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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-20VE03438

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-20VE03438

mardi 26 juillet 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-20VE03438
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation3ème Chambre
Avocat requérantWAN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B C a demandé au tribunal administratif de Versailles de prononcer la décharge de la cotisation supplémentaire d'impôt sur le revenu à laquelle il a été assujetti au titre de l'années 2015, pour un montant de 202 127 euros, à raison de l'indemnité transactionnelle perçue à la suite de son licenciement, et de mettre à la charge de l'État les dépens et une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un jugement n° 1902640 du 3 novembre 2020, le tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 29 décembre 2020, M. C, représenté par Me Oliel, avocat, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de prononcer la décharge sollicitée, en droits et pénalités ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de condamner l'Etat aux entiers dépens.

Il soutient que :

- par application de l'article 80 duodecies du code général des impôts, l'indemnité de licenciement qu'il a perçue doit être exonérée, en toute hypothèse, dans la limite de 210 000 euros ;

- l'indemnité transactionnelle résiduelle, d'un montant de 913 090 euros doit être assimilée, à hauteur de 863 281,45 euros, à une indemnité pour licenciement abusif et, comme telle, exonérée d'impôt sur le revenu.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mars 2021, le ministre de l'économie, des finances et de la relance conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les conclusions de M. Huon, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. En sa qualité de salarié de la société anonyme (SA) Crédit Agricole depuis 2009, M. C occupait les fonctions de Directeur des Ressources Humaines (DRH) Groupe. Il s'est vu, par lettre du 19 octobre 2015, notifier son licenciement pour motifs personnels. Aux termes d'un protocole transactionnel signé le 18 novembre 2015, la SA Crédit Agricole a notamment consenti, pour mettre fin à tout litige, au versement au profit de M. C, en 2016, d'une indemnité conventionnelle de 97 553 euros et, en 2015, d'une " indemnité transactionnelle, forfaitaire, globale et définitive d'un montant de 1 434 227 euros bruts ", soit 1 123 090 euros nets. Lors de la souscription de leur déclaration de revenus de l'année 2015, M. et Mme C ont indiqué, par mention expresse, qu'ils estimaient que l'indemnité transactionnelle de 1 123 090 euros nets était exonérée à hauteur de 622 504 euros, considérant qu'une partie de cette indemnité avait pour objet la réparation des préjudices résultant d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse. Ils ont, en conséquence, au titre de l'année 2015, corrigé le montant des salaires pré-imprimés de 1 858 857 euros et porté la somme de 735 767 euros au titre des salaires imposables et la somme de 500 586 euros au titre de l'indemnité transactionnelle à imposer selon le système du quotient. Le service a néanmoins porté le montant de l'indemnité transactionnelle imposable à 913 090 euros au lieu des 500 586 euros déclarés, en estimant que l'indemnité ne pouvait être exonérée qu'à hauteur d'un plafond de 210 000 euros par application du 3° du 1. de l'article 80 duodecies du code général des impôts, et assujetti M. C à un supplément d'impôt sur le revenu de 202 127 euros en droits. Ce dernier fait appel du jugement du 3 novembre 2020 par lequel le tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande tendant à la décharge de ce supplément d'imposition.

2. Aux termes de l'article 79 du code général des impôts : " Les traitements, indemnités, émoluments, salaires, pensions et rentes viagères concourent à la formation du revenu global servant de base à l'impôt sur le revenu ". Aux termes de l'article 80 duodecies de ce même code, dans sa rédaction applicable aux sommes en litige : " 1. Toute indemnité versée à l'occasion de la rupture du contrat de travail constitue une rémunération imposable, sous réserve des dispositions suivantes. / Ne constituent pas une rémunération imposable : / 1° Les indemnités mentionnées aux articles L. 1235-1, L. 1235-2, L. 1235-3 et L. 1235-11 à L. 1235-13 du code du travail () / () / 3° La fraction des indemnités de licenciement versées en dehors du cadre d'un plan de sauvegarde de l'emploi () qui n'excède pas : / a) soit deux fois le montant de la rémunération annuelle brute perçue par le salarié au cours de l'année civile précédant la rupture de son contrat de travail, ou 50 % du montant de l'indemnité si ce seuil est supérieur, dans la limite de six fois le plafond mentionné à l'article L. 241-3 du code de la sécurité sociale en vigueur à la date du versement des indemnités / b) soit le montant de l'indemnité de licenciement prévue par la convention collective de branche, par l'accord professionnel ou interprofessionnel ou, à défaut, par la loi () / (). ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 1235-3 du code du travail, dans sa rédaction applicable : " Si le licenciement d'un salarié survient pour une cause qui n'est pas réelle et sérieuse, le juge peut proposer la réintégration du salarié dans l'entreprise, avec maintien de ses avantages acquis. / Si l'une ou l'autre des parties refuse, le juge octroie une indemnité au salarié. Cette indemnité, à la charge de l'employeur, ne peut être inférieure aux salaires des six derniers mois. Elle est due sans préjudice, le cas échéant, de l'indemnité de licenciement prévue à l'article L. 1234-9 ". L'article L. 1235-1 du même code, dans sa rédaction applicable, dispose qu'" En cas de litige, () / (), le juge à qui il appartient d'apprécier () le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles / () / Si un doute subsiste, il profite au salarié ".

4. M. C soutient que l'indemnité globale nette de licenciement d'un montant de 1 220 643 euros est exonérée d'impôt sur le revenu à hauteur de 1 073 281,45 euros, à raison de 228 240 euros, proratisés à 210 000 euros pour l'année 2015, exonérés sur le fondement de l'article 80 duodecies du code général des impôts, et de 863 281,45 euros exonérés en ce qu'ils correspondent à la réparation d'un préjudice, aucun supplément d'impôt ne pouvant par suite être mis à sa charge. Il résulte de l'instruction que, pour déterminer l'imposition due par l'intéressé au titre de l'année 2015 et, par suite, le montant de la rectification en cause, l'administration fiscale a fait application des dispositions du 3° du 1. de l'article 80 duodecies et regardé les sommes perçues par M. C comme exonérées à hauteur de 210 000 euros et imposables à hauteur de seulement 913 090 euros, de sorte que la contestation de ce dernier ne porte en réalité que sur la qualification à donner à la somme complémentaire de 863 281,45 euros au regard du 1° du 1. de l'article 80 duodecies et de l'article L. 1235-3 du code du travail.

5. Pour déterminer si une indemnité versée en exécution d'une transaction conclue à l'occasion de la rupture d'un contrat de travail est imposable, il appartient à l'administration et, lorsqu'il est saisi, au juge de l'impôt, de rechercher la qualification à donner aux sommes qui font l'objet de la transaction. Ces dernières ne sont susceptibles d'être regardées comme une indemnité pour licenciement sans cause réelle et sérieuse mentionnée à l'article L. 1235-3 du code du travail que s'il résulte de l'instruction que la rupture des relations de travail est assimilable à un tel licenciement. Dans ce cas, les indemnités accordées au titre d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse y compris d'un salarié exerçant également des fonctions de mandataire social, sont exonérées d'imposition. Il appartient à l'administration et, lorsqu'il est saisi, au juge de l'impôt, de rechercher la qualification à donner aux sommes objet de la transaction, en recherchant notamment si elles ont entendu couvrir, au-delà des indemnités accordées au titre du licenciement, la réparation de préjudices distincts, afin de déterminer dans quelle proportion ces sommes sont susceptibles d'être exonérées.

6. Il est constant que l'indemnité en litige a été versée à M. C en exécution de l'accord transactionnel qu'il a conclu le 18 novembre 2015 avec son employeur, la SA Crédit Agricole, pour fixer les conséquences financières de son licenciement. Elle doit donc être regardée comme versée à l'occasion de la rupture du contrat de travail de l'intéressé. Il résulte de l'instruction que M. C a été licencié, par lettre du 19 octobre 2015, par la SA Crédit Agricole, à raison des " importantes divergences " manifestées par l'intéressé à l'égard de la " stratégie élaborée et mise en œuvre " par le groupe. Ce courrier fait état, à ce titre, de son opposition ouvertement exprimée aux orientations définies par la nouvelle gouvernance du Groupe, ainsi que de son refus de la nouvelle organisation mise en place, notamment de son rattachement fonctionnel et hiérarchique, à l'origine d'un " trouble manifeste créé au sein de la Direction des Ressources Humaines et plus généralement au sein de la Direction du Groupe " en dépit d'efforts d'accompagnement de la Direction. Le protocole transactionnel, conclu le 18 novembre 2015 suivant, en rappelle les termes, fait état des objections de l'intéressé, à savoir que la nouvelle organisation du groupe lui imposait une modification de contrat réduisant sa sphère de responsabilité et que son licenciement est injustifié au regard de son motif, de son investissement et de l'exemplarité de sa carrière, mentionne que la SA Crédit Agricole maintient que les modifications de positionnement et d'attributions " procédaient d'une seule adaptation des conditions de travail " et que " son attitude illustrait son opposition aux orientations arrêtées par la nouvelle gouvernance du Groupe " créant ainsi un " trouble manifeste ", et avance un " souci d'apaisement " pour rapprocher les parties et " trouver une solution définitive en évitant ainsi les aléas juridiques et financiers d'une procédure judiciaire ".

7. M. C se prévaut de l'absence de cause réelle et sérieuse du licenciement dont il a ainsi fait l'objet dans la mesure où il serait fondé sur des " motifs fallacieux ". Il fait valoir, à cet effet, que la nouvelle organisation lui imposait indûment une modification de son contrat de travail en réduisant manifestement sa sphère de responsabilité et que la SA Crédit Agricole ne justifie en réalité pas sa position par autre chose que par une perte de confiance dans son salarié ce qui, au regard de la jurisprudence de la Cour de cassation, ne constitue pas en tant que tel une cause de licenciement. Toutefois, ce faisant, il ne conteste pas sérieusement la réalité de son opposition à la réorganisation de la direction du groupe, des " profonds désaccords " qui se sont ensuivis avec la SA Crédit Agricole sur la stratégie, la politique et l'organisation du groupe, ni des troubles au sein de la DRH et, plus généralement, de la direction du groupe qui en ont découlé, ainsi qu'ils ont été rapportés par son ancien employeur. La circonstance qu'il réitère, devant le juge d'appel, sa divergence d'analyse quant à son positionnement à l'issue de la réorganisation intervenue atteste d'ailleurs de la réalité de ces différends. Il n'apporte par ailleurs aucun élément témoignant de son comportement au cours de la période ayant précédé son licenciement, alors qu'il est seul en mesure d'en apporter et qu'ils ne sauraient dès lors être réclamés qu'à lui, ni ne nie avoir bénéficié d'" efforts d'accompagnement de la Direction ". Il ne résulte, en outre, pas de l'instruction que, comme le requérant le soutient sans apporter le moindre élément en ce sens, la nouvelle organisation du groupe ne pouvait lui être imposée sauf à entraîner une modification indue de son contrat de travail, justifiant ainsi le bien-fondé de son opposition, alors qu'il ressort de la lettre du 19 octobre 2015 que celle-ci n'affectait aucunement son niveau de responsabilité, M. C demeurant le seul DRH, nonobstant la modification du libellé de son titre et du rattachement de la DRH, ni sa rémunération, mais procédait d'une simple adaptation de ses conditions de travail, ainsi que l'ont estimé à bon droit les premiers juges, qui n'ont, sur ce point, pas méconnu le régime de la preuve applicable, lequel est celui de la preuve objective, contrairement à ce que soutient le requérant.

8. Dans ces conditions, le licenciement ayant été prononcé à raison du comportement de M. C et de ses conséquences sur la direction du groupe Crédit Agricole, qui trouvent leur origine dans un désaccord sur la stratégie et l'organisation du groupe et non dans une modification indue du contrat de travail du requérant, c'est à bon droit que l'administration fiscale a estimé que le licenciement du requérant devait être regardé comme reposant sur une cause réelle et sérieuse et qu'en conséquence, l'indemnité transactionnelle était imposable en application de l'article 80 duodecies du code général des impôts.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande. Ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent, par suite, qu'être rejetées. Il en va, en tout état de cause, de même de celles tendant à la condamnation de l'Etat aux entiers dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. B C et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

M. Bresse, président de chambre,

Mme Danielian, présidente assesseure,

Mme Deroc, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 26 juillet 2022.

La rapporteure,

M. DerocLe président,

P. BresseLa greffière,

C. Fourteau

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

Le greffier,

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