Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure
M. B... A... a demandé au tribunal administratif de Grenoble d’annuler l’arrêté du 20 septembre 2024 par lequel le préfet de la Savoie lui a retiré son titre de séjour et l’a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours ainsi que la décision implicite par laquelle la même autorité a rejeté sa demande de changer de statut de « travailleur saisonnier » à « travailleur salarié ».
Par jugement n° 2407933 du 31 décembre 2024, le tribunal a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour
Par une requête, enregistrée le 27 janvier 2025, M. A..., représenté par Me Besson, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du 31 décembre 2024 ;
2°) d’annuler l’arrêté du 20 septembre 2024 et la décision implicite rejetant sa demande de changement de statut ;
3°) d’enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour, sous un mois à compter de l’arrêt et sous astreinte journalière de 100 euros ;
4°) de mettre à la charge de l’État le versement de la somme de 2 400 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
– alors qu’il a demandé au préfet de la Savoie de lui communiquer les motifs de la décision implicite de rejet avant d’introduire sa requête et que le préfet n’a pas répondu à sa demande, la décision implicite est entachée d’un défaut de motivation ;
– l’administration ne pouvait lui opposer régulièrement le fait qu’il ne détenait pas un visa de long séjour pour rejeter sa demande de changement de statut ;
– le préfet s’est cru à tort en situation de compétence liée pour retirer le titre de séjour dont il était titulaire ;
– s’il s’est maintenu sur le territoire français au-delà de la limite de validité de son titre de séjour, ce n’est qu’en raison de l’impossibilité pour lui d’obtenir rapidement un rendez-vous en préfecture ;
– l’obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de l’illégalité du refus implicite de lui accorder un titre de séjour portant la mention « travailleur salarié » qui a été édicté en méconnaissance des stipulations de l’article 4 de l’accord franco-indien du 10 mars 2018.
La requête a été communiquée à la préfète de la Savoie qui n’a pas produit d’observations.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
– l’accord de partenariat pour les migrations et la mobilité entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République de l’Inde signé à New Delhi le 10 mars 2018, entré en vigueur au 1er octobre 2021 ;
– le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
– le code des relations entre le public et l’administration ;
– le code du travail ;
– le code de justice administrative ;
Le président de la formation de jugement ayant dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience ;
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l’audience ;
Le rapport de Mme Soubié ayant été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. A..., ressortissant indien né en 2000, est entré en France en dernier lieu le 1er juillet 2023 sous couvert d’un visa de type D valable du 8 juillet 2022 au 6 octobre 2022, pour occuper un emploi saisonnier de commis de cuisine. Il était titulaire d’une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « travailleur saisonnier » valable du 10 novembre 2022 au 9 novembre 2025 délivrée le 27 février 2023, sur le fondement de l’article L. 421-34 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Le 8 septembre 2023, il a sollicité un changement de statut de « travailleur saisonnier » à « salarié » en présentant une autorisation de travail délivrée le 3 mai 2023 à la SAS Nord du Lac pour un contrat à durée déterminée de 18 mois à compter du 1er mai 2023. Les services de la préfecture ayant refusé d’enregistrer cette demande au motif qu’elle constituait une première demande nécessitant la présentation d’un visa de long séjour qu’il ne présentait pas, M. A... a réitéré sa demande de changement de statut par une lettre en recommandé avec avis de réception du 9 juillet 2024, reçue le 15 juillet 2024. Par un arrêté du 20 septembre 2024, le préfet de la Savoie a retiré la carte de séjour pluriannuelle portant la mention « travailleur saisonnier » délivrée à M. A... et a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un jugement dont il relève appel, le tribunal administratif de Grenoble a rejeté ses demandes tendant à l’annulation de l’arrêté du 20 septembre 2024 et de la décision implicite ayant rejeté sa demande de changement de statut.
Sur le refus de changement de statut :
Aux termes de l’article L. 412-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d’une carte de séjour temporaire (…) est subordonnée à la production par l’étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l’article L. 411-1 ». Aux termes de l’article L. 421-34 du même code : « L’étranger qui exerce un emploi à caractère saisonnier, tel que défini au 3° de l'article L. 1242-2 du code du travail, et qui s’engage à maintenir sa résidence habituelle hors de France, se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « travailleur saisonnier » d’une durée maximale de trois ans. / Cette carte peut être délivrée dès la première admission au séjour de l’étranger. / Elle autorise l’exercice d’une activité professionnelle et donne à son titulaire le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu’elle fixe et qui ne peuvent dépasser une durée cumulée de six mois par an (…) ». Aux termes de l’article R. 5221-25 du code du travail : « Le contrat de travail saisonnier de l’étranger est visé, avant son entrée en France, par le préfet territorialement compétent (…) / La procédure de visa par le préfet s’applique également lors du renouvellement de ce contrat et lors de la conclusion d’un nouveau contrat de travail saisonnier en France ». Pour revenir en France après être retourné dans son pays d’origine au terme de son contrat, l’étranger détenteur d’une carte de séjour pluriannuelle en qualité de travailleur saisonnier doit avoir conclu un nouveau contrat de travail saisonnier visé par le préfet.
Aux termes des dispositions de l’article L. 433-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger qui sollicite la délivrance d’une carte de séjour temporaire (…) sur un autre fondement que celui au titre duquel lui a été délivré la carte de séjour (…), se voit délivrer le titre demandé lorsque les conditions de délivrance, correspondant au motif de séjour invoqué, sont remplies, sans que soit opposable la condition prévue à l’article L. 412-1. (…). ».
Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Savoie a refusé à M. A... une première fois un changement de statut au motif qu’il n’avait pas produit un visa de long séjour. Il ressort des pièces produites en première instance par le préfet que celui-ci a, dans le cadre d’une procédure de référé sur le fondement de l’article L. 521-3 du code de justice administrative, justifié son refus d’instruire la première demande d’autorisation de changement de statut de M. A... par l’absence de production d’un tel visa, imposé par les dispositions de l’article L. 421-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors que le titre de travailleur saisonnier qu’il détenait ne lui permettait pas d’en être dispensé et qu’il ne produisait au surplus pas d’autorisation de travail prévue aux articles L. 5221-2 du code du travail et à l’article L. 421-1 précité. En l’absence de tout changement de la situation de fait et de tout autre motif avancé par le préfet, la décision implicite en litige doit être regardée comme reposant sur les motifs retenu pour rejeter la première demande. Toutefois, d’une part, M. A... produit l’autorisation de travail délivrée sur le fondement de l’article L. 5221-2 du code du travail. D’autre part, les dispositions de l’article L. 433-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile précisent expressément que la détention d’un visa de long séjour n’est pas opposable à l’étranger qui sollicite la délivrance d’un titre de séjour sur un autre fondement que celui du titre dont il est titulaire, ce qui est le cas de l’appelant. Dans ces conditions, M. A... est fondé à soutenir que le refus implicite en litige méconnaît les dispositions précitées, et à en demander l’annulation pour ce motif.
Compte tenu de ses motifs, le présent arrêt implique, en application des dispositions de l’article L. 911-1 du code de justice administrative et en l’absence de réserves de l’administration, que la préfète de la Savoie délivre à M. A... un titre de séjour portant la mention « salarié ». Il y a lieu de l’y enjoindre, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de prononcer d’astreinte.
Sur le retrait du titre de séjour :
Pour retirer à M. A... son titre de séjour en tant que « travailleur saisonnier », le préfet de la Savoie s’est fondé sur la circonstance que l’appelant avait établi sa résidence habituelle en France, faute de justifier être retourné dans son pays d’origine à l’issue d’une période de six mois. Il ne ressort pas de la décision en litige que le préfet se serait cru tenu de retirer le titre de séjour de M. A... compte tenu de la durée de séjour de ce dernier sur le territoire, excédant six mois. Le motif pour lequel M. A... ne serait pas retourné temporairement dans son pays d’origine est à cet égard sans incidence. Par suite, le moyen doit être écarté.
Sur l’obligation de quitter le territoire français :
L’obligation de quitter le territoire français étant fondée sur le retrait du titre de séjour dont M. A... était titulaire, tous deux antérieurs à la décision implicite de rejet annulée par le présent arrêt, le moyen tiré de l’illégalité de cette obligation en raison de l’illégalité du refus de délivrance d’un titre de séjour « salarié » ne peut qu’être écarté. Toutefois, M. A... disposant d’un droit au séjour pour les motifs exposés au point 4, la décision l’obligeant à quitter le territoire français doit être annulée.
Il résulte de tout ce qui précède que M. A... est fondé à soutenir que c’est à tort que par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Grenoble a rejeté ses conclusions à fin d’annulation de la décision implicite rejetant sa demande de changement de statut et de l’obligation de quitter le territoire français ainsi que les conclusions à fin d’injonction sous astreinte y afférentes.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A... et non compris dans les dépens.
DÉCIDE :
Article 1er : Le jugement n° 2407933 du tribunal administratif de Grenoble du 31 décembre 2024 est annulé en tant qu’il a rejeté les conclusions à fin d’annulation de la décision implicite rejetant la demande de changement de statut et de l’obligation de quitter le territoire français ainsi que les conclusions à fin d’injonction qui leur sont liées.
Article 2 : La décision implicite du préfet de la Savoie refusant un changement de statut à M. A... et la décision du 20 septembre 2024 portant obligation de quitter le territoire français sont annulées.
Article 4 : Il est enjoint à la préfète de la Savoie de délivrer à M. A..., dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt, un titre de séjour portant la mention « salarié ».
Article 4 : L’État versera à M. A..., une somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée à la préfète de la Savoie et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Chambéry en application de l’article R. 751-11 du code de justice administrative.
Délibéré après l’audience du 30 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Arbarétaz, président de chambre,
Mme Vinet, présidente-assesseure,
Mme Soubié, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 novembre 2025.
La rapporteure,
A.-S. Soubié
Le président,
Ph. Arbarétaz
La greffière,
F. Bossoutrot
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,