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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA69-25LY01257

COUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON — Décision N° CAA69-25LY01257

jeudi 16 octobre 2025

JuridictionCOUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON
SectionCOUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON
N° DossierCAA69-25LY01257
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre - formation à 3
Avocat requérantCabinet Arvis Avocats

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédures contentieuses antérieures

Mme A... B... a demandé au tribunal administratif de Lyon d’annuler les décisions par lesquelles le ministre de l’intérieur et des Outre-mer et la préfète du Rhône ont implicitement rejeté sa demande du 1er janvier 2023 tendant à l’octroi du bénéfice de la protection fonctionnelle, auxquelles s’est substituée la décision expresse du 13 juin 2023 par laquelle le ministre de l’intérieur a rejeté cette demande.

Par un jugement n° 2304550 du 10 mars 2025, le tribunal a rejeté sa demande.

Mme B... a également demandé au tribunal administratif de Lyon d’annuler la décision du 1er juin 2023 par laquelle la préfète du Rhône l’a affectée sur le poste de chargée de la commission médicale des permis de conduire à la direction de la sécurité et de la protection civile au sein de la préfecture du Rhône à compter du 30 mai 2023, ainsi que la décision du 25 juillet 2023 par laquelle la préfète du Rhône l’a affectée sur le poste de chargée de l’application de la réglementation relative aux activités ou professions réglementées, à titre rétroactif, à compter du 30 mai 2023.

Par un jugement n° 2306592 du 10 mars 2025, le tribunal a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour

I. Par une requête enregistrée le 12 mai 2025 sous le numéro 25LY01257, Mme B..., représentée par Arvis Avocats, demande à la cour :

1°) d’annuler le jugement n° 2304550 du 10 mars 2025 en tant qu’il a rejeté ses conclusions tendant à l’annulation de la décision du 13 juin 2023 par laquelle le ministre lui a refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) d’annuler cette décision du 13 juin 2023 ;

3°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans un délai d’un mois à compter de la notification de l’arrêt à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l’État la somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
– le jugement est irrégulier en ce que la minute n’est pas signée ;
– la décision est entachée d’une erreur de droit au regard de l’article 6 de la loi du 9 décembre 2016, dès lors que la décision n’a pas tenu compte de sa qualité de lanceur d’alerte, dont la protection est garantie par les articles L. 135-1 et suivants du code général de la fonction publique ; en sa qualité de lanceur d’alerte elle devait être protégée tant des agissements de ses collègues que de ceux de sa hiérarchie ;
– elle a fait l’objet de représailles à la suite de l’alerte qu’elle a lancée, sous forme de mise à l’écart, de dénigrement et de menaces de mort, par deux collègues dont elle avait dénoncé les agissements ; elle en a régulièrement alerté sa hiérarchie sans qu’aucune réponse ne lui soit apportée ; cette situation est à l’origine de la dégradation de son état de santé ; elle a dû porter plainte contre l’une de ses collègues ;
– elle a été victime d’agissements harcelants de la part de l’administration, allant jusqu’à des sanctions disciplinaires de suspension et de révocation illégales, qui ont été annulées par le tribunal administratif de Lyon ; en 2024, sa mère a été informée d’un projet de retrait de sa nationalité française ; sa sœur a fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français, annulée par un jugement du tribunal administratif de Lyon ;
– l’altération de son état de santé a été reconnue imputable au service.

Par un mémoire enregistré le 12 septembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il renvoie à ses écritures de première instance et à la motivation du jugement.

Par une ordonnance du 15 septembre 2025, l’instruction a été close, en dernier lieu, au 22 septembre 2025.

II. Par une requête enregistrée le 12 mai 2025 sous le numéro 25LY01258, Mme B..., représentée par Arvis Avocats, demande à la cour :

1°) d’annuler le jugement n° 2306592 du 10 mars 2025 ;

2°) d’annuler la décision du 1er juin 2023 par laquelle la préfète du Rhône l’a affectée sur le poste de chargée de la commission médicale des permis de conduire à la direction de la sécurité et de la protection civile au sein de la préfecture du Rhône à compter du 30 mai 2023 ainsi que la décision du 25 juillet 2023 par laquelle la préfète du Rhône l’a affectée sur le poste de chargée de l’application de la réglementation relative aux activités ou professions réglementées, à titre rétroactif, à compter du 30 mai 2023 ;

3°) d’enjoindre à la préfecture du Rhône de la réaffecter sur son poste initial dans un délai d’un mois à compter de la notification de l’arrêt à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l’État la somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
– le jugement est irrégulier en ce que la minute n’est pas signée ;
– sa demande était recevable, dès lors que les décisions contestées ne constituaient pas de simples mesures d’ordre intérieur, puisqu’elles entraînaient une perte de rémunération et de responsabilités, qu’elles font suite au fait qu’elle avait alerté sa hiérarchie de la situation de harcèlement moral dont elle était victime, qu’elles constituent des sanctions déguisées ;
– par l’effet de l’évocation, elle reprend ses moyens de première instance, tirés d’une violation du principe du contradictoire et du droit d’accéder au dossier, de l’absence d’intérêt du service, de la violation de la règle de droit et d’un détournement de pouvoir.

Par un mémoire enregistré le 12 septembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il renvoie à ses écritures de première instance et à la motivation du jugement.

Par une ordonnance du 15 septembre 2025, l’instruction a été close, en dernier lieu, au 22 septembre 2025.


Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :
– le code général de la fonction publique ;
– le code des relations entre le public et l'administration ;
– la loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses et des recettes de l'exercice 1905 ;
– la loi du 13 juillet 1983 ;
– la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique ;
– le décret n° 2006-760 du 23 décembre 2006 ;
– le décret n° 2013-728 du 12 août 2013 ;
– le code de justice administrative ;


Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l’audience ;

Après avoir entendu au cours de l’audience publique :
– le rapport de Mme Boffy, première conseillère,
– les conclusions de M. Rivière, rapporteur public,
– et les observations de Me Bourgeois, représentant Mme B... ;


Considérant ce qui suit :

Mme B..., adjointe administrative principale de 2ème classe, affectée au bureau de l’accueil et de l’admission au séjour à compter du 6 septembre 2016 au sein de la préfecture du Rhône, a sollicité, par un courrier du 1er février 2023, le bénéfice de la protection fonctionnelle auprès du ministre de l’intérieur et de la préfète du Rhône. Elle a en outre fait l’objet de décisions de la préfète du Rhône des 1er juin et 25 juillet 2023 qui l’ont successivement affectée sur le poste de chargée de la commission médicale des permis de conduire à compter du 30 mai 2023 et, à titre rétroactif, à compter, de nouveau, du 30 mai 2023, sur le poste de chargée de l’application de la réglementation relative aux activités ou professions réglementées. Par deux requêtes concernant sa situation et ayant fait l’objet d’une instruction commune, qu’il y a lieu de joindre pour statuer par un seul arrêt, elle relève appel des jugements du tribunal administratif de Lyon n° 2304550 et n° 2306592 du 10 mars 2025 qui ont rejeté, pour l’un, sa demande d’annulation de la décision du 13 juin 2023 du ministre de l’intérieur qui s’est substituée à la décision implicite de rejet initialement née, ainsi que de la décision implicite de rejet de la préfète du Rhône, par lesquelles sa demande de protection fonctionnelle a été rejetée, et, pour l’autre, sa demande d’annulation des décisions de la préfète du Rhône des 1er juin et 25 juillet 2023.

Sur la régularité des jugements :

En ce qui concerne le moyen commun aux deux jugements :

Aux termes de l’article R. 741-7 : « Dans les tribunaux administratifs et les cours administratives d'appel, la minute de la décision est signée par le président de la formation de jugement, le rapporteur et le greffier d'audience. ».

Contrairement à ce que soutient Mme B..., les minutes des jugements attaqués du 10 mars 2025 ont été signées, aucune irrégularité ne pouvant à cet égard être retenue.

En ce qui concerne le jugement n° 2306592 :

Les mesures prises à l’égard d’agents publics qui, compte tenu de leurs effets, ne peuvent être regardées comme leur faisant grief, constituent de simples mesures d’ordre intérieur insusceptibles de recours. Toutefois, le changement d'affectation d'un fonctionnaire qui a pour effet de le priver d'un avantage pécuniaire antérieurement versé ne présente pas le caractère d'une simple mesure d'ordre intérieur. Par suite, le changement d'affectation qui prive un fonctionnaire du bénéfice de la nouvelle bonification indiciaire (NBI) est susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir.

Il ressort de la fiche du poste d’« agent chargé de la délivrance des titres de séjour et de voyage » qu’il ouvre droit au bénéfice de la NBI à hauteur de 10 points, alors qu’aucun des postes auxquels Mme B... s’est trouvée affectée par les décisions des 1er juin et 25 juillet 2023 n’ouvre droit au bénéfice d’une telle prime et que, comme en justifie Mme B..., elle n’a plus perçu la NBI à compter de septembre 2023. Contrairement à ce qu’a retenu le tribunal, les décisions en litige, qui lui ont fait grief sur ce point, ne sont donc pas constitutives de mesures d’ordre intérieur et les conclusions tendant à leur annulation ne sont pas irrecevables. Mme B... est donc fondée à soutenir que le jugement n° 2306592 du 10 mars 2025 est irrégulier et doit être annulé.

Il y a donc lieu de se prononcer immédiatement par la voie de l’évocation sur les conclusions contre les décisions des 1er juin et 25 juillet 2023 et de statuer par voie d’effet dévolutif sur les autres conclusions de Mme B....

Sur la légalité de la décision refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle :

En ce qui concerne la protection due aux lanceurs d’alerte :

Aux termes de l’article 6 ter alors applicable de la loi du 13 juillet 1983, reprise à l’article L. 135-1 du code général de la fonction publique : « Un agent public signale aux autorités judiciaires des faits constitutifs d'un délit ou d'un crime dont il a eu connaissance dans l'exercice de ses fonctions conformément à l'article L. 121-11. Il peut signaler les mêmes faits aux autorités administratives. ». Aux termes de l’article L. 135-3 de ce code : « Un agent public peut signaler à l'une des autorités hiérarchiques dont il relève des faits susceptibles d'être qualifiés de conflit d'intérêts au sens de l'article L. 121-5 dont il a eu connaissance dans l'exercice de ses fonctions. (…)». Aux termes de l’article L. 135-4 du même code : « Aucun agent public ne peut faire l'objet d'une mesure concernant le recrutement, la titularisation, la radiation des cadres, la rémunération, la formation, l'appréciation de la valeur professionnelle, la discipline, le reclassement, la promotion, l'affectation, les horaires de travail ou la mutation, ni de toute autre mesure mentionnée aux 11° et 13° à 15° du II de l'article 10-1 de la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique, ni de menaces ou de tentatives de recourir à celles-ci pour avoir : /1° Effectué un signalement ou une divulgation publique dans les conditions prévues aux articles 6 et 8 de la même loi ; /2° Signalé ou témoigné des faits mentionnés aux articles L. 135-1 et L. 135-3 du présent code. /Dans les cas prévus aux 1° et 2° du présent article, les agents publics bénéficient des protections prévues aux I et III de l'article 10-1 et aux articles 12 à 13-1 de la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 précitée. ».

Il apparaît en l’espèce que Mme B..., avec une autre personne restée anonyme, a signalé les agissements délictuels de collègues au sein de la direction des migrations et de l’intégration (DMI), à l’origine d’une enquête interne dans le courant du 1er semestre 2019, qui a débouché sur un signalement le 9 août 2019 au procureur pour des soupçons de fraude concernant deux agents, par la suite révoqués, et dont l’un a été mis en examen. Pour ce signalement, qui a contribué à mettre au jour un important réseau de corruption au sein du service, Mme B..., qui doit être regardée comme lanceur d’alerte, relevait de la protection prévue par les dispositions précitées.

En premier lieu, il ne ressort ni des termes de la décision du 13 juin 2023, qui précise d’ailleurs qu’en cette matière « il appartient à l’administration d’examiner de manière approfondie la demande présentée par l’agent demandeur et d’octroyer cette protection en toute connaissance de cause », ni des éléments du dossier, que le ministre de l’intérieur se serait abstenu de tenir compte de la situation de lanceur d’alerte de Mme B... avant de lui refuser le bénéfice de la protection fonctionnelle. Le moyen tiré d’une erreur de droit doit par suite être écarté.

En deuxième lieu, Mme B... soutient qu’elle a été l’objet de représailles, allant jusqu’à des menaces de mort de la part de collègues, sans être protégée par l’administration. Si Mme B... fait valoir que son nom aurait été divulgué lors du conseil de discipline concernant les agents finalement révoqués en septembre 2021, rien ne permet toutefois de considérer que la hiérarchie de Mme B... n’aurait pas protégé son anonymat. Celui-ci a d’ailleurs été préservé lors de son audition avec les inspecteurs généraux de l’administration, l’entretien s’étant déroulé hors des locaux de la préfecture en 2020. Même si elle a pu exprimer un doute sur la nécessité d’une telle démarche, il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que sa hiérarchie se serait opposée à ce que l’intéressée dépose plainte contre l’une de ses collègues, ce qu’elle a fait le 28 février 2022 pour menaces et dénonciations calomnieuses, soit plus d’un an après le début, en décembre 2020, des faits ainsi dénoncés, mais sans justifier des suites données à cette procédure. Ces faits ne sont par ailleurs corroborés par aucune autre pièce que les messages qu’elle a adressés à sa hiérarchie, au demeurant très allusifs, et ce dépôt de plainte. En dépit de leur gravité, Mme B... n’a d’ailleurs demandé le bénéfice de la protection fonctionnelle que le 1er février 2023, soit près d’un an plus tard. Ainsi la matérialité des menaces dont elle se prévaut ne paraît pas établie.

En troisième lieu, il résulte des dispositions précitées que la protection due aux lanceurs d’alerte, qui est circonscrite à l’interdiction de prendre des mesures de rétorsion en lien avec les signalements effectués, ne fait pas obstacle à ce que des mesures disciplinaires puissent être prises à leur encontre sur un autre fondement. Il n’apparaît pas ici que les décisions défavorables et la sanction dont Mme B... a fait l’objet à compter de janvier 2022, qui tiennent en particulier à une suspicion de faits de corruption passive, seraient en lien avec les signalements qu’elle avait antérieurement effectués en 2019 qui, comme il a déjà été dit, ont donné lieu à la saisine du procureur de la République et de l’inspection générale de l’administration ainsi qu’à la mise en examen et à la révocation de deux fonctionnaires, aucune pièce du dossier ne permettant de justifier d’autres mesures de rétorsion dont elle aurait entretemps été l’objet. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que Mme B... aurait eu à subir une dégradation de ses conditions de travail après le signalement des faits, ni qu’elle aurait été mise à l’écart, ou qu’elle aurait subi un silence de la hiérarchie, qui a continué de lui répondre et de la recevoir en entretien. Sur ce dernier point, et compte tenu de l’enquête en cours, la préfecture n’était pas tenue de lui communiquer les pièces sollicitées à la suite de son audition libre du 30 septembre 2021.

Il résulte de tout ce qui précède que le ministre était fondé à refuser le bénéfice de la protection fonctionnelle à Mme B... en sa qualité de lanceur d’alerte, la matérialité des menaces et mesures de rétorsion dont elle se prévaut n’étant pas avérée.

En ce qui concerne la protection due aux agents victimes de harcèlement moral :

Aux termes de l’article L. 134-1 du code général de la fonction publique : « L'agent public ou, le cas échéant, l'ancien agent public bénéficie, à raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire, dans les conditions prévues au présent chapitre. ». Aux termes de l’article L. 134-6 de ce code : « Lorsqu'elle est informée, par quelque moyen que ce soit, de l'existence d'un risque manifeste d'atteinte grave à l'intégrité physique de l'agent public, la collectivité publique prend, sans délai et à titre conservatoire, les mesures d'urgence de nature à faire cesser ce risque et à prévenir la réalisation ou l'aggravation des dommages directement causés par ces faits. / Ces mesures sont mises en œuvre pendant la durée strictement nécessaire à la cessation du risque. ». Aux termes de l’article L. 133-2 du même code : « Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ». Enfin, aux termes de l’article L. 133-3 dudit code : « Aucun agent public ne peut faire l'objet de mesures mentionnées au premier alinéa de l'article L. 135-4 pour avoir : / (…) / 1° Subi ou refusé de subir les faits (…) de harcèlement moral mentionnés à l'article L. 133-2 ; / 2° Formulé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces faits ; / 3° De bonne foi, relaté ou témoigné de tels faits. / Dans les cas prévus aux 1° à 3° du présent article, les agents publics bénéficient des protections prévues aux I et III de l'article 10-1 et aux articles 12 à 13-1 de la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique. ».

D’une part, ces dispositions établissent à la charge de l’administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l’agent est exposé, mais aussi d’assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l’administration à assister son agent dans l’exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l’autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l’espèce.

D’autre part, il appartient à l’agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu’il entend contester le refus opposé par l’administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d’en faire présumer l’existence. Il incombe à l’administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d’apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu’il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d’instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu’ils sont constitutifs d’un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l’administration auquel il est reproché d’avoir exercé de tels agissements et de l’agent qui estime avoir été victime d’un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l’exercice normal du pouvoir hiérarchique.

En l’espèce, en réponse à son courrier électronique du 6 juillet 2020 qui indiquait à titre informatif une ambiance pesante régnant au sein du bureau de l’accueil et de l’admission, la hiérarchie a proposé à l’intéressée de la recevoir en entretien et l’a mise à même d’exposer ses difficultés, rien ne permettant de dire qu’elle en aurait été empêchée. Par un courrier électronique du 8 décembre 2020, elle a par ailleurs demandé conseil dans la perspective de déposer une main-courante à l’encontre d’une collègue dont elle avait signalé les agissements délictueux, auquel sa hiérarchie a répondu favorablement, sans que la maladresse dans l’expression de la réponse, au demeurant non relevée par la requérante au moment des faits, ait été de nature à traduire un manque de considération et d’écoute. Il ressort également des évaluations pour les années 2017 à 2020 que les appréciations étaient élogieuses, Mme B... remerciant, en observation, de la confiance qui lui était accordée. Rien ne permet de dire que Mme B... aurait été victime d’une mise à l’écart, d’une surcharge de travail ni d’une campagne de dénonciation calomnieuse. Il ne peut être retenu une présomption de harcèlement moral sur ces points.

En revanche, Mme B... a fait l’objet de plusieurs décisions défavorables prises à son encontre à compter de janvier 2022, soit une décision de suspension à titre conservatoire du 10 janvier 2022, une décision de refus de réintégration en date du 26 janvier 2023 et une décision de révocation en date du 6 octobre 2023, toutes annulées par différents jugements du tribunal administratif de Lyon, dont certains définitifs. Mme B... se prévaut par ailleurs d’un projet de retrait de la nationalité française de sa mère et d’une mesure d’éloignement dont a fait l’objet sa sœur. La succession de ces décisions est de nature à faire présumer une situation de harcèlement.

Toutefois, ainsi que le fait valoir l’administration, il ressort des pièces du dossier que les décisions défavorables dont Mme B... a fait l’objet répondaient à des considérations étrangères à tout harcèlement, ayant été prises dans le prolongement d’une situation de suspicion de corruption passive pour laquelle elle a été auditionnée par les forces de police le 30 septembre 2021 et des conclusions d’un rapport d’enquête de l’inspection générale de l’administration relatives à certains de ses agissements regardés comme fautifs par l’administration, et notamment la délivrance supposément indue d’un titre de séjour et des pressions exercées sur ses collègues afin de traiter prioritairement des demandes de membres d’une même famille impliquée dans un réseau de fraude aux titres de séjour. Aucune de ces décisions ne traduit par elle-même, faute de plus d’éléments au dossier, une situation avérée de harcèlement.

Par ailleurs, les décisions concernant des membres de sa famille, outre qu’elles sont postérieures à la décision en litige, ne sont pas davantage de nature à révéler une situation de harcèlement dès lors que, concernant la situation de sa mère, aucune décision n’a été prise, les pièces ne révélant qu’un projet de décision et que, pour sa sœur, la mesure d’éloignement dont elle a fait l’objet et qui été annulée par le tribunal administratif de Lyon pour défaut d’examen, a été prise par le préfet de l’Ain sans qu’un lien direct avec la situation de Mme B... soit établi.

Enfin, la dégradation de l’état de santé de Mme B..., pour malheureuse qu’elle soit, et la reconnaissance de l’imputabilité au service de ses pathologies, ne suffisent pas non plus, en tant que telles, à témoigner d’une telle situation de harcèlement.

Ainsi, faute de situation avérée de harcèlement moral, Mme B... n’est pas fondée à soutenir que les décisions en litige lui refusant l’octroi de la protection fonctionnelle auraient méconnu les dispositions du code général de la fonction publique citées ci-dessus.

Il résulte de ce qui précède que Mme B... n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement n° 2304550 du 10 mars 2025, le tribunal a rejeté ses conclusions tendant à l’annulation de la décision contestée du 13 juin 2023.

Sur la légalité des décisions de la préfète du Rhône des 1er juin et 25 juillet 2023 :

En premier lieu, si la circonstance qu'un agent a subi ou refusé de subir des agissements de harcèlement moral ne saurait légalement justifier que lui soit imposée une mesure relative à son affectation, à sa mutation ou à son détachement, elle ne fait pas obstacle à ce que l'administration prenne, à l'égard de cet agent, dans son intérêt ou dans l'intérêt du service, une telle mesure si aucune autre mesure relevant de sa compétence, prise notamment à l'égard des auteurs des agissements en cause, n'est de nature à atteindre le même but. Lorsqu'une telle mesure est contestée devant lui par un agent public au motif qu'elle méconnaît les articles L. 133-2 et L. 133-3 du code général de la fonction publique, il incombe d'abord au juge administratif d'apprécier si l'agent a subi ou refusé de subir des agissements de harcèlement moral.

Ainsi qu’il a été précisé plus haut, aucun fait de harcèlement moral ne saurait être retenu à l’encontre de l’intéressée. Il résulte en outre du courrier de notification de la décision du 1er juin 2023 que son changement d’affectation a été décidé en considération de l’intérêt du service, dès lors que l’intéressée avait fait part à diverses reprises des difficultés qu’elle estimait rencontrer dans son poste, ainsi que du fait qu’une procédure disciplinaire venait d’être engagée à son encontre. Il ressort des pièces du dossier que Mme B... avait déposé plainte pour harcèlement le 6 mars 2023. Par ailleurs, le conseil de discipline avait été saisi le 9 mai 2023, pour des faits de corruption passive dont elle était alors soupçonnée. Dans ces conditions, le retour sur son poste d’origine, à la suite de la mesure de suspension dont elle avait fait l’objet, aurait été de nature à la mettre en difficulté, comme les agents de son service. Le préfet du Rhône était par suite fondé à lui proposer une nouvelle affectation, dans son intérêt et dans l’intérêt du service.

En deuxième lieu, une mesure revêt le caractère d’une sanction disciplinaire déguisée lorsque, tout à la fois, il en résulte une dégradation de la situation professionnelle de l’agent concerné et que la nature des faits qui ont justifié la mesure et l’intention poursuivie par l’administration révèlent une volonté de sanctionner cet agent.

Mme B... fait valoir que les mesures en litige ont modifié ses missions et des éléments de sa rémunération, qu’elle ne réalise plus de fonctions comprenant la connaissance de la réglementation et qu’elle n’effectue pas toutes les missions prévues par la fiche du poste d’agent chargée de l’application de la règlementation relative aux activités ou professions réglementées. Toutefois, il apparaît que Mme B... a été affectée, au sein de la préfecture du Rhône, à la direction de la sécurité et de la protection civile, au bureau des polices administratives, d’abord sur un poste de chargée de la commission médicale des permis de conduire puis sur un poste de chargée de l’application de la réglementation relative aux activités ou aux professions réglementées. Ces deux postes correspondent à des emplois de catégorie C, dont relève Mme B..., et comprennent des tâches pouvant être confiées à un adjoint administratif, telles que l’instruction de demandes, le renseignement de tableurs et de fichiers ou encore la gestion de planning et de l’accueil téléphonique. Dès lors, ces changements d’affectation n’ont entraîné pour Mme B... aucune diminution de ses responsabilités. Contrairement à ce que soutient Mme B..., il ne ressort pas des pièces du dossier qu’elle aurait eu à subir une baisse de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d’expertise. Il résulte de ce qui précède que les décisions contestées des 1er juin 2023 et 25 juillet 2023, prises dans l’intérêt du service, quand bien même elles ont eu pour conséquence la perte du bénéfice de la NBI, ne constituaient pas des sanctions déguisées et ne présentaient pas un caractère disciplinaire. Elles ne procèdent pas davantage d’un détournement de pouvoir.

En troisième lieu, il résulte de ce qui précède que les décisions en litige constituent des mesures de mutation dans l’intérêt du service, lesquelles n’ont pas à être motivées. Le moyen tiré de l’insuffisante motivation de ces décisions, qui est inopérant, doit être écarté.

En dernier lieu, aux termes de l’article 65 de la loi du 22 avril 1905 : « Tous les militaires, tous les employés et ouvriers de toutes administrations publiques ont droit à la communication personnelle et confidentielle de toutes les notes, feuilles signalétiques et tous autres documents composant leur dossier, soit avant d'être l'objet d'une mesure disciplinaire ou d'un déplacement d'office, soit avant d'être retardé dans leur avancement à l'ancienneté. ». Un agent public faisant l’objet d’une mesure prise en considération de sa personne, qu’elle soit ou non justifiée par l’intérêt du service, doit être mis à même de demander la communication de son dossier, en étant averti en temps utile de l’intention de l’autorité administrative de prendre la mesure en cause ; dans le cas où l’agent public fait l’objet d’un déplacement d’office, il doit être regardé comme ayant été mis à même de solliciter la communication de son dossier s’il a été préalablement informé de l’intention de l’administration de le muter dans l’intérêt du service, quand bien même le lieu de sa nouvelle affectation ne lui aurait pas alors été indiqué.

En l’espèce, il ressort des pièces du dossier qu’au cours d’entretiens qui se sont tenus les 26 et 30 mai 2023 avec la direction des ressources humaines, Mme B... a été informée de son changement d'affectation dans l’intérêt du service. Il n’apparaît pas que l’intéressée aurait été dans l’impossibilité de présenter ses observations, alors qu’elle a elle-même rédigé un compte-rendu très détaillé de ces deux entretiens indiquant les réponses qu’elle avait été en mesure d’apporter, ni qu’elle n’aurait pas été en mesure de solliciter la communication de son dossier. Aucun vice de procédure pour non-respect du principe du contradictoire ne saurait donc être retenu.

Il en résulte que la demande de Mme B... tendant à l’annulation des décisions de la préfète du Rhône des 1er juin et 25 juillet 2023 doit être rejetée en toutes ses conclusions.

Sur les conclusions à fins d’injonction :

Compte tenu de ses motifs, le présent arrêt n’implique aucune mesure d’exécution spécifique. Les conclusions à fin d’injonction présentées par Mme B... doivent dès lors être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l’État, qui n’a pas, dans la présente instance, la qualité de partie perdante, verse à Mme B... les sommes qu’elle réclame au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.


DÉCIDE :



Article 1er : Le jugement n° 2306592 du tribunal administratif de Lyon en date du 10 mars 2025 est annulé.

Article 2 : La demande de Mme B... tendant à l’annulation des décisions de la préfète du Rhône des 1er juin et 25 juillet 2023 est rejeté.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par Mme B... est rejeté.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A... B... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée à la préfète du Rhône.





Délibéré après l’audience du 30 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Picard, président de chambre,
Mme Duguit-Larcher, présidente assesseure,
Mme Boffy, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 16 octobre 2025.

La rapporteure,





I. BoffyLe président,





V-M. Picard
La greffière,





F. Bossoutrot
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,



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