Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme A... B... a demandé au tribunal administratif de Nantes, tout d’abord, d’annuler la décision implicite née le 23 octobre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a refusé de délivrer un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de travailleuse salariée, ensuite, d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer sa demande de visa dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, enfin, de mettre à la charge de l’Etat le versement la somme de 1200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par un jugement n° 2318947 du 18 mars 2025, le tribunal administratif de Nantes a rejeté cette demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 18 et 29 avril 2025, Mme B..., représentée par Me Ah-Fah demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Nantes du 18 mars 2025 ;
2°) d’annuler la décision née le 23 octobre 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France ;
3°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer sa demande de visa dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision contestée est insuffisamment motivée, en particulier s’agissant des considérations de fait tangibles et matériellement vérifiables qui ne figurent pas dans la décision consulaire faisant obstacle au débat entre les parties ; elle méconnait pour ce motif le droit au procès équitable ;
- l’illégalité externe ainsi retenue ne saurait être écartée par une demande de substitution de motif ;
- elle procède d’une erreur d’appréciation et d’une erreur manifeste d’appréciation ; elle dispose valablement d’une autorisation de travail ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mars 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B... ne sont pas fondés.
Vu :
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Coiffet,
- et les observations de Me Ah-Fah, représentant Mme B....
Considérant ce qui suit :
1. Mme A... B..., ressortissante philippine, née le 28 juin 1980 à Pantukan Davao (Philippines) a sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de travailleuse salariée auprès de l’autorité consulaire française à Manille. Par une décision du 27 juillet 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision implicite née le 23 octobre 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a refusé de délivrer le visa sollicité. Mme B... a, le 20 décembre 2023, saisi le tribunal administratif de Nantes d’une demande tendant à l’annulation de cette décision. Cette juridiction a, par un jugement du 18 mars 2025, rejeté la demande. Mme B... relève appel de ce jugement.
Sur la régularité du jugement attaqué :
2. Mme B... soutient qu’elle avait sollicité du tribunal de prononcer « la caducité » de l’arrêté du 1er avril 2021, lequel est au demeurant étranger au présent litige. Les premiers juges qui ont, au point 8 du jugement attaqué, rejeté toutes les conclusions de la demande, n’ont, par suite, entaché leur décision d’aucune omission à statuer. Le jugement attaqué n’est entaché d’aucune irrégularité.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué et sur la légalité de la décision née le 23 octobre 2023 portant refus de visa :
3. En premier lieu, d’une part, l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration dispose : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 7° Refusent une autorisation, sauf lorsque la communication des motifs pourrait être de nature à porter atteinte à l'un des secrets ou intérêts protégés par les dispositions du a au f du 2° de l'article L. 311-5 ; (…) 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ». L’article L. 211-5 du même code dispose : « La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ». Et aux termes de l’article L. 232-4 du même code : « Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ».
4. D’autre part, aux termes de l’article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et
D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ».
5. Il ressort des mentions de l’accusé de réception en date du 5 septembre 2023 adressé à la requérante par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, qu’en l’absence de réponse expresse à son recours dans un délai de deux mois à compter de la date de sa réception le 23 août 2023, le recours serait réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux opposés par la décision consulaire. Or, la décision consulaire du 27 juillet 2023 par laquelle l’autorité consulaire française à Manille (Philippines) a refusé à Mme B... la délivrance du visa demandé) vise, tout d’abord, les articles L. 421-1 et L. 421-3 (CDD ou CDI), les articles L.421-26 et L.421-28 (ICT) et l’article L.421-34 (saisonnier) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique, ensuite, « qu’il existe un risque de détournement par Mme B... de l’objet du visa à des fins de maintien illégal en France après l’expiration du visa ou pour mener en France des activités illicites.». Par suite, la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France née le 23 octobre 2023, réputée s’être approprié ces motifs, doit être regardée comme comportant, avec suffisamment de précision, les considérations de fait et les motifs de droit qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences des articles L. 211- 2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Dans ces conditions, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation en fait de la décision contestée doit être écarté. Pour les mêmes motifs, et en tout état de cause, la requérante ne saurait utilement soutenir que la décision contestée méconnaitrait, faute de permettre un débat contradictoire sur les éléments de fait non explicités, le droit au procès équitable.
6. En second lieu, aux termes de l’article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long séjour dont la durée de validité ne peut être supérieure à un an. / Ce visa peut autoriser un séjour de plus de trois mois à caractère familial, en qualité de visiteur, d'étudiant, de stagiaire ou au titre d'une activité professionnelle, et plus généralement tout type de séjour d'une durée supérieure à trois mois conférant à son titulaire les droits attachés à une carte de séjour temporaire ou à la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 421-9 à L. 421-11 et L. 421-13 à L. 421-24. ». Aux termes de l’article L. 5221- 2 du code du travail : « Pour entrer en France en vue d’y exercer une profession salariée, l’étranger présente : 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; 2° Un contrat de travail visé par l’autorité administrative ou une autorisation de travail ». Il résulte de ces dispositions que la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en qualité de travailleur salarié est subordonnée à la production d’une autorisation de travail ou d’un contrat de travail visés par l’autorité administrative.
7. La circonstance qu’un travailleur étranger dispose d’un contrat de travail visé par le directeur régional de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS) ou d’une autorisation de travail, ne fait pas obstacle à ce que l’autorité compétente refuse de lui délivrer un visa d’entrée en France en se fondant, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, sur tout motif d’intérêt général. Constitue un tel motif l’inadéquation entre l’expérience professionnelle et l’emploi sollicité et, par suite, le détournement de la procédure de visa à des fins migratoires.
8. Il ressort des pièces du dossier que Mme B... a sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de travailleur salarié après avoir obtenu une autorisation de travail le 22 mai 2023 afin d’occuper un emploi de pizzaiolo au sein de l’entreprise SAS Navarre, dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée, pour un salaire mensuel de 1 750 euros. La requérante soutient que la société, qui souhaitait l’employer pour répondre à des besoins devenus croissants à l’approche des Jeux Olympiques, lui a proposé cette embauche à la suite d’une campagne de recrutement menée localement mais demeurée sans résultat faute de profil adapté ou en raison du salaire proposé et des conditions particulières de travail. Cependant, d’une part, la campagne de recrutement évoquée, qui a certes été conduite pendant les trois semaines prévues par l’article R.5221-20 du code du travail, et les éléments versés au dossier par la SAS Navarre ne permettent pas de conclure que le profil recherché n’aurait pu être pourvu par des candidatures locales. D’autre part et surtout, afin de justifier de ses qualifications et de leur adéquation avec l’emploi projeté, Mme B... a produit un diplôme en management, hôtellerie et restauration obtenu en 2001 au sein de l’école paramédicale de la fondation Davao Del Sur ainsi qu’un certificat délivré en 2023 par la Technical Education and Skills Developpement Authority, produit en anglais et non traduit par un interprète assermenté, la traduction automatisée dont se prévaut la requérante ne pouvant raisonnablement en tenir lieu. Par ailleurs, les cours dispensés dans le cadre de l’obtention de ce diplôme (fondamentaux jeux et sports, histoire et gouvernement, vivre pleinement sa jeunesse) sont très éloignés des compétences nécessaires pour l’emploi visé. Enfin, si la requérante avait devant le tribunal attesté sur l’honneur avoir été cheffe cuisinier durant dix ans à Oman, Abu Dhabi et Ryad pour justifier de son expérience professionnelle en adéquation avec le poste envisagé, elle ne l’établit pas, et il ressort de son curriculum vitae qu’il s’agit d’expériences en qualité d’employée de maison. Pour établir sa bonne foi et le fait que pendant deux ans, du 30 octobre 2017 au 29 octobre 2019, Mme B... aurait en réalité occupé, sous couvert de son métier d’employée de maison, un emploi de cuisinière dans les Emirat Arabes Unis, la requérante se prévaut de la mention « Cook » figurant sur sa carte de résident qui lui était alors délivrée. Cet élément n’est cependant pas suffisant, en l’absence de tout autre élément (contrat de travail, bulletins de salaire), pour établir matériellement ses allégations. Par suite, les documents versés aux débats ne permettent pas, à eux-seuls, d’établir que Mme B... dispose d’une qualification et d’une expérience professionnelle en adéquation avec l’emploi de pizzaiolo auquel elle postule. Dans ces conditions, en estimant qu’il existe un risque de détournement par Mme B... de l’objet du visa à des fins migratoires, au regard de l’absence de qualification et d’expérience professionnelle justifiées de l’intéressée en adéquation avec l’emploi proposé, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France n’a pas entaché sa décision d’une erreur manifeste d’appréciation.
9. Il résulte de l’ensemble de ce qui précède, d’une part, que Mme B... n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal a rejeté sa demande tendant à l’annulation de la décision née le 23 octobre 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France et, d’autre part, que ses conclusions aux fins d’injonction et celles présentées au titre des frais d’instance doivent être rejetées.
DÉCIDE :
Article 1er : La requête de Mme B... est rejetée.
Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A... B... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 20 mars 2026, à laquelle siégeaient :
- M. Gaspon, président de chambre,
- M. Coiffet, président-assesseur,
- M. Pons, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2026.
Le rapporteur,
O. COIFFET
Le président,
O. GASPON
La greffière,
I. SIROT
La République mande et ordonne au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.