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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-22VE00549

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-22VE00549

jeudi 29 février 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-22VE00549
TypeDécision
Recoursexécution décision justice adm
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCMS BUREAU FRANCIS LEFEBVRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un arrêt n° 17VE00478 du 31 octobre 2019, la cour administrative d'appel de Versailles a constaté qu'il n'y avait plus lieu de statuer à concurrence des dégrèvements accordés en cours d'instance, a déchargé la société LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton de la fraction de cotisations supplémentaires à l'impôt sur les sociétés au titre des années 2008, 2009 et 2010, relatives à la reprise du crédit impôt-recherche se rapportant aux nouvelles collections de chaussures " sur-mesure " de la société Berluti, a réformé le jugement n° 1508193 du 15 décembre 2016 du tribunal administratif de Montreuil en ce qu'il a de contraire, a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, enfin, a rejeté le surplus des conclusions de la requête présentée par la société.

Par une lettre enregistrée le 28 octobre 2021 et un mémoire du 17 février 2022, la société LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton, représentée par Me Benichou et Me Dardour-Attali, avocats, demande à la Cour :

1°) d'enjoindre à l'État, pour assurer la complète exécution de l'arrêt n° 17VE00478 du 31 octobre 2019, de lui verser, dans un délai de deux mois et sous astreinte de 500 euros par jour de retard, la somme de 235 852,77 euros, assortie des intérêts moratoires courant depuis le 29 avril 2013 ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 10 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- conformément à l'arrêt du 31 octobre 2019, l'administration devait lui restituer une somme de 235 852,77 euros au titre du crédit d'impôt recherche se rapportant à ses collections de son activité de " sur-mesure ", augmentée des intérêts de retard depuis son paiement du 29 avril 2013 ; elle a apporté toutes les précisions nécessaires pour justifier de ce montant ; le tableau sur lequel elle appuie son calcul a été fourni pendant le contrôle ; le calcul de l'administration ne s'appuie sur aucune règle légale ni réglementaire ;

- les paiements de l'administration du 2 octobre 2020, d'un montant total de 45 332,23 euros, se sont imputés par priorité sur les intérêts moratoires dus, en application de la jurisprudence Hallminster, n'ont donc pas éteint la créance principale due en exécution de l'arrêt ; l'administration reste ainsi redevable d'une somme de 235 852,77 euros au principal, à laquelle s'ajoutent les intérêts moratoires sur cette somme.

Par un courrier du 3 décembre 2021, le ministre de l'économie, des finances et de la relance conclut au rejet de cette demande.

Il fait valoir qu'en l'absence d'éléments de nature à déterminer le montant de la part du crédit d'impôt recherche se rapportant à l'activité " sur-mesure " de la société Berluti, il a contacté la société, que celle-ci n'a fourni que des éléments parcellaires et n'a pas justifié le temps de travail retenu pour le calcul du crédit d'impôt, qu'à défaut, il a eu recours à une méthode de calcul fondée sur le chiffre d'affaires dégagé par l'activité " sur-mesure ", a ainsi déterminé un montant de crédit d'impôt de 35 134 euros et, enfin, qu'il n'a commis aucune erreur de calcul des intérêts moratoires versés à raison de cette somme.

Par une ordonnance en date du 10 mars 2022, le président de la cour administrative d'appel de Versailles a, en application des dispositions de l'article R. 921-6 du code de justice administrative, décidé l'ouverture d'une procédure juridictionnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 avril 2022, le ministre de l'économie, des finances et de la relance conclut aux mêmes fins, par les mêmes moyens.

Par un mémoire enregistré le 31 mai 2022, la société LVMH persiste dans ses conclusions avec les mêmes moyens. Elle fait également valoir qu'en l'absence de paiement, les sommes dues continuent d'augmenter et elle évalue le montant des intérêts moratoires à 32 074,65 euros au 30 avril 2022, montant à parfaire jusqu'au paiement effectif de la somme due.

Vu :

- l'arrêt n°17VE00478 du 31 octobre 2019 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Liogier,

- les conclusions de M. Illouz, rapporteur public,

- et les observations de Me Benichou pour la société LVMH.

Considérant ce qui suit :

1. La société Berluti exerce une activité de création de collections d'articles de maroquinerie et de chaussures dites en " prêt-à-chausser " et une activité de création de collections de chaussures " sur-mesure " dans son atelier parisien. A la suite de la vérification de sa comptabilité, son crédit d'impôt recherche se rapportant aux dépenses de collection de ces deux activités a été remis en cause par l'administration au titre des années 2008 et 2010 et des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés ont, en conséquence, été réclamées à la société LVMH, tête de l'intégration fiscale à laquelle la société Berluti appartenait. La société LVMH a demandé la décharge des impositions ainsi mises à sa charge.

2. Par un jugement n° 1508193 du 15 décembre 2016, le tribunal administratif de Montreuil a déchargé la société LVMH de la fraction de cotisations supplémentaires à l'impôt sur les sociétés au titre des exercices clos en 2008 à 2010, en admettant l'intégration dans le crédit impôt-recherche de la participation de cette société au coût des titres-restaurants, et a rejeté le surplus des conclusions de sa requête.

3. Par un arrêt n° 17VE00478 du 31 octobre 2019, devenu définitif, la cour administrative d'appel de Versailles a constaté qu'il n'y avait plus lieu de statuer à concurrence des dégrèvements accordés en cours d'instance, a déchargé la société LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton de la fraction de cotisations supplémentaires à l'impôt sur les sociétés au titre des années 2008 à 2010 relatives à la reprise du crédit impôt-recherche se rapportant aux nouvelles collections de chaussures " sur mesure " de la société Berluti, a réformé le jugement n° 1508193 du 15 décembre 2016 du tribunal administratif de Montreuil en ce qu'il a de contraire, a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, enfin, a rejeté le surplus des conclusions de la requête présentée par la société.

4. Pour exécuter cet arrêt, l'administration fiscale a procédé à un virement de 45 332,23 le 2 octobre 2020 en faveur de la société LVMH. Celle-ci estime que le montant du crédit d'impôt à rembourser en exécution de l'arrêt s'élevait à un montant de 235 852,77 euros en principal, assorti des intérêts moratoires courant du 29 avril 2013 jusqu'au versement effectif des sommes.

Sur le calcul de la créance principale :

5. Aux termes de l'article L. 911-4 du code de justice administrative : " En cas d'inexécution d'un jugement ou d'un arrêt, la partie intéressée peut demander à la juridiction, une fois la décision rendue, d'en assurer l'exécution. / Si le jugement ou l'arrêt dont l'exécution est demandée n'a pas défini les mesures d'exécution, la juridiction saisie procède à cette définition. Elle peut fixer un délai d'exécution et prononcer une astreinte ". S'il appartient au juge de l'exécution, saisi sur le fondement des dispositions précitées, d'ordonner l'exécution de la chose jugée, il n'a pas le pouvoir de remettre en cause les mesures décidées par le dispositif de la décision juridictionnelle dont l'exécution est demandée.

6. Ainsi qu'il a été dit au point 3, l'arrêt dont l'exécution est demandée a admis le bien-fondé du crédit d'impôt recherche se rapportant aux collections de l'activité " sur-mesure " de la société Berluti mais a rejeté la demande de la société requérante se rapportant à l'activité " prêt-en-chausser ". Afin de déterminer le montant du crédit d'impôt recherche se rapportant aux collections de l'activité " sur-mesure ", estimant que les documents produits ne permettaient pas de distinguer les dépenses relatives à chacune des activités, l'administration a contacté la société. Celle-ci a adressé à l'administration le tableau détaillé des dépenses de personnel retenu pour la base de son crédit d'impôt recherche, en surlignant les dix employés dans cette liste travaillant pour l'activité " sur-mesure ", aboutissant à déterminer un crédit d'impôt recherche se rapportant à l'activité " sur-mesure " de 235 852,77 euros. S'estimant toujours insuffisamment renseignée, l'administration a estimé le crédit au moyen d'une autre méthode de calcul, fondée sur le chiffre d'affaires dégagé par l'activité " sur-mesure ", et a ainsi déterminé un montant de crédit d'impôt de 35 134 euros.

7. Or, le tableau annoté produit par la société, après demande de l'administration, est strictement identique à celui fourni lors du contrôle, ainsi qu'il ressort de l'annexe 1 à la réponse aux observations du contribuable du 21 décembre 2012. En outre, le nombre de salariés sélectionnés dans la liste, réputés être ceux travaillant dans l'atelier parisien pour l'activité " sur-mesure ", et leur profession d'ouvrier piqueur, ouvrier de pied, patronnier tigiste, assistant formier et bottier concordent avec la présentation de l'activité décrite par l'administration elle-même dans la proposition de rectification du 31 août 2012. Si l'administration fait valoir que la société ne justifie pas du volume horaire de ces personnels affecté au crédit d'impôt recherche, qu'elle a évalué à 47 % ou 54 % de leur temps de travail selon l'exercice concerné, ce moyen tend, en réalité, à critiquer le bien-fondé de l'arrêt en cause, en relevant un nouveau motif de rejet des prétentions de la société. Or, il était loisible à l'administration de faire valoir cette argumentation dans le cadre des voies de recours qui lui étaient ouvertes, mais un tel moyen est inopérant dans le cadre de la présente instance dès lors qu'il n'appartient pas au juge, saisi sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 911-4 d'une demande d'exécution d'une décision juridictionnelle, de modifier celle-ci ou de rectifier les erreurs de droit ou purement matérielles dont elle serait entachée. Par suite, il appartenait à l'administration de restituer à la requérante une somme, en principal, de 235 852,77 euros.

Sur le calcul des intérêts moratoires :

8. Aux termes de l'article L. 208 du livre des procédures fiscales : " Quand l'Etat est condamné à un dégrèvement d'impôt par un tribunal ou quand un dégrèvement est prononcé par l'administration à la suite d'une réclamation tendant à la réparation d'une erreur commise dans l'assiette ou le calcul des impositions, les sommes déjà perçues sont remboursées au contribuable et donnent lieu au paiement d'intérêts moratoires dont le taux est celui de l'intérêt de retard prévu à l'article 1727 du code général des impôts. Les intérêts courent du jour du paiement () ". En vertu des dispositions de l'article 1727 du code général des impôts, ce taux, qui s'élevait de 2014 à 2017 à 0,40 % par mois, a été réduit à 0,20 % par mois à compter du 1er janvier 2018.

9. En outre, aux termes de l'article 1254 du code civil, applicable jusqu'au 30 septembre 2016 : " Le débiteur d'une dette qui porte intérêt ou produit des arrérages ne peut point, sans le consentement du créancier, imputer le paiement qu'il fait sur le capital par préférence aux arrérages ou intérêts : le paiement fait sur le capital et intérêts, mais qui n'est point intégral, s'impute d'abord sur les intérêts ". Cet article a été remplacé par l'article 1343-1 du même code, applicable à compter du 1er octobre 2016, qui dispose que : " Lorsque l'obligation de somme d'argent porte intérêt, le débiteur se libère en versant le principal et les intérêts. Le paiement partiel s'impute d'abord sur les intérêts ".

10. Ainsi qu'il vient d'être dit au point 7, les droits au principal devant être restitués à la société LVMH s'élèvent à 235 852,77 euros. En application des dispositions précitées, cette somme a produit des intérêts au taux légal à compter du jour du paiement de l'avis de mise en recouvrement par la société LVMH, le 29 avril 2013, soit un montant d'intérêts de 68 499,40 euros au 2 octobre 2020. Dès lors, en vertu de la règle selon laquelle le paiement partiel s'impute d'abord sur les intérêts, le versement de 45 332,23 euros du 2 octobre 2020 de l'administration doit être regardé comme ayant intégralement servi à payer ces intérêts. En conséquence, pour assurer la pleine exécution de l'arrêt du 31 octobre 2019, il y a lieu d'enjoindre à l'administration de procéder dans un délai de deux mois au versement de la somme principale de 235 852,77 euros, assortie des intérêts moratoires ayant couru depuis le 29 avril 2013 et qui continueront à courir jusqu'au complet remboursement, sous déduction du versement de 45 332,23 euros déjà réalisé. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par la société LVMH et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : Il est enjoint au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique de procéder, dans un délai de deux mois, au versement de la somme principale de 235 852,77 euros, assortie des intérêts moratoires ayant couru depuis le 29 avril 2013 et qui continueront à courir jusqu'au complet remboursement, sous déduction du versement de 45 332,23 euros déjà réalisé.

Article 2 : L'Etat versera à la société LVMH la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à la société LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 6 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente,

Mme Danielian, présidente assesseure,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 février 2024.

La rapporteure,

C. LiogierLa présidente,

L. Besson-Ledey

La greffière,

T. TollimLa République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

N°22VE00549

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