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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2100538

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2100538

lundi 28 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2100538
TypeDécision
Formation1ère Chambre
Avocat requérantRAVETTO ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 6 septembre 2021, 13 octobre 2021 et 5 avril 2022, l'association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais (Assaupamar) demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 juillet 2021 par lequel le préfet de la Martinique a abrogé son arrêté du 18 février 2021 et autorisé la société Soley Energie 3 à procéder au défrichement d'une surface de 3,68 hectares sur le territoire de la commune de Bellefontaine ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnait l'article L. 341-5 du code forestier au regard de l'équilibre biologique à maintenir et de la fragilité du sol ;

- il méconnait l'article L. 411-1 du code de l'environnement au regard de la faune et de la flore présentes sur le site ;

- il méconnait l'article L. 141-5 du code forestier ;

- l'arrêté litigieux est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'aucune circonstance nouvelle ne permettait d'abroger le refus de défrichement ;

- l'autorisation de défrichement ne pouvait être délivrée dès lors qu'elle n'intervient pas préalablement au permis de construire, celui-ci ayant été délivré en 2018 ;

- le permis de construire délivré aurait dû être retiré dès lors qu'il a été obtenu au moyen d'une fraude du pétitionnaire.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 20 octobre 2021 et le 16 juin 2022, le préfet de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 14 décembre 2021 et le 20 juin 2022, la société Soley Energie 3, représentée par Me Balmette, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'Assaupamar la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Un mémoire complémentaire, enregistré le 10 novembre 2022, a été produit par l'Assaupamar.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code forestier ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'urbanisme ;

- l'arrêté du 26 décembre 1988 relatif à la liste des espèces végétales protégées en région Martinique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. de Palmaert,

- les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public,

- les observations de M. B de Saint-Aurin pour l'Assaupamar, et de Mme A pour le préfet de la Martinique.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 18 juin 2018, le préfet de la Martinique a délivré à la société Genak SAS un permis de construire en vue de la construction d'une centrale photovoltaïque sur le territoire de la commune de Bellefontaine. Ce permis de construire a été transféré à la société Soley Energie 3 par un arrêté préfectoral du 22 octobre 2020. Par un courrier du 21 octobre 2020, cette société a sollicité une autorisation de défrichement sur les trois parcelles du terrain d'assiette du projet, cadastrées section D n° 810, 812 et 815. Cette autorisation lui ayant été refusée par un arrêté préfectoral du 18 février 2021, la société Soley Energie 3 a exercé contre cette décision un recours gracieux, rejeté implicitement à l'expiration d'un délai de deux mois. Cependant, par un arrêté du 22 juillet 2021, le préfet de la Martinique a abrogé son arrêté du 18 février 2021 et délivré à la société Soley Energie 3 une autorisation de défrichement. Son recours gracieux du 13 août 2021 ayant été implicitement rejeté, l'Assaupamar demande par la présente requête l'annulation de cet arrêté du 22 juillet 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 341-1 du code forestier : " Est un défrichement toute opération volontaire ayant pour effet de détruire l'état boisé d'un terrain et de mettre fin à sa destination forestière. () ". Aux termes de l'article L. 341-3 du même code : " Nul ne peut user du droit de défricher ses bois et forêts sans avoir préalablement obtenu une autorisation ". Aux termes de l'article R. 341-1 du même code : " La demande d'autorisation de défrichement est adressée () au préfet du département où sont situés les terrains à défricher. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que le projet de centrale photovoltaïque autorisé par un permis de construire délivré le 18 juin 2018 doit s'implanter sur une emprise foncière de 86 000 m² nécessitant un défrichement de 36 787 m² autorisé par l'arrêté litigieux. Il ressort de l'étude d'impact, réalisée préalablement à la délivrance du permis de construire, que le site d'implantation du projet ne fait pas l'objet d'une mesure de protection au titre de l'environnement. S'il est situé à moins de 500 mètres d'une ZNIEFF de type 1, dénommée " Morne Rose et Bois La Roche, le Cap enragé ", le terrain d'assiette du projet n'en fait pas partie. Situé en bordure d'un lotissement et face au lycée polyvalent Nord Caraïbe, à moins de mille mètres de la centrale électrique de Bellefontaine, le terrain est traversé par deux lignes à très haute tension et jouxte un massif boisé de plus de 400 hectares. Par un courrier du 9 septembre 2020, l'Office national des forêts a informé la société bénéficiaire du permis de construire que, le terrain d'assiette du projet étant boisé au sens du code forestier, une autorisation administrative était nécessaire préalablement à tout défrichement. Une visite du site a été effectuée le 18 janvier 2021 par un agent de l'Office national des forêts qui a établi un rapport intitulé " procès-verbal de reconnaissance de l'état des bois ".

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 341-5 du code forestier : " L'autorisation de défrichement peut être refusée lorsque la conservation des bois et forêts ou des massifs qu'ils complètent, ou le maintien de la destination forestière des sols, est reconnu nécessaire à une ou plusieurs des fonctions suivantes : 1° Au maintien des terres sur les montagnes ou sur les pentes ; 2° A la défense du sol contre les érosions et envahissements des fleuves, rivières ou torrents ; () ; 8° A l'équilibre biologique d'une région ou d'un territoire présentant un intérêt remarquable et motivé du point de vue de la préservation des espèces animales ou végétales et de l'écosystème ou au bien-être de la population ; () ".

5. D'une part, l'association requérante soutient que l'arrêté litigieux méconnait le 8° de l'article L. 341-5 du code forestier au motif que le maintien de la destination forestière du site est nécessaire à l'équilibre biologique d'un territoire présentant un intérêt remarquable. Le refus d'autoriser le défrichement aurait dû, selon elle, être maintenu pour la préservation des espèces animales ou végétales et de l'écosystème. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que le site du projet présenterait un intérêt remarquable au sens du 8° de l'article L. 341-5 du code forestier. Le terrain d'assiette n'est pas inclus dans une zone de protection au titre de l'environnement et, en continuité d'une zone urbaine, a été classé comme constructible par le plan local d'urbanisme de la commune. D'autre part, la superficie de ce terrain ne représentant que moins de quatre hectares sur un massif forestier d'environ 400 hectares, l'autorisation délivrée n'a pu avoir pour effet de porter atteinte à un équilibre biologique apprécié à l'échelle d'une région ou d'un territoire au sens du 8° de l'article L. 341-5 du code forestier.

6. D'autre part, l'association requérante soutient que le préfet a méconnu le 2° du même article au motif que le caractère boisé du site devait être préservé en vue de prévenir l'érosion des sols. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que le défrichement autorisé aurait une incidence particulière sur le risque d'érosion du terrain. Selon le procès-verbal de reconnaissance de l'état des bois établi le 18 janvier 2021 par l'Office national des forêts, " en cas de mise à nu du terrain, le risque de départs terrigènes serait modéré ". En particulier, la circonstance que " deux ravines traversent le terrain " n'apparait pas comme pouvant constituer un danger dès lors que, notamment, " il n'y a pas de source, cours d'eau ou zone humide dans le voisinage ". Le procès-verbal de l'ONF rappelle en outre que, selon le plan de prévention des risques de la Martinique, le niveau d'aléa de mouvement de terrain est faible pour les glissements de terrain, les coulées, les chutes de blocs ou les effondrements, et le risque d'inondation est nul. Il suit de là que le terrain d'assiette du projet n'apparait pas comme particulièrement concerné par le risque d'érosion et d'envahissement par des fleuves, rivières ou torrents. L'Assaupamar n'est dès lors pas fondée à soutenir que l'autorisation litigieuse a été délivrée en méconnaissance du 2° de l'article L. 341-5 du code forestier.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'environnement : " I. - Lorsqu'un intérêt scientifique particulier, le rôle essentiel dans l'écosystème ou les nécessités de la préservation du patrimoine naturel justifient la conservation de sites d'intérêt géologique, d'habitats naturels, d'espèces animales non domestiques ou végétales non cultivées et de leurs habitats, sont interdits : () 2° La destruction, la coupe, la mutilation, l'arrachage, la cueillette ou l'enlèvement de végétaux de ces espèces, de leurs fructifications ou de toute autre forme prise par ces espèces au cours de leur cycle biologique, leur transport, leur colportage, leur utilisation, leur mise en vente, leur vente ou leur achat, la détention de spécimens prélevés dans le milieu naturel ; 3° La destruction, l'altération ou la dégradation de ces habitats naturels ou de ces habitats d'espèces ; () ".

8. L'association requérante joint à sa requête un document qu'elle présente comme l'extrait d'un inventaire réalisé en 2013 par deux botanistes pour le compte du parc naturel régional de la Martinique, recensant la flore et la faune sur le massif du morne rose au lieudit Cheval blanc, où se situe le terrain objet de l'autorisation de défrichement litigieuse. Il ressort de cet inventaire que le massif boisé est riche en espèces végétales dont certaines seraient menacées d'extinction, et fréquenté par plusieurs espèces d'amphibiens et reptiles endémiques de la Martinique et de la Caraïbe orientale. A notamment été recensée la capparris coccolobaefolia, espèce protégée par l'arrêté du 26 décembre 1988 relatif à la liste des espèces végétales protégées en région Martinique. Toutefois, le périmètre étudié par le recensement invoqué étant particulièrement vaste, il n'est pas démontré que les espèces recensées sont présentes sur le site du projet. Par ailleurs, s'il ressort du procès-verbal de reconnaissance du terrain établi par l'Office national des forêts que " de nombreux individus de deux espèces menacées sont présents sur la parcelle : Ranthoxylum tragodes, Forestiera rahmnifolia ", ces espèces ne sont toutefois pas listées par l'arrêté de protection du 26 décembre 1988. Il s'ensuit que l'Assaupamar n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté litigieux a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 411-1 du code de l'environnement.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 141-5 du code forestier : " Des travaux de recherche et d'exploitation de la ressource en eau destinée à l'alimentation humaine, lorsqu'ils sont le fait des collectivités publiques ou de leurs délégataires, qu'ils ont fait l'objet d'une déclaration d'utilité publique et qu'ils ne modifient pas fondamentalement la destination forestière des terrains, peuvent être effectués sous les conditions déterminées par le régime spécial des forêts de protection ". Ces dispositions ne trouvant pas à s'appliquer au présent litige, le moyen soulevé par l'association requérante est inopérant et ne peut, par suite, qu'être écarté.

10. En quatrième lieu, l'association requérante soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au motif que l'autorisation avait été initialement refusée et qu'aucune nouvelle étude de site n'est intervenue pour fonder l'abrogation du refus et la délivrance de l'autorisation de défricher. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'autorité administrative était insuffisamment informée sur l'état du terrain en cause, celui-ci ayant fait l'objet d'un rapport de l'Office national des forêts. Saisi d'un recours hiérarchique, le préfet de la Martinique pouvait, sans erreur de droit ni erreur manifeste d'appréciation, porter sur les faits de l'espèce, et au vu du même dossier, une appréciation différente de celle portée quelques semaines plus tôt par la directrice de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 425-6 du code de l'urbanisme : " Conformément à l'article L. 341-7 du nouveau code forestier, lorsque le projet porte sur une opération ou des travaux soumis à l'autorisation de défrichement prévue aux articles L. 341-1 et L. 341-3 du même code, celle-ci doit être obtenue préalablement à la délivrance du permis ".

12. L'association requérante soutient que l'autorisation de défrichement, qui doit intervenir préalablement à la délivrance du permis de construire, ne pouvait légalement être délivrée en l'espèce dès lors que le permis de construire a déjà été délivré. Toutefois, les conditions dans lesquelles a été délivré le permis de construire du 18 juin 2018, devenu définitif, sont sans incidence sur la légalité de l'autorisation de défrichement litigieuse. Par suite, le moyen tiré de ce que le permis de construire du 18 juin 2018 serait entaché d'illégalité est inopérant et, par suite, doit être écarté.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 241-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Par dérogation aux dispositions du présent titre, un acte administratif unilatéral obtenu par fraude peut être à tout moment abrogé ou retiré ".

14. Le moyen tiré de ce que le permis de construire aurait été obtenu par fraude est, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 12, inopérant. En tout état de cause, d'une part, les dispositions citées au point précédent qui permettent à l'autorité administrative de retirer ou abroger une autorisation obtenue par fraude ne lui font pas obligation en toutes circonstances de faire disparaitre de l'ordonnancement juridique un tel acte. D'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le permis de construire du 18 juin 2018 aurait été délivré au moyen d'une fraude commise par le pétitionnaire. En effet, l'étude d'impact présentait le terrain comme ne comportant que de la " savane arbustive " et le maire de Bellefontaine, dans son avis adressé au préfet sur la demande de permis de construire, avait estimé que le terrain d'assiette n'avait pas le caractère d'espace boisé. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que le permis de construire du 18 juin 2018 aurait dû être retiré au motif qu'il a été obtenu par une fraude du pétitionnaire ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par l'Assaupamar doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Soley Energie 3, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par l'Assaupamar au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande présentée par la société Soley Energie 3 au titre des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de l'Assaupamar est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Soley Energie 3 au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l'association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais, au préfet de la Martinique et à la société Soley Energie 3.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Rouland-Boyer, présidente,

- M. de Palmaert, premier conseiller,

- M. Phulpin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 novembre 2022.

Le rapporteur,

S. de Palmaert

La présidente,

H. Rouland-Boyer

Le greffier,

J-H. Minin

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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