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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA69-22LY01138

COUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON — Décision N° CAA69-22LY01138

lundi 18 juillet 2022

JuridictionCOUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON
SectionCOUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON
N° DossierCAA69-22LY01138
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
Avocat requérantSCP COUDERC - ZOUINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure

M. D a demandé au tribunal administratif de Lyon d'annuler la décision du 6 septembre 2021 par laquelle la préfète de l'Ain a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé.

Par ordonnance n° 2101878 du 23 juillet 2021, la vice-présidente du tribunal administratif de Poitiers a transmis la requête de M. D, enregistrée le 20 juillet 2021 au greffe de ce tribunal, au tribunal administratif de Lyon. Cette requête a été enregistrée au greffe du tribunal administratif de Lyon sous le n° 2108682 le 29 octobre 2021.

M. D, représenté par la SCP Couderc-Zouine (Me Zouine), a demandé au tribunal administratif de Lyon d'annuler l'arrêté du 6 août 2015 par lequel la préfète de la Charente-Maritime a ordonné son expulsion du territoire français, d'enjoindre au préfet compétent de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir et de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un jugement n° 2107155 - 2108682 - 2109043 du 24 mars 2022, le tribunal administratif de Lyon a annulé l'arrêté du 6 août 2015 de la préfète de la Charente-Maritime, la décision implicite de refus d'abroger l'arrêté du 6 août 2015 et l'arrêté du 6 septembre 2021 de la préfète de l'Ain, a enjoint au préfet du lieu de résidence de M. B A de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail, mis à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à M. B A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et rejeté le surplus des conclusions des demandes.

Procédure devant la cour

Par une requête enregistrée le 13 avril 2022 sous le n° 22LY01138, la préfète de l'Ain, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Lyon en date du 24 mars 2022 ;

2°) de rejeter les demandes de M. D devant le tribunal administratif de Lyon.

La préfète soutient que :

- le jugement est irrégulier en ce qu'il a statué au-delà de ce qui lui était demandé en prononçant une injonction de délivrance d'un titre de séjour ;

- le jugement a fait droit à une demande d'annulation d'une décision implicite de refus d'abrogation qui n'était pas recevable car dirigé contre une décision inexistante, en raison de sa tardiveté et parce que le délai quinquennal n'avait pas expiré ;

- c'est à tort que les premiers juges ont annulé la décision implicite refusant d'abroger l'arrêté d'expulsion pris par le préfet de la Charente-Maritime le 6 août 2015 dès lors qu'il a été notifié le 8 juillet 2021 et que le délai de cinq ans prévu par l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'était pas expiré ;

- c'est à tort que les premiers juges ont annulé l'arrêté d'expulsion en considérant que M. B A résidait de manière continue en France depuis l'âge de 13 ans ;

- aucun des autres moyens articulés en première instance n'est fondé.

Par une requête enregistrée le 28 avril 2022 sous le n° 22LY01274, la préfète de l'Ain demande à la cour, sur le fondement de l'article R. 811-15 du code de justice administrative, le sursis à exécution de ce jugement du tribunal administratif de Lyon du 24 mars 2022.

La préfète soutient que les moyens énoncés dans la requête au fond sont sérieux et de nature à entrainer, outre l'annulation du jugement attaqué, le rejet de la demande de première instance.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes des dispositions de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " Les présidents de tribunal administratif et de cour administrative d'appel, les premiers vice-présidents des tribunaux et des cours, le vice-président du tribunal administratif de Paris, les présidents de formation de jugement des tribunaux et des cours et les magistrats ayant une ancienneté minimale de deux ans et ayant atteint au moins le grade de premier conseiller désignés à cet effet par le président de leur juridiction peuvent, par ordonnance : () 3° Constater qu'il n'y a pas lieu de statuer sur une requête () Les présidents des cours administratives d'appel, les premiers vice-présidents des cours et les présidents des formations de jugement des cours, ainsi que les autres magistrats ayant le grade de président désignés à cet effet par le président de la cour peuvent, en outre, par ordonnance, rejeter () après l'expiration du délai de recours ou, lorsqu'un mémoire complémentaire a été annoncé, après la production de ce mémoire les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement ()".

2. M. D, de nationalité centrafricaine, déclare être entré en France en 1990 à l'âge de sept ans en compagnie de ses parents, de son frère et de sa sœur. Le 6 août 2015, la préfète de la Charente-Maritime a édicté à son encontre un arrêté d'expulsion. Alors que l'intéressé était incarcéré au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, la préfète de l'Ain a, par décision du 6 septembre 2021, fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé pour l'application de la décision du 6 août 2015. A l'issue de l'examen quinquennal prévu par les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il a estimé qu'une décision implicite de refus d'abrogation de l'arrêté initial est intervenue. L'intéressé demande au tribunal administratif l'annulation de ces trois décisions. La préfète de l'Ain relève appel du jugement du 24 mars 2022, par lequel le tribunal administratif de Lyon a annulé ces décisions et a enjoint au préfet du lieu de résidence de M. B A de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail et en demande le sursis à exécution.

3. Les requêtes susvisées sont dirigées contre le même jugement. Il y a lieu de les joindre pour qu'elles fassent l'objet d'une même ordonnance.

Sur l'arrêté d'expulsion :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable à la date d'édiction de l'arrêté litigieux de la préfète de la Charente-Maritime : " Sous réserve des dispositions des articles L. 521-2, L. 521-3 et L.521-4, l'expulsion peut être prononcée si la présence en France d'un étranger constitue une menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 521-3 du même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une mesure d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : 1° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans () Les étrangers mentionnés au présent article bénéficient de ses dispositions même s'ils se trouvent dans la situation prévue au dernier alinéa de l'article L. 521-2 [condamné définitivement à une peine d'emprisonnement ferme au moins égale à cinq ans]. ". Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, même s'ils ont fait l'objet d'une condamnation définitive à une peine d'emprisonnement ferme au moins égale à cinq ans, les étrangers résidant habituellement en France depuis au plus l'âge de treize ans ne peuvent se voir refuser, sauf si leur comportement entre dans les cas limitativement énumérés au premier alinéa de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le bénéfice de la protection contre l'expulsion prévue par cet article.

5. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de former sa conviction sur les points en litige au vu des éléments versés au dossier par les parties. S'il peut écarter des allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées, il ne saurait exiger de l'auteur du recours que ce dernier apporte la preuve des faits qu'il avance. Le cas échéant, il revient au juge, avant de se prononcer sur une requête assortie d'allégations sérieuses non démenties par les éléments produits par l'administration en défense, de mettre en œuvre ses pouvoirs généraux d'instruction des requêtes et de prendre toutes mesures propres à lui procurer, par les voies de droit, les éléments de nature à lui permettre de former sa conviction, en particulier en exigeant de l'administration compétente la production de tout document susceptible de permettre de vérifier les allégations du demandeur.

6. M. B A, né le 23 décembre 1982, démontre par les pièces qu'il a produites avoir eu sa résidence habituelle en France depuis le mois de septembre 1990, à l'âge de sept ans. Il justifie notamment par la production de certificats de scolarité avoir été scolarisé en France entre le mois de septembre 1990, date de son entrée à l'école primaire André-Vallayes à Blaye, et le mois de juin 1992 puis de septembre 1992 à juillet 1995 dans l'école Edouard Herriot de Pessac. Il a ensuite été scolarisé au collège Gérard Philippe de Pessac pour les années scolaires 1995/1996 à 1997/1998, puis au collège M. C de Toulouse pour l'année scolaire 1998/1999. Il a ensuite obtenu un brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur en 2000. Il produit différents contrats de travail à durée déterminée et bulletins de salaire pour la période s'étendant de 1999 à 2002. Il justifie également avoir détenu un titre de séjour d'une durée d'un an valable à compter du 24 janvier 2003. L'intéressé a été par la suite condamné pour plusieurs infractions et a été incarcéré une première fois du 29 novembre 2001 jusqu'au 12 août 2002 puis ensuite à partir du 7 janvier 2004 jusqu'au 22 octobre 2021 sur le territoire français. Les années passées en détention ne peuvent être regardées comme venant interrompre la continuité de la résidence en France, dans la mesure où cela aboutirait à priver de manière automatique les étrangers ayant fait l'objet d'une condamnation à une peine d'emprisonnement ferme supérieure à cinq ans de l'application des dispositions du 1° de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En appel, la préfète de l'Ain se borne à soutenir que les certificats de scolarité établissent seulement l'inscription de l'intéressé mais non sa présence en cours, que la mère de l'intéressé n'avait mentionné que son frère cadet à son entrée en France et que son époux résidait en Haute-Garonne. Dans ces conditions, c'est à bon droit que les premiers juges ont regardé les allégations de M. B A comme suffisamment établies et ont jugé qu'il établissait résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans, il ne pouvait faire l'objet d'une expulsion que pour les motifs mentionnés à l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors même qu'il a fait l'objet d'une peine d'emprisonnement.

8. Il résulte des pièces du dossier que les infractions essentiellement pour des faits de violence et en récidive pour lesquelles M. B A a fait l'objet de condamnations judiciaires, pour graves qu'elles soient, n'ont pas la nature d'infractions portant atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, ou liées à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes. Il n'apparaît pas qu'il aurait eu par ailleurs des comportements de cette nature. Par suite, c'est à bon droit que les premiers juges ont retenu que la décision contestée, prononçant l'expulsion de M. B A sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 521-3 du même code.

Sur le refus implicite d'abrogation :

9. Les dispositions de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoyant un réexamen tous les cinq ans à compter de la date d'édiction de l'arrêté d'expulsion et non à compter de sa date de notification, la préfète de l'Ain n'est pas fondée à soutenir que le délai quinquennal n'avait pas expiré à la date du 8 juillet 2021, date de notification de l'arrêté d'expulsion du 6 août 2015 et que le jugement serait irrégulier pour avoir annulé une décision inexistante.

10. Les premiers juges ayant annulé la décision implicitement mais nécessairement intervenue et révélée tant par la notification opérée le 8 juillet 2021 que par la décision fixant le pays de destination prise le 20 juillet 2021, ni le délai de recours ni le délai raisonnable n'avaient expiré à la date de saisine du tribunal administratif.

11. L'arrêté du 6 août 2015 ne faisant pas suite à une déclaration ou à une demande de l'intéressé et n'étant pas devenu définitif faute d'avoir été notifié avant le 20 juillet 2021, les premiers juges pouvaient régulièrement s'estimer saisis de l'arrêté initial d'expulsion et non d'une nouvelle décision d'expulsion.

12. En raison des effets qui s'y attachent, l'annulation pour excès de pouvoir d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, emporte, lorsque le juge est saisi de conclusions recevables, l'annulation par voie de conséquence des décisions administratives consécutives qui n'auraient pu légalement être prises en l'absence de l'acte annulé ou qui sont en l'espèce intervenues en raison de l'acte annulé. Il en va ainsi, notamment, des décisions qui ont été prises en application de l'acte annulé et de celles dont l'acte annulé constitue la base légale. Il incombe au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi de conclusions recevables dirigées contre de telles décisions consécutives, de prononcer leur annulation par voie de conséquence, le cas échéant en relevant d'office un tel moyen qui découle de l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à l'annulation du premier acte. C'est dès lors à bon droit, qu'indépendamment des dispositions de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les premiers juges ont annulé, par voie de conséquence, le refus d'abroger un acte illégal non définitif.

Sur l'injonction :

13. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative dans sa rédaction résultant de l'article 40 de la loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

14. Le juge administratif pouvant enjoindre d'office depuis l'entrée en vigueur de la loi du 23 mars 2019, la préfète de l'Ain ne peut utilement soutenir que les premiers juges ne pouvaient régulièrement prononcer une autre injonction que celle demandée par M. B A. Par ailleurs, la préfète de l'Ain ne soutient pas qu'elle n'aurait pas reçu l'information prévue par l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, moyen qui ne se soulève pas d'office. Par suite le moyen tiré de l'irrégularité partielle du jugement attaqué ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que la requête de la préfète de l'Ain est manifestement dépourvue de fondement. Dès lors, elle doit être rejetée en application des dispositions précitées de l'avant dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

Sur le sursis à exécution :

16. La présente ordonnance rejetant l'appel de la préfète de l'Ain, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande de sursis à exécution.

ORDONNE :

Article 1er : La requête n° 22LY01238 de la préfète de l'Ain est rejetée.

Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur la requête n° 22LY01274 de la préfète de l'Ain.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à M. D.

Copie en sera adressée à la préfète de l'Ain et à Me Zouine.

Fait à Lyon, le 18 juillet 2022.

Le premier vice-président de la cour,

François Bourrachot

La République mande et ordonne au ministre l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

2, 22LY01274

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