Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme B... A... a demandé au tribunal administratif de Strasbourg d’annuler la décision de la maire de Mulhouse en date du 24 janvier 2022 portant admission à la retraite pour invalidité.
Par un jugement n°2202397 du 19 décembre 2023, le tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 19 février 2024 et 16 septembre 2025, Mme A..., représentée par Me Woldanski, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du 19 décembre 2023 ;
2°) d’annuler la décision du 24 janvier 2022 ;
3°) d’enjoindre à la commune de Mulhouse de procéder à sa réintégration au sein du personnel de la ville de Mulhouse ;
4°) de mettre à la charge de la commune de Mulhouse une somme de 2 400 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la motivation du jugement est laconique ;
- les dispositions de l’article 3 de l’arrêté du 4 août 2004 ont été méconnues dès lors qu’aucun médecin spécialiste n’a participé à la réunion de la commission de réforme ;
- il était nécessaire que la commission comprenne un médecin spécialiste en neurologie ;
- elle émet des réserves sur la façon dont les expertises sollicitées par la commission de réforme se sont déroulées ;
- le médecin de prévention a donné des avis favorables à la poursuite de son activité ;
- la décision est entachée d’une erreur d’appréciation ;
- la commune n’a pas étudié la possibilité d’un reclassement alors qu’elle était d’accord pour un changement de cadre d’emploi, de grade ou de collectivité ;
- elle est capable de continuer à exercer ses fonctions ;
- la décision est entachée d’un détournement de pouvoir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2024, la commune de Mulhouse, représentée par Me Cereja, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme A... sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 84-56 du 26 janvier 1984 ;
- le décret n° 85-1054 du 30 septembre 1985 ;
- le décret n° 87-602 du 30 juillet 1987 ;
- le décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 ;
- l’arrêté du 4 août 2004 relatif aux commissions de réforme des agents de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Peton,
- et les conclusions de Mme Bourguet, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A... est ingénieure territoriale de la commune de Mulhouse depuis le 1er décembre 2006. A la suite d’un accident vasculaire cérébral, elle a été placée en congé de longue maladie du 16 juillet 2009 au 15 juillet 2012, puis en temps partiel thérapeutique du 16 juillet 2012 au 15 juillet 2013. En 2018, la commune de Mulhouse a saisi la commission départementale de réforme afin d’obtenir un avis sur une décision de mise à la retraite pour invalidité de l’agent. Par un avis du 8 avril 2021, la commission a déclaré l’inaptitude totale et définitive de Mme A... à toute fonction, en fixant un taux de 40% pour l’infirmité « syndrome frontal » et un taux de 20% pour l’infirmité « ataxie coté dominant » et émis un avis favorable à sa mise en retraite pour invalidité. La commune de Mulhouse a prononcé son admission à la retraite pour invalidité par un arrêté du 6 septembre 2021. Cet arrêté a été retiré le 14 décembre 2021, dans l’attente de l’avis de la caisse nationale de retraites des agents des collectivités territoriales (CNRACL). Le 18 janvier 2022, la CNRACL a émis un avis favorable à l’admission à la retraite pour invalidité de Mme A.... Par un arrêté du 24 janvier 2022, la maire de Mulhouse a prononcé la mise à la retraite d’office de Mme A... pour invalidité à compter du 1er mars 2022. Mme A... relève appel du jugement du 19 décembre 2023 par lequel le tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.
Sur la régularité du jugement attaqué :
2. Aux termes de l’article L. 9 du code de justice administrative : « Les jugements sont motivés ».
3. Mme A... fait grief au jugement d’avoir une motivation laconique s’agissant du moyen tiré de l’erreur d’appréciation. Toutefois, le tribunal n’était pas tenu de répondre aux simples arguments soulevés par les parties. En l’espèce, les premiers juges ont énoncé de manière suffisamment motivée les raisons pour lesquelles ils ont rejeté le moyen tiré de l’erreur d’appréciation.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
4. En premier lieu, d’une part, aux termes de l’article 17 du décret du 30 juillet 1987 pris pour l’application de la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale : « (…) Lorsque le fonctionnaire a obtenu pendant une période de douze mois consécutifs des congés de maladie d'une durée totale de douze mois, il ne peut, à l'expiration de sa dernière période de congé, reprendre son service sans l'avis favorable du comité médical. En cas d'avis défavorable, s'il ne bénéficie pas de la période de préparation au reclassement prévue par le décret du 30 septembre 1985 susvisé, il est soit mis en disponibilité, soit reclassé dans un autre emploi, soit, s'il est reconnu définitivement inapte à l'exercice de tout emploi, admis à la retraite après avis de la commission de réforme. Le paiement du demi-traitement est maintenu, le cas échéant, jusqu'à la date de la décision de reprise de service, de reclassement, de mise en disponibilité ou d'admission à la retraite (…) ». Aux termes de l’article 37 du même décret : « Le fonctionnaire ne pouvant, à l'expiration de la dernière période de congé de longue maladie ou de longue durée, reprendre son service est soit reclassé dans un autre emploi, en application du décret n° 85-1054 du 30 septembre 1985 susvisé, soit mis en disponibilité, soit admis à la retraite après avis de la commission de réforme prévue par le décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 relatif au régime de retraite des fonctionnaires affiliés à la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales. Pendant toute la durée de la procédure requérant soit l'avis du comité médical, soit l'avis de la commission de réforme, soit l'avis de ces deux instances, le paiement du demi-traitement est maintenu jusqu'à la date de la décision de reprise de service ou de réintégration, de reclassement, de mise en disponibilité ou d'admission à la retraite. »
5. D’autre part, aux termes de l’article 30 du décret du 26 décembre 2003 relatif au régime de retraite des fonctionnaires affiliés à la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales : « (…) La mise en retraite d'office pour inaptitude définitive à l'exercice de l'emploi ne peut être prononcée qu'à l'expiration des congés de maladie, des congés de longue maladie et des congés de longue durée dont le fonctionnaire bénéficie en vertu des dispositions statutaires qui lui sont applicables (…) ». Aux termes de l’article 31 du même décret : « Une commission de réforme est constituée dans chaque département pour apprécier la réalité des infirmités invoquées, la preuve de leur imputabilité au service, les conséquences et le taux d'invalidité qu'elles entraînent, l'incapacité permanente à l'exercice des fonctions (…) / Le pouvoir de décision appartient dans tous les cas à l'autorité qui a qualité pour procéder à la nomination, sous réserve de l'avis conforme de la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales. / Les énonciations de cette décision ne peuvent préjuger ni de la reconnaissance effective du droit, ni des modalités de liquidation de la pension, ces dernières n'étant déterminées que par l'arrêté de concession. / La Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales peut, à tout moment, obtenir la communication du dossier complet de l'intéressé, y compris les pièces médicales. Tous renseignements médicaux ou pièces médicales dont la production est indispensable pour l'examen des droits définis au présent titre pourront être communiqués, sur leur demande, aux services administratifs dépendant de l'autorité à laquelle appartient le pouvoir de décision ainsi qu'à ceux de la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales (…) ».
6. Enfin, l’arrêté du 4 août 2004 relatif aux commissions de réforme des agents de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière prévoit en son article 3 : « Le président de la commission de réforme est désigné par le préfet qui peut choisir soit un fonctionnaire placé sous son autorité, soit une personnalité qualifiée qu'il désigne en raison de ses compétences, soit un membre élu d'une assemblée délibérante dont le personnel relève de la compétence de la commission de réforme. (…) / Cette commission comprend : 1. Deux praticiens de médecine générale, auxquels est adjoint, s'il y a lieu, pour l'examen des cas relevant de sa compétence, un médecin spécialiste qui participe aux débats mais ne prend pas part aux votes ; (…) ».
7. Il résulte de ces dispositions que, dans les cas où il est manifeste, au vu des éléments dont dispose la commission de réforme, que la présence d'un médecin spécialiste de la pathologie invoquée par un agent est nécessaire pour éclairer l'examen de son cas, l’absence d'un tel spécialiste doit être regardée comme privant l'intéressé d'une garantie et comme entachant la procédure devant la commission d'une irrégularité justifiant l'annulation de la décision attaquée.
8. En l’espèce, il est constant que la commission de réforme qui s’est réunie le 28 avril 2021 ne comprenait aucun médecin spécialiste pour l’étude du dossier de Mme A.... Toutefois, un premier rapport d’un médecin neurologue établi le 27 mars 2019 concluait à l’inaptitude de Mme A... à exercer toute fonction de façon définitive. Ensuite, un second rapport établi par un autre médecin neurologue à la demande de la commission de réforme, le 5 septembre 2020, parvenait à la même conclusion. Dès lors, alors même que le comité médical départemental qui s’est réuni le 9 juin 2022 a tenu compte de l’ordonnance du 17 mai 2022 par laquelle le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Strasbourg a suspendu l’exécution de l’arrêté en litige et a demandé une expertise complémentaire, il n’était pas manifeste, au vu des éléments dont disposait déjà la commission de réforme, que la présence d’un médecin neurologue spécialiste lors de la séance du 28 avril 2021 était nécessaire pour éclairer l’examen du cas de Mme A.... En conséquence, elle n’est pas fondée à soutenir avoir été privée d’une garantie entachant la régularité de la procédure suivie devant cette commission.
9. En second lieu, contrairement à ce que soutient Mme A..., il ne ressort pas des pièces du dossier que les expertises réalisées à la demande de la commission de réforme auraient été menées dans des conditions ne permettant pas d’apprécier correctement son état de santé.
10. En troisième lieu, il ressort des deux rapports médicaux établis par deux neurologues les 27 mars 2019 et 5 septembre 2020 que Mme A... est inapte définitivement à toute fonction. Par ailleurs, le rapport de saisine de la commission départementale de réforme et les comptes-rendus d’entretien professionnel font état des nombreuses difficultés de Mme A... à accomplir les missions qui lui sont dévolues malgré l’adaptation de ses tâches. Les deux comptes-rendus de neuropsychologues dont se prévaut Mme A..., qui font état d’une attitude de prudence face à une fatigabilité extrême et d’un profil à haut potentiel, ne permettent pas de remettre en cause ces constats, alors même que Mme A... a fait preuve de bonne volonté pour accomplir ses tâches professionnelles. Dès lors, la maire de Mulhouse n’a pas entaché sa décision d’erreur d’appréciation en prononçant l’admission à la retraite d’office pour invalidité de Mme A....
11. En quatrième lieu, aux termes de l’article 81 de la loi du 26 janvier 1984, dans sa rédaction alors en vigueur, prévoit : « Le fonctionnaire territorial reconnu, par suite d'altération de son état de santé, inapte à l'exercice de ses fonctions peut être reclassé dans un emploi d'un autre cadre d'emplois ou d'un autre corps ou dans un autre emploi, en priorité dans son administration d'origine ou à défaut dans toute administration ou établissement public mentionnés à l'article 2 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, s'il a été déclaré en mesure de remplir les fonctions correspondantes. / Le reclassement est subordonné à la présentation d'une demande par l'intéressé. Par dérogation, la procédure de reclassement peut être engagée en l'absence de demande de l'intéressé. Ce dernier dispose, en ce cas, de voies de recours. ». L’article 2 du décret du 30 septembre 1985 relatif au reclassement des fonctionnaires territoriaux reconnus inaptes à l’exercice de leurs fonctions précise que : « Lorsque l’état physique d’un fonctionnaire territorial, sans lui interdire d’exercer toute activité, ne lui permet pas d’exercer des fonctions correspondant aux emplois de son grade, l’autorité territoriale ou le président du centre national de la fonction publique territoriale ou le président du centre de gestion, après avis du comité médical, invite l’intéressé soit à présenter une demande de détachement dans un emploi d’un autre corps ou cadres d’emplois, soit à demander le bénéfice des modalités de reclassement prévues à l'article 82 de la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ».
12. Il résulte de ces dispositions combinées que, lorsqu’un fonctionnaire est reconnu, par suite de l’altération de son état physique, inapte à l’exercice de ses fonctions, il incombe à l’administration de rechercher si le poste occupé par cet agent peut être adapté à son état physique ou, à défaut, de lui proposer une affectation dans un autre emploi de son grade compatible avec son état de santé. Si le poste ne peut être adapté ou si l’agent ne peut être affecté dans un autre emploi de son grade, il incombe à l’administration de l’inviter à présenter une demande de reclassement dans un emploi d’un autre corps ou cadre d’emplois. Il n’en va autrement que si l’état de santé du fonctionnaire le rend totalement inapte à l’exercice de toute fonction.
13. Toutefois, dès lors que Mme A... a été reconnue inapte à toute fonction définitivement, la commune de Mulhouse n’était pas tenue de lui proposer un reclassement.
14. En cinquième et dernier lieu, aucun élément du dossier ne permet de laisser présumer une situation de discrimination liée au handicap, au sexe ou à l’appartenance syndicale de Mme A.... Par suite, le moyen tiré du détournement de pouvoir doit être écarté.
15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A... n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande. Par suite, sa requête doit être rejetée en toutes ses conclusions.
Sur les frais de l’instance :
16. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’une somme soit mise à la charge de la commune de Mulhouse, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de Mme A... une somme au titre des frais exposés par la commune de Mulhouse et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête présentée par Mme A... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Mulhouse sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à Mme B... A... et à la commune de Mulhouse.
Délibéré après l’audience du 17 mars 2026, à laquelle siégeaient :
M. Durup de Baleine, président,
M. Barlerin, premier conseiller,
Mme Peton, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2026.
La rapporteure,
Signé : N. Peton
Le président,
Signé : A. Durup de Baleine
Le greffier,
Signé : A. Betti
La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
A. Betti