Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés les 8 avril 2025, 13 juin 2025 et 18 juillet 2025, M. A... B..., représenté par Me Hadrien Grattilora et par Me Miguel Grattilora, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l’article R. 541-1 du code de justice administrative :
1°) de condamner le centre hospitalier universitaire de Nice à lui verser la somme de 1 070 000 euros, avec intérêts à compter de l’ordonnance à intervenir, à titre de provision sur les sommes qui lui sont dues en réparation du préjudice résultant de sa prise en charge par cet établissement le 15 novembre 2019 ;
2°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Nice une somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative ;
3°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Nice les dépens de l’instance.
Il soutient que :
- l’administration de corticoïdes et la réalisation d’une urétéro-pyélographie rétrograde constituent des fautes qui sont en lien direct et certain avec l’aggravation de l’état septique ayant conduit à la nécrose et à l’amputation des quatre membres ;
- la provision demandée se décompose comme suit :
453 600 € au titre des frais de logement adapté ;
400 000 € au titre des vrais de véhicule adapté ;
216 400 € à titre d'avance sur les préjudices extra-patrimoniaux (souffrances endurées, préjudices esthétiques, préjudice d'agrément) et sur les arrérages échus de l'assistance par tierce personne.
Par un mémoire enregistré le 6 juin 2025, la caisse primaire d’assurance maladie du Var, agissant pour le compte de la caisse primaire d’assurance maladie des Alpes-Maritimes, représentée par Me Vérignon, a fait connaître le montant des débours supportés dans l’intérêt de la victime demande que ses droits soient réservés jusqu’à fixation du préjudice subi et s’en rapporte à justice sur la demande de provision.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 juillet 2025, le centre hospitalier universitaire de Nice et la société Relyens mutual insurance, représentés par Me Chas, concluent au rejet de la requête, subsidiairement à ce que la provision accordée soit limitée à un montant correspondant à une fraction des préjudices et d’ordonner alors sa consignation entre les mains de la CARPA dans l’attente du jugement au fond et de dire qu’elle sera restituée à Relyens en cas de rejet de la requête ou si une expertise était ordonnée.
Ils soutiennent que :
- l’administration de corticoïdes est indiquée pour certaines infections à la condition qu’elle soit accompagnée comme en l’espèce d’une antibiothérapie ;
- la réalisation d’une urétéro-pyélographie rétrograde sous antibiothérapie a été sans conséquence sur l’évolution ultérieure de l’état du patient.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. d’Izarn de Villefort, vice-président, en application des dispositions de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande de provision :
1. Aux termes de l’article R. 541-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés peut, même en l’absence d’une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l’a saisi lorsque l’existence de l’obligation n’est pas sérieusement contestable. Il peut, même d’office, subordonner le versement de la provision à la constitution d’une garantie ».
2. Le montant de la provision que peut allouer le juge des référés, sur le fondement des dispositions ci-dessus rappelées de l’article R. 541-1 du code de justice administrative, n’a d’autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l’obligation dont les parties font état. Dans l’hypothèse où l’évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d’une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.
3. Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. (…) ».
4. Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport de l’expertise ordonnée en référé le 14 octobre 2022 par la première vice-présidente du tribunal judiciaire de Nice, que, le 13 novembre 2019, M. B... a été admis aux urgences de la clinique Saint-George à Nice pour une hématurie macroscopique suivie de douleurs abdominales et lombaires droites conduisant à un diagnostic de crise de coliques néphrétiques droites. Alors qu’il avait été autorisé à rentrer chez lui sous prescription d’antalgiques dans l’attente de l’extraction de la lithiase rénale droite, son état s’est dégradé le 15 novembre suivant, justifiant son admission aux urgences du centre hospitalier universitaire de Nice à 7 h 40 alors qu’il se trouvait en état de choc. A partir de 9 h et après prélèvement biologique révélant un choc septique, une antibiothérapie probabiliste a été administrée puis, après scanner confirmant la présence de la lithiase rénale droite, une intervention chirurgicale visant à la désobstruction a été réalisée à partir de 10 h par pose de sondes JJ. Ultérieurement, la bactériémie à Escheria Coli a été poursuivie pendant 14 jours mais des marbrures extensives sont apparues aux quatre extrémités, précédant leur nécrose et conduisant à l’amputation des deux membres supérieurs au niveau de l’avant-bras et des deux membres inférieurs en trans-tibial.
5. Il résulte également de l’instruction que le résultat de la bandelette urinaire prélevée alors que M. B... était admis aux urgences de la clinique Saint-George s’est révélé anormal, ce qui pouvait laisser craindre l’existence d’une infection urinaire et justifier la surveillance du patient. Compte tenu notamment des éléments médicaux produits en défense, la question du point de savoir si le requérant était atteint dès le 13 novembre 2019 d’une colique néphrétique compliquée ou du choc septique ou seulement au moment de son admission au CHU de Nice ne trouve pas de réponse revêtant un degré de certitude suffisant. Par ailleurs, l’expert désigné par le juge judiciaire a estimé que l’administration au patient de corticoïdes à fortes doses lors de son arrivée aux urgences du CHU de Nice constitue une faute médicale ayant probablement aggravé le tableau septique de la pyélonéphrite obstructive droite dès lors que l’intéressé était déjà sous anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). Il a considéré également que la réalisation d’une urétéro-pyélographie rétrograde en vue de l’implantation des sondes JJ constitue une faute chirurgicale majeure en ce qu’elle a eu pour effet de refouler les germes bactériens depuis les urines vers le sang, aggravant ainsi le tableau septique. Sur ces points, le CHU de Nice produit deux avis médicaux qui viennent nuancer le caractère contre-indiqué de la corticothérapie dans le contexte d’un choc septique et qui insistent sur le fait que l’urétéro-pyélographie rétrograde a été effectuée alors qu’une antibiothérapie avait débuté depuis une heure. Enfin, l’expert a estimé que l’état du patient, qui présentait une obésité morbide, une hypertension artérielle et une artériopathie, ainsi que l’agressivité du germe en cause, à savoir l’E coli, étaient intervenus à hauteur de 25 % dans les complications dont M. B... a souffert. Au regard de l’ensemble de ces éléments, l’existence tant d’une faute médicale imputable au CHU de Nice que d’un lien de causalité avec le dommage ou d’une perte de chance de limiter les conséquences du choc septique survenu et l’ampleur, le cas échéant, de la chance perdue posent des questions de fait sérieuses. Dans ces circonstances, la créance dont se prévaut M. B... ne peut être regardée comme non sérieusement contestable.
6. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B... doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Sur les conclusions de la caisse primaire d’assurance maladie du Var agissant pour le compte de la caisse primaire d’assurance maladie des Alpes-Maritimes :
7. Il n’appartient pas au juge des référés statuant sur la demande de provision présentée par un assuré social de réserver les droits de la caisse jusqu’à fixation du préjudice subi. Les conclusions présentées à cet effet par la caisse primaire d’assurance maladie du Var agissant pour le compte de la caisse primaire d’assurance maladie des Alpes-Maritimes ne peuvent donc qu’être rejetées.
Sur les dépens :
8. M. B... demande la condamnation du centre hospitalier d’Antibes aux entiers dépens. Les frais de l’expertise ordonnée par le juge judiciaire ne constituent pas des dépens de l’instance introduite devant le juge administratif. Il résulte en tout état de cause des dispositions de l’article R. 621-13 du code de justice administrative que la taxation des frais et honoraires d’une expertise ordonnée par le tribunal administratif ainsi que la détermination de la partie qui doit en supporter la charge ne relève pas de l’office du juge des référés statuant sur une demande de provision. Dès lors, ces conclusions doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions de la caisse primaire d’assurance maladie du Var agissant pour le compte de la caisse primaire d’assurance maladie des Alpes-Maritimes sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A... B..., à la caisse primaire d’assurance maladie du Var, à la caisse primaire d’assurance maladie des Alpes-Maritimes, au centre hospitalier universitaire de Nice et à la société Relyens mutual insurance.
Fait à Nice, le 27 janvier 2026.
Le juge des référés,
signé
P. d’IZARN de VILLEFORT
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Ou par délégation, la greffière,