la charge de la société A... Financement et Services le versement de la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
III°) Par une requête et un mémoire complémentaire (non communiqué), enregistrés les 14 mars 2025 et 2 février 2026 sous le n° 25NT00793, la société A... Financement et Services (anciennement D...), représentée par la SELARL Maze-Calvez, doit être regardée comme demandant à la cour :
1°) d’annuler ce jugement en tant qu'il a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 13 février 2023 du ministre du travail rejetant son recours hiérarchique formé contre la décision du 15 avril 2022 de l’inspectrice du travail du Finistère refusant d'autoriser le licenciement pour faute de Madame B... C... ;
2°) d'annuler la décision du 13 février 2023 du ministre du travail ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le jugement est entaché d’irrégularités ;
- sur le fond, les décisions administratives contestées sont entachées d’une erreur de droit dès lors qu’il a été retenu que le premier grief n’était pas fautif et que le second grief n’était pas suffisamment grave pour fonder la demande d’autorisation de licenciement sollicité.
Par un mémoire, enregistré le 27 janvier 2026, Mme B... C..., représentée par Me Potin, conclut au rejet de la requête et demande que soit mis à la charge de la société A... Financement et Services le versement de la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
IV°) Par une requête et un mémoire (non communiqué), enregistrés les 14 mars 2025 et 2 février 2026 sous le n° 25NT00794, la société A... Financement et Services (anciennement D...), représentée par la SELARL Maze-Calvez, doit être regardée comme demandant à la cour :
1°) d’annuler ce jugement en tant qu'il a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 13 février 2023 du ministre du travail rejetant son recours hiérarchique formé contre la décision du 27 juin 2022 de l’inspectrice du travail du Finistère refusant d'autoriser le licenciement pour faute de Madame B... C... ;
2°) d'annuler la décision du 13 février 2023 du ministre du travail ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le jugement est entaché d’irrégularités ;
- sur le fond, les décisions administratives contestées sont entachées d’une erreur de droit dès lors qu’il a été retenu que le premier grief n’était pas fautif et que le second grief n’était pas suffisamment grave pour fonder la demande d’autorisation de licenciement sollicité.
Par un mémoire, enregistré le 27 janvier 2026, Mme B... C..., représentée par Me Potin, conclut au rejet de la requête et demande que soit mis à la charge de la société A... Financement et Services le versement de la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Coiffet,
- les conclusions de Mme Bailleul, rapporteur public,
- et les observations de Me Mevel représentant la société A... Financement et Services.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C... a été recrutée le 27 janvier 2003 par la société anonyme D..., filiale du groupe Crédit Mutuel - A..., dans le cadre d’un contrat de travail à durée indéterminée. Elle occupait le poste de conseillère clientèle lors de l’engagement de la procédure de licenciement. Mme C... détient depuis le 26 novembre 2019 le mandat de membre titulaire du comité social et économique et de conseillère du salarié. Elle est également membre du conseil d’administration et de la commission de contrôle de la santé au travail en Iroise du Finistère et membre suppléante du conseil départemental de l’URSSAF de Bretagne. Par un courrier du 25 février 2022, la société D... a sollicité une première fois, auprès de l’inspection du travail, l’autorisation de la licencier en retenant à son encontre un certain nombre de griefs. Par une décision du 15 avril 2022, l’inspectrice du travail de la dix-septième section du Finistère a refusé d’autoriser son licenciement. La société D... a alors saisi la ministre du travail d’un recours hiérarchique contre cette décision. Une décision implicite de rejet est née le 22 octobre 2022. Toutefois, par une décision en date du 13 février 2023, le ministre du travail a retiré cette décision implicite, annulé la décision de l’inspectrice du travail du Finistère du 15 avril 2022 puis a rejeté également la demande d’autorisation de licenciement pour faute de Mme C....
2. Par deux demandes n° 2206395 et n° 2302024 présentées les 19 décembre 2022 et 14 avril 2023, la société D... a demandé au tribunal administratif de Rennes l’annulation de ces différentes décisions et qu’il soit enjoint à l’inspection du travail du Finistère d’autoriser le licenciement pour faute de Mme C... dans un délai d’un mois à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard.
3. Avant cependant que n’intervienne la décision ministérielle du 13 février 2023 se prononçant sur le recours hiérarchique formé contre la décision de l’inspectrice du travail du 15 avril 2022, la société D... avait, par un courrier du 26 avril 2022, sollicité une seconde fois, auprès de l’inspection du travail, l’autorisation de licencier Mme C... pour faute. Par une décision du 27 juin 2022, l’inspectrice du travail de la dix-septième section du Finistère a de nouveau refusé d’autoriser son licenciement. Saisi d’un recours hiérarchique formé contre cette décision, la ministre du travail, dans un premier temps, l’a rejetée implicitement puis, par une décision expresse du 13 février 2023, a expressément confirmé la décision de l’inspectrice du travail du 27 juin 2022 en rejetant le recours hiérarchique de la société.
4. Par deux demandes n° 2300663 et n° 2302040 présentées les 3 février 2023 et 14 avril 2023, la société D... a demandé au tribunal administratif de Rennes l’annulation de ces différentes décisions et qu’il soit enjoint à l’inspection du travail du Finistère d’autoriser le licenciement pour faute de Mme C... dans un délai d’un mois à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard.
5. Après jonctions des différentes demandes, par un jugement n° 2206395, 2300663, 2302024 et 2302040 du 10 janvier 2025, le tribunal administratif de Rennes a jugé qu’il n’y avait pas lieu de statuer sur les conclusions aux fins d’annulation et d’injonction contenues dans la demande de la société D... n° 220639 et a rejeté les autres demandes nos 2300663, 2302024 et 2302040.
6. Par les requêtes n° 25NT00790 et n° 25NT00792, la société A... Financement et Services - anciennement D... - demande à la cour d’annuler ce jugement « en tant qu'il a rejeté » ses demandes tendant à l'annulation des décisions du 15 avril 2022 et du 27 juin 2022 de l'inspectrice du travail de la 17ème section du Finistère refusant d'autoriser le licenciement pour faute de Mme C... et d'annuler les décisions implicites de rejet nées du silence gardé par le ministre du travail sur ses recours hiérarchique formés contre ces décisions. Par les requêtes n°25NT00793 et n°25NT00794, la société A... Financement et Services doit être regardée comme demandant à la cour d’annuler le même jugement en tant qu'il a rejeté sa demande tendant à l'annulation des deux décisions du 13 février 2023 du ministre du travail rejetant ses recours hiérarchiques formés contre les décisions précitées du 15 avril 2022 et du 27 juin 2022 de l’inspectrice du travail du Finistère et d’annuler les décisions ministérielles en cause.
7. Les requêtes n° 25NT00790, n° 25NT00792, n° 25NT00793 et n° 25NT00794 présentées par la société A... Financement et Services sont dirigées contre le même jugement portant sur la légalité de décisions administrative refusant d’autoriser le licenciement pour faute de Mme C.... Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul arrêt.
Sur la régularité du jugement attaqué :
8. D’abord, s’agissant du premier grief reproché par son employeur à Mme C..., tenant à « des agissements répétés impactant la santé et les conditions de travail des collègues, membres du comité social et économique, collaborateurs et supérieurs hiérarchiques », les premiers juges, qui ont évoqué les attestations de membres du comité social et économique (CSE) faisant état de « leur situation de mal-être et leur sentiment d’angoisse en présence de Mme C... », ont répondu précisément et de façon suffisamment circonstanciée au point 11 du jugement attaqué aux éléments mis en avant par la société à l’appui de ce grief et, en particulier, « au dénigrement systématique du travail réalisé par les autres membres du CSE ainsi que son attitude d’obstruction systématique vis-à-vis de ses supérieurs hiérarchiques », en relevant, d’une part, et à plusieurs reprises - après avoir précisé que le poste de Mme C... était entièrement en télétravail - l’absence d’injure, de menace ou de violence dans ses relations parfois difficile avec des collègues et des membres du CSE ou dans les courriels soumis aux débats et, d’autre part, l’absence de gravité et de conséquences, notamment médicales, pour ces personnes du comportement incriminé de Mme C.... Le jugement est ainsi suffisamment motivé sur ces points.
9. Ensuite, s’agissant également du premier grief, si la société appelante fait valoir que le tribunal n’aurait pas, dans son analyse, pris en compte le rapport établi par l’inspection du groupe Crédit Mutuel Arkéa, maison mère de la société, cette critique est relative à l’appréciation par les premiers juges du bien-fondé des motifs fondant les décisions administratives et non à la régularité du jugement attaqué.
10. Enfin, s’agissant du second grief reproché à la salariée, si la société requérante reproche au tribunal de n’avoir tenu compte ni du fait que Mme C... était parfaitement informée de l’interdiction de procéder à des transferts de courriels professionnels vers sa boite personnelle, enfreignant ainsi sciemment les règles de sécurité informatique, ni de ce qu’elle avait de nouveau procédé à des transferts postérieurement à son entretien préalable, cette critique, qui porte sur le bien-fondé de l’appréciation portée par les premiers juges, est sans incidence sur la régularité du jugement attaqué.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
En ce qui concerne les conclusions de la requête n° 25NT00790 qui tendent à l'annulation de la seule décision ministérielle implicite portant rejet du recours hiérarchique formé par la société contre la décision du 15 avril 2022 de l'inspectrice du travail refusant d'autoriser le licenciement de Mme B... C... :
11. Ainsi qu’il a été rappelé au point 1, par une décision expresse du 13 février 2023, le ministre du travail a retiré sa décision implicite née le 22 octobre 2022 rejetant le recours hiérarchique formé contre la décision de l'inspectrice du travail du Finistère du 15 avril 2022, annulé cette dernière décision et a rejeté la demande d’autorisation de licenciement de Mme C... sollicité par la société D.... La décision ministérielle expresse en cause s’est ainsi entièrement substituée à la décision ministérielle, née implicitement quatre mois après la réception par ses services le 22 juin 2022 du recours hiérarchique formé par la société. Par suite, alors que la société requérante par une requête distincte devant la cour (n°25NT00793) conteste la légalité de cette décision ministérielle expresse qui reste seule en litige, la requête n°25NT00790 présentée devant la cour ne peut qu’être rejetée. Par suite, la société A... Financement et Services n’est pas davantage fondée à se plaindre de ce que le tribunal, au point 16 du jugement attaqué, n’a pas fait droit à sa demande n° 2206395 qui avait le même objet.
En ce qui concerne les conclusions de la requête n° 25NT00792 qui tendent à l'annulation de la seule décision ministérielle implicite portant rejet du recours hiérarchique formé par la société contre la décision du 27 juin 2022 de l'inspectrice du travail refusant d'autoriser le licenciement de Mme B... C... :
12. Ainsi qu’il a été rappelé au point 1, par une décision expresse du 13 février 2023, le ministre du travail, saisi d’un recours hiérarchique formé contre la seconde décision de l'inspectrice du travail du Finistère du 27 juin 2022 rejetant la demande d’autorisation de licenciement de Mme C... sollicité par la société D..., a refusé l’autorisation de licenciement. La décision ministérielle expresse en cause s’est ainsi entièrement substituée à la décision ministérielle, née implicitement le 8 décembre 2022, soit quatre mois après la réception par ses services le 8 août 2022 du recours hiérarchique formé par la société. Par suite, alors que la société requérante par une requête distincte devant la cour (n°25NT00794) conteste la légalité de cette décision ministérielle expresse qui reste seule en litige, la requête n° 25NT00792 présentée devant la cour, dont les conclusions ne sont plus dirigées en appel contre la décision de l'inspectrice du travail du 27 juin 2022, ne peut qu’être rejetée. La société A... Financement et Services n’est pas davantage fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal a rejeté sa demande n° 2300663.
En ce qui concerne les requêtes n° 25NT00793 et n° 25NT00794 :
13. Aux termes des dispositions de l’article L. 1235-1 du code du travail : « (…) Le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. (…) / Si un doute subsiste, il profite au salarié ».
14. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d’une protection exceptionnelle dans l’intérêt de l’ensemble des travailleurs qu’ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l’inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Un agissement du salarié intervenu en-dehors de l'exécution de son contrat de travail ne peut motiver un licenciement pour faute, sauf s'il traduit la méconnaissance par l'intéressé d'une obligation découlant de ce contrat. Il appartient dans ce cas à l’inspecteur du travail, et le cas échéant au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, si les faits en cause sont établis et de nature, compte tenu de leur répercussion sur le fonctionnement de l’entreprise, à rendre impossible le maintien du salarié dans l’entreprise, eu égard à la nature de ses fonctions et à l’ensemble des règles applicables au contrat de travail de l’intéressé.
15. Il ressort des pièces du dossier, d’une part, s’agissant de la première demande adressée le 28 février 2022 à l’administration, que la société D..., devenue la société A... Financement et Services, a demandé à l’inspecteur du travail l’autorisation de licencier Mme C... en retenant à son encontre deux griefs : en premier lieu, « des agissements répétés dégradant la situation des collaborateurs de l’entreprise touchant aussi bien ses collègues que des membres du comité social et économique et la ligne hiérarchique directe de la salariée » et, en second lieu, « un manquement à l’obligation de loyauté en raison du détournement de messages professionnels vers sa messagerie personnelle », concernant pas moins de 400 messages électroniques. D’autre part, la seconde demande adressée, le 26 avril 2022, par la société à l’inspection du travail, qui avait le même objet mais précisait cette fois explicitement qu’il s’agissait d’un licenciement pour motif disciplinaire, reprenait dans les mêmes termes les agissements reprochés à Mme C....
S’agissant du premier grief reproché à Mme C... :
16. Il ressort, d’abord, des pièces du dossier que la direction de la société D... a eu connaissance, à la fin de l’année 2021, de la souffrance de plusieurs élus représentants du personnel, ce qui l’a conduit à saisir l’inspection générale du groupe Crédit Mutuel pour mener une enquête interne, conduite au cours des mois d’octobre et novembre 2021. Parmi la quinzaine de personnes qui ont été entendues, douze collaborateurs ont alors fait part « de leur malaise et mis en cause le comportement de Mme E..., si les différents témoignages recueillis dans le cadre de l’enquête interne permettent de retenir que Mme C... est effectivement à l’initiative de plusieurs courriels envoyés à ses collègues, également membres du CSE, et aux représentants de sa hiérarchie, courriels considérés comme étant source d’un stress important et d’une situation de risques psycho-sociaux ressentis par les différents destinataires, aucun élément versé par l’employeur au soutien des demandes présentées à l’inspection du travail et de ses écritures ne permet de connaitre le nombre de messages envoyés par Mme C... à ses différents interlocuteurs et le contenu des différents courriels annexés au rapport de l’inspection générale, courriels censés pourtant illustrer « le comportement malveillant » de la salariée. Ensuite, l’examen des éléments produits aux débats qui ont trait à l’exercice du mandat de la salariée mise en cause, dont certains peuvent certes être perçus comme étant inadaptés ou vindicatifs eu égard au ton employé et à leur mise en page, ne permet cependant pas de caractériser un abus par Mme C... dans l’exercice de son droit d’expression directe. S’il peut être retenu que cette dernière a pour habitude de discuter chacun des points évoqués lors des réunions auxquelles elle participe, le « dénigrement systématique » du travail réalisé par les autres membres du CSE, que la société déplore devant la cour, n’est pas caractérisé. Quant aux messages adressés à ses collègues non élus ou à ses responsables hiérarchiques, il ne ressort d’aucune pièce du dossier qu’ils comportent des termes injurieux ou diffamatoires, présentent un caractère menaçant, violent ou témoignent de tentative d’obstruction constitutifs d’une faute. L’inspection du travail avait également pu relever que Mme C... se bornait à répondre aux interrogations de ses collègues de manière argumentée et juridique. Par ailleurs, l’attitude « d’obstruction systématique vis-à-vis de ses supérieurs hiérarchiques » qui lui est de nouveau reprochée par la société Arkéa Financement Services en appel n’est pas établie matériellement par cette dernière. Il est également constant au demeurant que le poste de Mme C..., depuis la crise du COVID, était entièrement en télétravail et que l’échange par courriel constituait ainsi son principal moyen de communication avec ses collègues et les membres du comité social et économique, aux réunions préparatoires duquel d’ailleurs elle n’était plus conviée. Par ailleurs, il n’est pas établi davantage en appel qu’en première instance l’existence de « menaces ou de pressions sur les salariés de l’entreprise ». Ainsi, ni le fait que Mme C... a sollicité une visite de l’inspection du travail dans le contexte d’une réorganisation des services et a pu indiquer à ses supérieurs son souhait de saisir des autorités publiques pour s’assurer du respect par son entreprise de la réglementation, ce que déplore l’appelante dans ses écritures, ni la circonstance, évoquée de nouveau par la société devant la cour, qu’elle aurait signalé aux membres du CSE la détresse psychologique de plusieurs salariés de son service sans souhaiter lever leur anonymat, ne sauraient être regardés comme de nature à caractériser des menaces, dans le contexte de l’exercice du mandat de l’intéressée. Si la société requérante a produit devant le tribunal plusieurs attestations de membres du CSE évoquant « leur situation de mal-être et leur sentiment d’angoisse » lors des réunions auxquelles ils participent en la présence de Mme C..., ces seuls éléments ne sauraient suffire à établir un lien direct et certain avec une dégradation de leur état de santé et de leurs conditions de travail résultant du comportement de Mme C..., alors qu’en outre, aucune donnée, notamment médicale, sur la gravité et les éventuelles conséquences du comportement dénoncé de Mme C... n’est versée aux débats. Dans ces conditions, s’il est exact que Mme C... s’est souvent placée dans une position de contestation pouvant rendre l’échange difficile, les faits qui lui sont reprochés dans l’exercice de son mandat ou dans ses relations avec ses collègues de travail ou ses supérieurs, bien que matériellement établis, ne sauraient revêtir, en l’absence d’injure, de menace, de violence ou de pression, un caractère fautif.
S’agissant du second grief reproché à Mme C... :
17. La société D..., devenue A... Financement et Services, retient également contre Mme C... un manquement à son obligation de loyauté en raison du transfert de messages professionnels vers sa messagerie personnelle.
18. Il est établi par les pièces du dossier produites par la requérante et n’est d’ailleurs pas contesté par Mme C... que celle-ci a effectivement transféré de sa messagerie professionnelle vers sa messagerie personnelle non-sécurisée 38 courriels en 2019, 181 courriels en 2020 et 286 courriels en 2021, l’employeur de l’intéressée se référant, en particulier, également dans sa demande adressée à l’inspection du travail, a « un mail du 24 novembre 2021 contenant 16 pièces jointes confidentielles d’un client ». Cette démarche volontaire et répétée de la salariée, qui est notamment contraire à la prohibition édictée dans la Charte inform’Ethique, qui bien que non incorporée à son contrat de travail, est en vigueur au sein de la société, constitue, compte tenu de la nature sensible des données collectées dans le cadre de l’activité de la société D..., société financière spécialisée dans le crédit à la consommation, et des risques informatiques et judiciaires encourus par celle-ci du fait de ces transferts, un fait fautif.
19. Il y a lieu, toutefois pour la cour, d’apprécier, alors que le caractère de gravité suffisante n’a pas été retenu par l’inspectrice du travail et le ministre du travail, à deux reprises, si le comportement fautif reproché à Mme C..., rappelé au point précédent, est d’une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l’ensemble des règles applicables au contrat de travail de l’intéressée et des exigences propres à l’exécution normale du mandat dont elle est investie.
20. Il ressort du rapport de l’enquête administrative conduite dans le cadre du recours hiérarchique que l’inspection générale du Crédit mutuel, dont dépend la société D..., n’a été en mesure d’identifier le caractère confidentiel des données transférées que pour 3 courriels - concernant le même client - sur les 505 courriels transférés, ces 3 courriels se rapportant en fait au « mail du 24 novembre 2021 » évoqué au point 18 et pointé par l’employeur à l’appui de ses demandes d’autorisation de licenciement », et que, s’agissant des autres courriels transférés par Mme C... sur sa messagerie personnelle, ils n’ont pas été présentés à l’administration par l’employeur au motif qu’il ne pouvait les consulter du fait de leur présomption de caractère personnel liée à la mention « privé » ou « personnel », alors qu’il ressort du rapport de l’inspection générale du Crédit mutuel que seuls 75 courriels ne pouvaient en principe être vérifiés par la société D... en raison de cette présomption de caractère personnel. Aucun élément versé aux débats par l’employeur de Mme C... ne permet de connaitre le contenu de ces courriels, transférés sur la messagerie personnelle de la salariée, et d’établir qu’ils auraient contenu des données confidentielles des clients de la société D.... En conséquence, seul le message du 24 novembre 2021, matérialisé par trois courriels relatifs au même client, pour lequel l’inspection générale a identifié avec certitude la présence d’informations bancaires du client, permet de caractériser le manquement professionnel reproché à Mme C.... Dans ces conditions, le fait fautif matériellement établi reproché à cette salariée qui, présente dans l’entreprise depuis vingt ans, n’a jamais fait l’objet d’une sanction disciplinaire, ne peut être regardé comme étant d’une gravité suffisante pour justifier de son licenciement.
21. Il résulte de ce qui a été dit aux points 14 à 17, d’une part, que le ministre du travail a pu, par sa première décision du 13 février 2023, légalement refuser la demande d’autorisation de licenciement pour motif disciplinaire de Mme C... présentée le 15 avril 2022. D’autre part, c’est également sans commettre d’illégalité que l’inspectrice du travail a pu, par sa décision du 27 juin 2022, rejeter la seconde demande d’autorisation de licenciement de cette salariée protégée, présentée à l’administration du travail le 28 avril 2022, demande qui avait le même objet et reposait exactement sur les mêmes griefs que ceux examinés aux points précédents. Enfin, et en conséquence, le ministre du travail n’a pas commis d’erreur d’appréciation en confirmant, par sa seconde décision du 13 février 2023, la décision précitée de l’inspectrice du travail du 27 juin 2022.
22. Il résulte de tout ce qui précède que la société A... Financement et Services, anciennement D..., n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal a rejeté ses demandes tendant à l’annulation de la décision du 27 juin 2022 par laquelle l’inspectrice du travail d’Ille-et-Vilaine a refusé d’accorder l’autorisation de licenciement de Mme C..., et des deux décisions ministérielles expresses des 13 février 2023 refusant respectivement, d’une part, d’accorder l’autorisation de licenciement en cause et, d’autre part, confirmant la décision de l’inspectrice du travail du 27 juin 2022.
Sur les frais liés au litige :
23. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l’Etat, qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement à la société A... Financement et Services de la somme qu’elle demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de la société A... Financement et Services la somme que Mme C... demande au même titre.
DECIDE :
Article 1er : Les requêtes de la société A... Financement et Services sont rejetées.
Article 2 : Les conclusions présentées par Mme C... en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à la société A... Financement et Services, au ministre du travail et des solidarités et à Mme B... C....
Délibéré après l’audience du 6 février 2026, à laquelle siégeaient :
- M. Gaspon, président de chambre,
- M. Coiffet, président-assesseur,
- M. Pons, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 février 2026.
Le rapporteur,
O. COIFFET
Le président,
O. GASPON
La greffière,
E. HAUBOIS
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.