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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-24VE02179

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-24VE02179

jeudi 3 avril 2025

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-24VE02179
TypeDécision
PublicationD
Formation3ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme D B a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise d'annuler la décision du 26 janvier 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son fils.

Par une ordonnance n° 2402981 du 29 mai 2024, le président de la 2ème chambre du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 30 juillet 2024, Mme B, représentée par Me Bultel, demande à la cour :

1°) d'annuler cette ordonnance ;

2°) d'annuler la décision du préfet des Hauts-de-Seine du 26 janvier 2024 lui refusant le bénéfice du regroupement familial ;

3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder ce bénéfice au profit de son fils et, à défaut, lui enjoindre de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la date de notification de l'arrêt à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- l'ordonnance est irrégulière dès lors que le premier juge n'a pas sursis à statuer dans l'attente de la décision du bureau d'aide juridictionnelle sur sa demande d'aide juridictionnelle formée le 18 mars 2024 ;

- la décision de refus est entachée d'une erreur de droit en ce que le préfet s'est cru lié par son niveau de ressources :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 octobre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens présentés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Danielian a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, ressortissante algérienne titulaire d'une carte de résident, a sollicité le bénéfice du regroupement familial en faveur de son fils né en Algérie le 25 mai 2020. Elle fait appel de l'ordonnance du 29 mai 2024 par laquelle le président de la 2ème chambre du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 26 janvier 2024 du préfet des Hauts-de-Seine lui refusant le bénéfice du regroupement familial motif pris de ce que son revenu mensuel brut, d'un montant de 976 euros, était inférieur au salaire minimum interprofessionnel de croissance.

Sur la régularité de l'ordonnance :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'accès à la justice et au droit est assuré dans les conditions prévues par la présente loi. / L'aide juridique comprend l'aide juridictionnelle () ". Selon l'article 18 de cette même loi : " L'aide juridictionnelle peut être demandée avant ou pendant l'instance ". Aux termes du II de l'article 51 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " Sans préjudice de l'application des dispositions relatives à l'admission provisoire, la juridiction avisée du dépôt d'une demande d'aide juridictionnelle sursoit à statuer dans l'attente de la décision statuant sur cette demande ". Il résulte en outre du droit constitutionnellement garanti à toute personne à un recours effectif devant une juridiction que, lorsqu'un requérant a formé une demande d'aide juridictionnelle, l'obligation de surseoir à statuer s'impose à la juridiction, que cette dernière ait ou non été avisée de cette demande dans les conditions fixées par le décret du 28 décembre 2020.

3. La requête de Mme B a été enregistrée le 26 février 2024 au greffe du tribunal administratif de Cergy-Pontoise. Il ressort de l'attestation du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Pontoise du 25 mars 2024 que la requérante a déposé, le 18 mars 2024, une demande d'aide juridictionnelle, laquelle était pendante à la date de l'ordonnance attaquée. En rejetant la demande de l'intéressée par une ordonnance du 29 mai 2024, alors qu'il était tenu de surseoir à statuer jusqu'à la décision du bureau d'aide juridictionnelle, le président de la 2ème chambre du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a statué au terme d'une procédure irrégulière. Par suite, Mme B est fondée à demander, pour ce motif, l'annulation de l'ordonnance attaquée.

4. Il y a lieu d'évoquer et de statuer immédiatement sur la demande présentée par Mme B devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise et devant la cour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, par arrêté n° 2023-060 du 25 septembre 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine, M. A C, sous-préfet d'Antony et de Boulogne-Billancourt, a reçu délégation à l'effet de statuer sur les demandes de regroupement familial. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige, qui manque en fait, doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Les membres de la famille qui s'établissent en France sont mis en possession d'un certificat de résidence de même durée de validité que celui de la personne qu'ils rejoignent. Sans préjudice des dispositions de l'article 9, l'admission sur le territoire français en vue de l'établissement des membres de famille d'un ressortissant algérien titulaire d'un certificat de résidence d'une durée de validité d'au moins un an, présent en France depuis au moins un an sauf cas de force majeure, et l'octroi du certificat de résidence sont subordonnés à la délivrance de l'autorisation de regroupement familial par l'autorité française compétente. Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1- le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont pris en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales. L'insuffisance des ressources ne peut motiver un refus si celles-ci sont égales ou supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance ; / 2 - le demandeur ne dispose ou ne disposera pas à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant en France. () ". Aux termes de l'article R.434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicable aux ressortissants algériens : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ;() ".

7. Il résulte de la combinaison des stipulations de l'article 4 de l'accord franco-algérien et des dispositions de l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) au cours de cette même période, même s'il est toujours possible, pour le préfet, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande.

8. Il ressort des termes de la décision en litige que pour refuser à Mme B le bénéfice du regroupement familial au profit de son fils, le préfet des Hauts-de-Seine s'est fondé sur l'insuffisance de ses ressources. Pour contester cette appréciation, Mme B produit un contrat à durée indéterminée avec la société Derichebourg en date du 2 novembre 2022 pour un emploi d'agent de service de propreté pour 10 heures par semaine soit environ 400 euros mensuels, un contrat à durée déterminée avec la ville de Bagneux du 14 septembre 2023 au 5 juillet 2024 pour un emploi d'agent d'entretien pour 18h/ semaine soit environ 900 euros par mois et deux contrats à durée indéterminée conclus avec des particuliers respectivement les 1er et 8 décembre 2023 pour des prestations de ménage de 1h30 et 2h par semaine. Tous ces documents, accompagnés des seules fiches de paye des mois de novembre et décembre 2023 et janvier 2024, contemporains de la décision attaquée, ne permettent pas de justifier des ressources suffisantes sur la période de référence des douze mois précédant le dépôt de sa demande. Par suite, au vu des pièces jointes à la requête, la condition de ressources prévue édictée à l'article R. 434-4 précité n'est pas remplie. Ainsi, quand bien même la condition relative à la superficie du logement est effectivement satisfaite, l'intéressée ne remplissait pas toutes les conditions cumulatives pour se voir accorder le regroupement familial au bénéfice de son fils. Dans ces conditions, le préfet des Hauts-de-Seine, qui ne s'est pas cru lié par son niveau de ressources, n'a pas inexactement apprécié cette condition et, par suite, n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Selon les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Si l'autorité administrative peut légalement rejeter une demande de regroupement familial sur le fondement des dispositions précitées de l'accord franco-algérien et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle ne peut le faire qu'après avoir vérifié que, ce faisant, elle ne porte pas une atteinte excessive au droit du demandeur au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Si Mme B ne dispose pas des ressources nécessaires pour bénéficier du regroupement familial, cette circonstance n'est pas de nature à faire regarder la décision en litige comme portant atteinte au respect de sa vie privée et familiale alors qu'elle n'invoque aucun élément qui s'opposerait à la poursuite de sa vie familiale, avec son fils, dans son pays d'origine. En tout état de cause, l'intéressée, qui ne justifie d'une activité professionnelle, au demeurant à temps partiel, que depuis novembre 2022, n'établit pas une intégration particulière, stable et ancienne, sur le territoire français et n'apporte, au demeurant, aucune précision ni sur sa date d'entrée en France, ni sur sa durée de présence, ni sur ses conditions de vie. La circonstance tirée de ce qu'elle a été obligée, au regard de l'épidémie de Covid 19, d'accoucher en Algérie alors que son fils aurait dû naître en France où elle était suivie, et de confier son fils à ses parents est sans incidence. Enfin, dès lors que Mme B ne justifie par aucun élément l'intensité des liens effectifs avec son fils né le 25 mai 2020, cette décision ne peut pas non plus être regardée comme ayant été prise en méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant mineur. Compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce et des seuls éléments dont l'appelante se prévaut, la décision attaquée, qui n'empêche pas Mme B de présenter une nouvelle demande, n'a pas porté, eu égard aux buts qu'elle poursuit, une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, qui ne garantissent pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie familiale, doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la demande présentée par Mme B doit être rejetée en toutes ses conclusions. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées. En l'absence de dépens dans la présente instance, les conclusions tendant à la condamnation de l'État à leur paiement doivent également être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : L'ordonnance n° 2402981 du 29 mai 2024, du président de la 2ème chambre du tribunal administratif de Cergy-Pontoise est annulée.

Article 2 : La demande de Mme B présentée devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, ainsi que le surplus de ses conclusions d'appel sont rejetés.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à Mme D B et au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Délibéré après l'audience du 18 mars 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente de chambre,

Mme Danielian, présidente-assesseure,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 3 avril 2025.

La rapporteure,

I. DanielianLa présidente,

L. Besson-Ledey

La greffière,

T. Tollim

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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