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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300480

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300480

lundi 8 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300480
TypeDécision
Formation1ère Chambre
Avocat requérantJURISCARIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 août 2023 et le 10 mars 2024, M. A D, représenté par Me Nicolas, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 juin 2023 du ministre de l'intérieur et des outre-mer en tant qu'elle limite la protection fonctionnelle accordée aux faits de dénonciation calomnieuse subis et exclut notamment de cette protection les faits de harcèlement moral et de menaces également subis ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- il est victime d'un harcèlement moral perpétré par une collègue de travail, qui en outre a proféré des menaces à son encontre et l'a dénoncé de façon calomnieuse auprès de sa hiérarchie ;

- la décision attaquée ne pouvait légalement limiter la protection fonctionnelle accordée à la dénonciation calomnieuse dont il a été victime de la part de cette collègue.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 février 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. de Palmaert,

- les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public,

- et les observations de Me Nicolas, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. Attaché d'administration hors classe de l'Etat, M. D a été mis à disposition à compter du 15 mars 2022 auprès de la sous-préfète à l'égalité et à la cohésion sociale pour occuper les fonctions de délégué du préfet de la Martinique à la politique de la ville. Après avoir informé sa hiérarchie d'une situation de harcèlement moral subie en raison des agissements d'une collègue, M. D a sollicité, par un courrier du 27 mars 2023, le bénéfice de la protection fonctionnelle. Cette protection était demandée au titre du harcèlement moral subi, des menaces proférées à son encontre par Mme C le 18 octobre 2022, et d'une dénonciation calomnieuse de cette dernière. Par un courrier du 7 juin 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a partiellement fait droit à la demande de M. D, ne lui accordant la protection fonctionnelle qu'au titre de la dénonciation calomnieuse subie. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de cette décision en tant qu'elle lui refuse la protection fonctionnelle au titre des autres faits rapportés dans sa demande du 27 mars 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 134-1 du code général de la fonction publique : " L'agent public ou, le cas échéant, l'ancien agent public bénéficie, à raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire () ". Aux termes de l'article L. 134-5 du même code : " La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. / Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ".

4. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. En l'espèce, M. D a commencé ses fonctions de délégué du préfet à la politique de la ville le 1er avril 2022, chargé de suivre cette politique conduite sur le territoire de la commune du Lamentin. Sa prédecesseure ayant quitté son poste plusieurs semaines auparavant, Mme C a pris en charge l'intérim et a ainsi suivi temporairement les dossiers concernant la ville du Lamentin. Le requérant soutient avoir fait l'objet d'une mise à l'écart systématique dès sa prise de poste et d'une rétention d'informations de la part de Mme C qui, outre son refus de lui rendre compte avec précision de son intérim, continuait à travailler sans l'associer avec la société KPMG sur des sujets relevant au moins partiellement de ses attributions. Il ajoute avoir été exclu de la mise en place de l'action " Cité de la jeunesse ", partenariat avec une association qui concerne tant la ville de Fort-de-France que celle du Lamentin. Le requérant soutient avoir été agressé verbalement dans son bureau le 18 octobre 2022 par Mme C, irritée par sa demande de libérer une salle de réunion. Des menaces verbales auraient été proférées par Mme C qui est sortie en claquant violemment la porte du bureau et l'a ainsi endommagée. M. D verse en outre aux débats le compte-rendu d'une réunion tenue le 23 novembre 2022, à laquelle participaient notamment, sous la présidence de la sous-préfète déléguée à la cohésion sociale, les trois délégués à la politique de la ville et la cheffe de service des ressources humaines. Il ressort de ce compte-rendu que Mme C est décrite, par la déléguée chargée des villes du Robert et de Sainte-Marie, comme faisant preuve d'un comportement peu collaboratif et parfois agressif. L'ensemble de ces éléments de fait accrédite le harcèlement moral dont se dit victime M. D. Dans ses observations en défense, l'administration ne produit pas en sens contraire une argumentation suffisante de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. Si le ministre fait valoir que les agressions subies par M. D n'ont pas été subies en sa qualité d'agent public, aucun élément factuel n'est produit à l'appui de cette allégation alors que les faits rapportés se sont tous produits sur le lieu de travail, sans que l'existence d'un éventuel conflit d'ordre privé ne soit révélée. Il s'ensuit que M. D, qui produit en outre un certificat médical d'arrêt de travail en lien avec les agressions subies, est fondé à soutenir qu'il a été victime d'agissements répétés pouvant être qualifié de harcèlement moral. En revanche, il ne ressort pas des pièces du dossier que les propos tenus dans son bureau le 18 octobre 2022 par Mme C, qui aurait dit en créole que " cela ne se passera pas ainsi " puissent être regardés comme un agissement distinct du harcèlement moral caractérisé.

6. Il résulte de ce qui précède que la décision du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 7 juin 2023 doit être annulée en tant qu'elle exclut de la protection fonctionnelle accordée à M. D les faits de harcèlement moral signalés par l'intéressé.

Sur les frais liés au litige :

7. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 7 juin 2023 est annulée en tant qu'elle exclut de la protection fonctionnelle accordée à M. D les faits de harcèlement moral rapportés par l'intéressé dans sa demande du 27 mars 2023.

Article 2 : L'Etat versera à M. D la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée pour information au préfet de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. de Palmaert, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 avril 2024.

Le rapporteur,

S. de Palmaert

Le président,

J-M. Laso

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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