Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. C... B... a demandé au tribunal administratif d’Amiens d’ordonner avant dire droit une expertise afin de déterminer l’étendue de la perte de chance associée au retard fautif de prise en charge commis par le centre hospitalier de Chauny et d’évaluer les préjudices en ayant résulté, de condamner le centre hospitalier (CH) de Chauny à lui verser une provision de 1 500 euros, ou à défaut, de le condamner à lui verser la somme de 150 000 euros en réparation de son préjudice corporel.
Par un jugement no 2202608 du 13 juin 2024, le tribunal administratif d’Amiens a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 13 août 2024, M. B..., représenté par Me Arheix, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement ;
2°) à titre principal, d’ordonner avant dire droit une expertise médicale ;
3°) à titre subsidiaire, de condamner le CH de Chauny à l’indemniser des préjudices temporaires retenus par l’expert.
Il soutient que :
- c’est à tort que le tribunal a estimé qu’une nouvelle expertise n’est pas nécessaire compte tenu de la divergence de point de vue entre les docteurs Lenoble et A... ;
- le défaut de prise en charge chirurgicale de la lésion originelle du fléchisseur de l’index gauche a entraîné sa rupture totale un mois plus tard, nécessitant un traitement chirurgical et rééducatif plus important avec une récupération plus aléatoire que si la lésion avait été traitée correctement dès l’origine ;
- les séquelles dont il reste atteint sont au moins en partie imputables au défaut de diagnostic et de prise en charge du CH de Chauny.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2024, le CH de Chauny, représenté par Me Arheix, demande à la cour :
1°) à titre principal, de rejeter la requête de M. B... ;
2°) à titre subsidiaire, de limiter l’indemnité mise à sa charge à la somme de 639,60 euros ;
3°) de mettre à la charge de M. B... la somme de 1500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- une nouvelle expertise ne présente pas d’utilité ;
- il n’existe pas de lien de causalité entre la prise en charge de l’établissement et le syndrome d’exclusion fonctionnelle dont demeure atteint M. B... ;
- les sommes allouées à M. B... au titre de ses préjudices temporaires, ne sauraient en tout état de cause excéder :
39,60 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;
500 euros au titre des souffrances endurées ;
100 euros au titre du préjudice esthétique temporaire.
La requête et les pièces de la procédure ont été communiquées à la caisse primaire d’assurance maladie de l’Aisne qui n’a pas présenté d’observation.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Delahaye, président-assesseur ;
- les conclusions de M. Groutsch, rapporteur public ;
- les observations de Me Rönez pour le CH de Chauny.
Considérant ce qui suit :
M. B... a été pris en charge le 17 décembre 2019 par le service des urgences du centre hospitalier (CH) de Chauny à la suite d’une blessure par bris de verre au niveau de l’index et de l’annulaire de la main gauche. Il a alors été procédé à une suture simple des plaies. À la suite d’un claquement douloureux avec sensation d’élastique intervenu le 20 janvier 2020, le CH de Saint-Quentin lui a diagnostiqué une rupture complète du tendon fléchisseur conduisant à une intervention chirurgicale le 27 janvier 2020, dont l’intéressé a conservé un syndrome d’exclusion fonctionnelle de l’index gauche. M. B... a saisi la commission de conciliation et d’indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) qui a ordonné une expertise, dont le rapport a été remis le 8 juin 2021. Par un avis du 5 octobre 2021, la CCI s’est estimée incompétente au motif que les seuils de gravité n’étaient pas atteints. M. B... a saisi le tribunal administratif d’Amiens d’une requête tendant, d’une part, à ce que soit ordonnée avant dire droit une expertise afin de déterminer l’étendue de la perte de chance associée au retard fautif de prise en charge commis par le CH de Chauny et d’évaluer les préjudices en ayant résulté, et d’autre part, à la condamnation du CH de Chauny à lui verser une provision de 1 500 euros, ou à défaut, la somme de 150 000 euros en réparation de son préjudice corporel. M. B... relève appel du jugement du 13 juin 2024 par lequel le tribunal administratif d’Amiens a rejeté sa demande.
Sur la responsabilité :
Aux termes du I de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. (…) ».
Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise diligentée par la CCI, que, lors de la prise en charge initiale de M. B... du 17 décembre 2019, le CH de Chauny s’est borné, après un examen clinique, à réaliser une suture simple de sa plaie de l’index et de l’annulaire de la main gauche sans procéder à l’exploration de la plaie située au niveau du trajet tendineux qui aurait permis de diagnostiquer la rupture partielle du fléchisseur profond dont l’intéressé était atteint. Il résulte également de l’instruction que cette faute de diagnostic a conduit à un retard de prise en charge adéquate de la blessure présentée par M. B..., laquelle n’est intervenue que le 27 janvier 2020 au sein du CH de Saint-Quentin, à la suite de la rupture totale du fléchisseur profond. Par suite, le CH de Chauny a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.
Sur le lien de causalité :
Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise du 8 juin 2021 que la prise en charge dont a bénéficié M. B..., le 27 janvier 2020, à la suite de la rupture totale du tendon dont il a été victime et consistant notamment en réalisation d’une ténolyse secondaire, aurait été identique si le diagnostic de rupture partielle du tendon fléchisseur profond avait, dès l’origine, été correctement posé par le CH de Chauny. Le seul avis en date du 5 février 2021 du docteur A..., anesthésiste-réanimateur dont se prévaut l’appelant sur ce point ne saurait lui permettre, au vu de la teneur de cet avis, de contredire ce rapport. De même, si M. B... présente un syndrome d’exclusion fonctionnelle de l’index, il résulte du rapport de l’expert, non sérieusement contredit sur ce point par l’extrait de thèse dont se prévaut l’appelant, que ce syndrome, caractéristique des lésions de l’index, est en l’espèce en rapport avec les suites de l’intervention du 27 janvier 2020 qui auraient été identiques si celle-ci avait été réalisée lors de la prise en charge initiale du patient. Ainsi, il résulte de l’instruction, sans qu’il soit utile de diligenter l’expertise sollicitée par le requérant, que la faute commise par le CH de Chauny, relevée au point 3, n’est pas à l’origine des séquelles permanentes dont M. B... reste atteint.
En revanche, il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise, que la faute commise par le CH de Chauny à l’origine du retard de prise en charge médicale subi par M. B..., a eu pour conséquence des préjudices temporaires sur la période courant du 17 décembre 2019 au 27 janvier 2020, date à laquelle l’intéressé a effectivement bénéficié d’une prise en charge adaptée à son état.
Sur les préjudices :
En premier lieu, il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise que M. B... a subi, du fait du retard de prise en charge, un déficit fonctionnel temporaire estimé à 10 %, pour la période courant du 17 décembre 2019 au 27 janvier 2020. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l’indemnisant à hauteur de 80 euros sur la base d’un taux journalier de 20 euros pour un déficit fonctionnel total.
En deuxième lieu, il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise que M. B... a subi, du fait du retard de prise en charge, des souffrances estimées à 1,5 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l’indemnisant à hauteur de 1 000 euros.
En troisième lieu, il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise que M. B... a subi, du fait du retard de prise en charge, un préjudice esthétique temporaire estimé à 0,5 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l’indemnisant à hauteur de 500 euros.
En dernier lieu, si M. B... a subi un arrêt de travail sur la période courant du 18 décembre 2019 au 12 janvier 2020, imputable, selon l’expert, au retard de prise en charge qu’il a subi, l’intéressé a perçu durant cette période des indemnités journalières ainsi que des indemnités complémentaires destinées à compenser sa perte de salaires, dont il ne résulte pas de l’instruction qu’elle aurait été supérieure aux sommes perçues à ce titre.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B... est seulement fondé à soutenir que c’est à tort que le tribunal administratif d’Amiens lui a refusé toute indemnisation et qu’il y a lieu de condamner le CH de Chauny à lui verser la somme de 1 580 euros au titre des dommages temporaires subis par l’intéressé.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B..., qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le CH de Chauny demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DÉCIDE :
Article 1er : Le jugement no 2202608 du tribunal administratif d’Amiens du 13 juin 2024 est annulé.
Article 2 : Le centre hospitalier de Chauny est condamné à verser à M. B... la somme de 1 580 euros.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent arrêt sera notifié sera notifié à M. C... B..., au centre hospitalier de Chauny et à la caisse primaire d’assurance maladie de l’Aisne.
Délibéré après l’audience publique du 10 mars 2026, à laquelle siégeaient :
- M. Benoît Chevaldonnet, président de chambre,
- M. Laurent Delahaye, président-assesseur,
- Mme Caroline Regnier, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 1er avril 2026.
Le président-rapporteur,
Signé : L. Delahaye
Le président de chambre,
Signé : B. Chevaldonnet
La greffière,
Signé : A-S Villette
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent arrêt.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Par délégation,
La greffière,