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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA75-21PA05433

Cour administrative d'appel de Paris — Décision N° CAA75-21PA05433

jeudi 19 mai 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Paris
SectionCour administrative d'appel de Paris
N° DossierCAA75-21PA05433
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantSEBAN ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

La société civile immobilière B a demandé au tribunal administratif de Melun d'annuler la décision du 20 juin 2019 par laquelle l'établissement public foncier d'Île-de-France a décidé d'exercer son droit de préemption sur le bien cadastré C situé D à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

Par un jugement n° 1907650 du 17 août 2021, le tribunal administratif de Melun a annulé l'arrêté contesté.

Procédure devant la Cour :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés les 15 octobre 2021 et 17 janvier 2022, l'établissement public foncier d'Île-de-France, représenté par Me Lherminier, demande à la Cour :

1°) d'annuler le jugement n° 1907650 du 17 août 2021 du tribunal administratif de Melun ;

2°) de rejeter la requête de la société civile immobilière B ;

3°) de mettre à la charge de la société civile immobilière B la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les premiers juges ont statué ultra petita dès lors que le moyen tiré de l'absence de réalité du projet n'avait pas été soulevé en première instance ;

- le jugement n'est pas suffisamment motivé en ce que, pour juger que la réalité du projet n'est pas établie, le point 17 se borne à renvoyer aux points 9 à 12 du jugement sans prendre en compte les pièces du dossier ;

- la décision est suffisamment motivée dès lors qu'elle se réfère à la délibération du 17 décembre 2015 ayant instauré le périmètre d'attente d'un projet d'aménagement global, au plan local d'urbanisme et à l'orientation d'aménagement et de programmation de secteur des Alouettes qui permet de bien identifier la nature de l'opération ;

- la réalité du projet est établie en ce qu'a été signée une convention d'intervention foncière entre la commune de Fontenay-sous-Bois et l'établissement public foncier d'Île-de-France, ce dernier ayant réalisé d'autres acquisitions foncières sur une parcelle voisine, et que des études préalables ont été menées.

Par des mémoires en défense enregistrés le 12 janvier et 1er février 2022, la société civile immobilière B, représentée par Me Destal, conclut au rejet de de la requête, à la confirmation du jugement et à ce qu'il soit mis à la charge de l'établissement public foncier d'Île-de-France la somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée à la commune de Fontenay-sous-Bois qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme Guilloteau, rapporteure publique,

- les observations de Me Laffitte substituant Me Lherminier, représentant l'établissement public foncier d'Île-de-France,

- et les observations de Me Destal, représentant la société civile immobilière B.

Considérant ce qui suit :

1. La société civile immobilière B est propriétaire de trois lots de copropriété sur la parcelle AM 463 située 192 rue Carnot à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), d'une superficie de 1 542,03 m², soit des entrepôts ainsi qu'un ensemble de locaux commerciaux et de bureaux. Elle a déposé une déclaration d'intention d'aliéner le 19 avril 2019 en vue de la céder pour un prix principal de 7 millions d'euros plus un complément entre 1,5 et 6 millions d'euros, à la société DCB Capital dont le siège social est à La Mulatière (Rhône). Après une visite du bien effectuée le 29 mai 2019, l'établissement public foncier d'Ile-de-France, lié à la commune de Fontenay-sous-Bois par une convention de veille foncière depuis 2011, a décidé, le 20 juin 2019, de préempter le bien pour la somme de 1 635 000 euros. Cette offre de prix a été rejetée le 5 août 2019 et la société a saisi le tribunal administratif de Paris le 13 août 2019, qui a transmis la requête au tribunal administratif de Melun le 23 août 2019, d'une demande d'annulation de la décision du 20 juin 2019. Par une ordonnance du 19 septembre 2019, le juge des référés de ce tribunal a suspendu l'exécution de cette décision. Le pourvoi formé le 10 octobre 2019 contre cette ordonnance par l'établissement public foncier d'Ile-de-France n'a pas été admis par le Conseil d'Etat par une ordonnance du 25 juillet 2020, au motif qu'il était dépourvu de fondement. Par un jugement du 17 août 2021 dont l'établissement public foncier d'Île-de-France relève appel, le tribunal administratif de Melun a annulé la décision contestée.

Sur la régularité du jugement attaqué':

2. L'établissement public foncier d'Île-de-France soutient en premier lieu que les premiers juges ont statué ultra petita dès lors que le moyen tiré de l'absence de réalité du projet n'avait pas été soulevé en première instance. Il ressort cependant des écritures de la société civile immobilière B devant le tribunal administratif de Melun qu'elle avait relevé, dans son mémoire du 13 août 2019, " que sera considérée comme illégale une décision de préemption s'il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'existait () un projet même imprécis " et que " la motivation tirée de l'existence d'un PAPAG () constitue un aveu d'absence de définition précise de tout projet sur la zone objet de la décision de préemption qui, ce faisant, est illégale " et, dans son mémoire du 23 juin 2021, " qu'aucun projet ou action d'aménagement global n'existait à la date de la décision de préemption " et qu'elle avait " démontré () que la réalité du projet d'aménagement n'était pas démontrée ". Il en résulte que le moyen tiré de l'absence de la réalité du projet, quand bien même il a pu être développé dans un paragraphe consacré à la motivation de la décision, avait été soulevé devant les premiers juges.

3. En second lieu, aux termes de l'article L. 9 du code de justice administrative : " Les jugements sont motivés ". Si le juge administratif doit statuer sur l'ensemble des moyens et conclusions qui lui sont soumises, il n'est en revanche pas tenu de répondre à la totalité des arguments présentés à l'appui d'un moyen.

4. S'il ressort des mentions du jugement que, pour annuler la décision au motif de l'absence de réalité du projet, il s'est, au point 17, référé aux points 9 à 12, une telle motivation par référence, outre qu'elle n'est proscrite par aucune disposition législative ou réglementaire, n'est en l'espèce pas constitutive d'un défaut de motivation dès lors que les points 9 à 12 comportent des considérations de fait suffisantes, notamment, s'agissant du point 10 sur l'absence d'un projet détaillé et s'agissant du point 11 sur l'absence d'un projet d'aménagement. Dans ces conditions, et quand bien même le jugement ne mentionne ni le contrat d'intervention foncière ni les études préalables ni les acquisitions récentes de l'établissement public foncier d'Île-de-France, le moyen tiré de l'insuffisante motivation du jugement ne peut qu'être écarté.

Sur le bien-fondé du jugement :

5. Les premiers juges ont annulé la décision contestée aux motifs qu'elle n'était pas motivée et que la réalité du projet n'était pas établie.

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels. / L'aménagement, au sens du présent livre, désigne l'ensemble des actes des collectivités locales ou des établissements publics de coopération intercommunale qui visent, dans le cadre de leurs compétences, d'une part, à conduire ou à autoriser des actions ou des opérations définies dans l'alinéa précédent et, d'autre part, à assurer l'harmonisation de ces actions ou de ces opérations. () ". Aux termes de l'article L. 210-1 du même code : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. / () Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. Toutefois, lorsque le droit de préemption est exercé à des fins de réserves foncières dans le cadre d'une zone d'aménagement différé, la décision peut se référer aux motivations générales mentionnées dans l'acte créant la zone. / Lorsque la commune a délibéré pour définir le cadre des actions qu'elle entend mettre en œuvre pour mener à bien un programme local de l'habitat ou, en l'absence de programme local de l'habitat, lorsque la commune a délibéré pour définir le cadre des actions qu'elle entend mettre en œuvre pour mener à bien un programme de construction de logements locatifs sociaux, la décision de préemption peut, sauf lorsqu'il s'agit d'un bien mentionné à l'article L. 211-4, se référer aux dispositions de cette délibération. Il en est de même lorsque la commune a délibéré pour délimiter des périmètres déterminés dans lesquels elle décide d'intervenir pour les aménager et améliorer leur qualité urbaine. ".

7. Il résulte des dispositions citées au point précédent que les collectivités titulaires du droit de préemption urbain peuvent légalement exercer ce droit, d'une part, si elles justifient, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption.

8. D'une part, et quand bien même la décision mentionne les obligations induites par l'article 55 de la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain du 13 décembre 2000 en matière de logement social, les orientations du schéma directeur de la région Île-de-France qui souhaite favoriser la construction de logements, la loi du 3 juin 2010 relative au Grand Paris dont l'article 1er fixe l'objectif de construire 70 000 logements, le plan local d'urbanisme révisé de la commune de Fontenay-sous-Bois dont l'orientation d'aménagement et de programmation du secteur des Alouettes au sein de laquelle se trouve la parcelle en litige à proximité de la gare de Val de Fontenay et qui est destinée à accueillir les lignes 1 et 15 du métropolitain, l'instauration d'un périmètre d'attente du projet d'aménagement global sur la zone de la Pointe à destination de bureaux, commerces, logements et espaces verts, le programme d'intervention pluriannuel 2016-2020 de l'établissement public foncier d'Île-de-France, les délibérations du conseil municipal approuvant la convention d'intervention foncière et ses avenants, le contrat de développement territorial du 21 décembre 2015 poursuivant les objectifs de construction de 1 370 logements par an sur le territoire des 5 communes signataires et le caractère stratégique de l'acquisition du bien pour la réalisation des objectifs assignés, aucune de ces mentions ne fait apparaître la nature du projet.

9. D'autre part, les documents auxquels se réfèrent ces mentions ne permettent pas plus de faire apparaître le projet. Ainsi que l'ont relevé les premiers juges, si la parcelle en litige se situe au sein de l'orientation d'aménagement et de programmation " des Alouettes " annexée au plan local d'urbanisme, seule la partie nord de ce secteur est concernée par une telle orientation de site alors que sa partie sud dans laquelle se situe le lot objet de la préemption n'est incluse que dans une orientation d'aménagement et de programmation de secteur dépourvue de prescription opérationnelle et n'identifiant aucun projet ni ne donnant aucune précision sur la nature du projet devant y être mené, sinon par une simple référence, insuffisante, à un " programme mixte (logements, bureaux et commerces) ". Le projet d'aménagement et de développement durables identifie le quartier des Alouettes comme un secteur stratégique mais se borne à rappeler que son développement à court, moyen et long terme prévoit la réalisation de plusieurs projets d'aménagement qui permettront le développement de l'habitat et des activités économiques sans plus de précision. S'agissant de la convention d'intervention foncière passée entre la commune de Fontenay-sous-Bois et l'établissement public foncier d'Île-de-France le 26 avril 2011 et modifiée par des avenants du 8 décembre 2013 et du 4 décembre 2015, elle se borne à identifier le secteur des Alouettes comme un secteur cible sans toutefois apporter de précision particulière, si ce n'est dans sa partie nord, laquelle, ainsi qu'il a été dit plus haut, ne comprend pas la parcelle concernée. Enfin, la délibération du conseil territorial de l'établissement public territorial Paris Est Marne et Bois du 14 février 2018 se borne à relever, sans plus de précision, que la commune poursuit sa volonté de maitriser le développement urbain du quartier des Alouettes et notamment du secteur de la Pointe, et qu'une première série de programmes mixtes bureaux/logements/commerces est en mesure d'être lancée en attendant une seconde phase selon les décisions liées à la ligne 1 du métro. Ces documents ne faisant pas apparaître la nature du projet, il en résulte que la décision n'est pas suffisamment motivée.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier ". Aucun autre moyen n'est susceptible de fonder, en l'état de l'instruction, l'annulation de la décision attaquée.

11. Il résulte de tout ce qui précède que l'établissement public foncier d'Île-de-France n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Melun a rejeté sa demande. Ses conclusions à fin d'annulation ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. La société civile immobilière B n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions de l'établissement public foncier d'Île-de-France tendant à ce qu'une somme soit mise à sa charge au titre des dispositions précitées doivent être rejetées. Il y a lieu, en revanche, de mettre à la charge de l'établissement public foncier d'Île-de-France le versement à la société civile immobilière B d'une somme de 1 500 euros au titre des frais liés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de l'établissement public foncier d'Île-de-France est rejetée.

Article 2 : L'établissement public foncier d'Île-de-France versera à la société civile immobilière B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à l'établissement public foncier d'Île-de-France, à la société civile immobilière B et à la commune de Fontenay-sous-Bois.

Délibéré après l'audience du 28 avril 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Lapouzade, président de chambre,

- M. Diémert, président assesseur,

- M. Gobeill, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 mai 2022.

Le rapporteur,

J.-F. A

Le président,

J. LAPOUZADELa greffière,

Y. HERBER

La République mande et ordonne au préfet du Val-de-Marne, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N° 21PA05433

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