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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300490

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300490

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300490
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantJEAN-JOSEPH PASCALINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 août 2023, et des mémoires complémentaires, enregistrés les 7 mars 2024 et 27 mai 2024, Mme A B, représentée par Me Jean-Joseph, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 juillet 2022 par laquelle la rectrice de l'académie de Martinique a retiré son précédent arrêté du 18 juillet 2022 l'affectant au sein du collège Cassien Sainte-Claire de Fort-de-France en qualité de professeure certifiée d'anglais stagiaire à compter du 1er septembre 2022, ensemble la décision implicite rejetant son recours gracieux ;

2°) d'annuler la décision du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse, des sports, de l'enseignement supérieure et de la recherche du 4 août 2022 refusant de prononcer sa nomination en qualité de professeure certifiée stagiaire d'anglais à compter du 1er septembre 2022 à la suite de son admission sur la liste principale des épreuves du certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré (CAPES) d'anglais organisé au titre de la session 2022, ensemble la décision implicite rejetant son recours gracieux ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'éducation national et de la jeunesse et à la rectrice de l'académie de Martinique de la réintégrer et de prononcer sa nomination en qualité de fonctionnaire stagiaire à compter du 1er septembre 2023 ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dans la mesure où les décisions attaquées ne comportaient aucune mention des voies et délais de recours et que le délai de recours contentieux de deux mois a été interrompu pas ses recours gracieux et hiérarchique ;

- le ministre ne pouvait refuser de prononcer sa nomination dès lors que la condamnation dont elle a fait l'objet ne figure plus au bulletin n° 2 de son casier judiciaire à la suite d'un arrêt de la cour d'appel de Fort-de-France du 3 novembre 2022 ;

- cette condamnation n'est pas incompatible avec les fonctions d'enseignant du second degré puisqu'il s'agit de faits isolés commis dans le cadre des fonctions d'interprète qu'elle a ponctuellement exercées et pour lesquelles elle ignorait être soumise au secret professionnel, et qu'elle a donné pleinement satisfaction pendant 9 ans en tant qu'enseignante contractuelle ;

- le refus de la nommer en qualité de professeure certifiée d'anglais porte atteinte à la liberté d'entreprendre, garantie par l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 février 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 24 avril 2024, la rectrice de l'académie de Martinique conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête de Mme B est tardive dans la mesure où les recours gracieux qu'elle a présentés ont été formés après que les délais de recours contentieux qui couraient à l'encontre de l'arrêté rectoral du 22 juillet 2022 et de la décision ministérielle du 4 août 2022 étaient expirés ;

- les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2024, la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ;

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n° 72-581 du 4 juillet 1972 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Phulpin,

- et les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, professeure d'anglais contractuelle de l'enseignement secondaire, a été admise sur la liste principale des épreuves du certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré (CAPES) d'anglais organisé au titre de la session 2022. Par arrêté du 18 juillet 2022, la rectrice de l'académie de Martinique a affecté l'intéressée au sein du collège Cassien Sainte-Claire de Fort-de-France en qualité de professeure certifiée d'anglais stagiaire, à compter du 1er septembre 2022. Toutefois, par un nouvel arrêté du 22 juillet 2022, la rectrice de l'académie de Martinique a retiré cet arrêté d'affectation. Par décision du 4 août 2022, le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse, des sports, de l'enseignement supérieure et de la recherche a refusé de nommer Mme B en tant que professeure certifiée d'anglais stagiaire. L'intéressée a alors formé à l'encontre de ces deux dernières décisions deux recours gracieux auprès de la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse et de la rectrice de l'académie de Martinique, par deux courriers datés du 21 mars 2023 qui sont restés sans réponse. Dans la présente instance, Mme B demande au tribunal administratif d'annuler l'arrêté de la rectrice de l'académie de Martinique du 22 juillet 2022, la décision de la ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse, des sports, de l'enseignement supérieure et de la recherche du 4 août 2022, ainsi que les deux décisions implicites rejetant ses deux recours gracieux. Elle demande en outre à la juridiction d'enjoindre à l'administration de la réintégrer et de prononcer sa nomination en qualité de fonctionnaire stagiaire à compter du 1er septembre 2023.

Sur la légalité des décisions attaquées :

2. L'article L. 321-1 du code général de la fonction publique dispose : " () nul ne peut avoir la qualité de fonctionnaire : / () 3° Le cas échéant, si les mentions portées au bulletin n° 2 de son casier judiciaire sont incompatibles avec l'exercice des fonctions ; () ". Si cet article retient comme critère d'appréciation des conditions générales requises pour l'accès à la fonction publique, le fait, le cas échéant, que les mentions portées au bulletin n° 2 du casier judiciaire du candidat ne sont pas incompatibles avec l'exercice des fonctions, ces dispositions ne font pas obstacle à ce que l'autorité compétente pour arrêter la liste des candidats admis à concourir apprécie dans l'intérêt du service et compte tenu de la nature des fonctions auxquelles ils postulent, si les intéressés présentent les garanties requises. Cette appréciation s'exerce sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir.

3. En premier lieu, les dispositions citées au point précédent de l'article L. 321-1 du code général de la fonction publique ne font pas obstacle à ce que, lorsque l'administration a légalement été informée des mentions portées sur le bulletin n° 2 casier judiciaire d'un candidat à l'accès à la fonction publique et que, postérieurement à cette information, ces mentions sont supprimées, l'autorité compétente tienne compte des faits ainsi portés à sa connaissance, pour apprécier s'il y a lieu, compte tenu de la nature des fonctions auxquelles il postule, de recruter un candidat à l'accès à la fonction publique.

4. En l'espèce, la cour d'appel de Fort-de-France a fait droit, par un arrêt du 3 novembre 2022, à la demande de Mme B tendant à ce que le bulletin n° 2 de son casier judiciaire ne fasse plus mention de la condamnation délictuelle dont elle fait l'objet le 26 novembre 2020. Toutefois, la réalité des faits de révélation à des tiers et à des personnes impliquées ou susceptible de l'être d'informations sur une enquête en cours portant sur des faits de trafic de stupéfiants, de recel d'information provenant du délit de violation de secret professionnel et de détournement de la finalité de données à caractère personnel ayant donné lieu à cette condamnation, que la requérante ne conteste d'ailleurs pas, est établie. Par suite et alors même qu'à la date de la décision implicite de rejet du recours gracieux de la requérante, toute inscription au bulletin n° 2 de son casier judiciaire avait été supprimée, le ministre a pu, sans erreur de droit, se fonder sur ces faits, dont il a eu légalement connaissance, pour estimer qu'ils étaient incompatibles avec l'exercice des fonctions auxquelles Mme B postulait. Le moyen ainsi soulevé n'est dès lors pas fondé. Il doit, par suite, être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B a été requise en qualité d'interprète dans le cadre d'une enquête menée par l'office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiant (OCRTIS) qui portait sur un réseau d'importation de cocaïne en Martinique en provenance de Sainte-Lucie, afin d'effectuer des traductions d'écoutes téléphoniques et de renseignements recueillis lors de surveillances techniques. Entre le 10 avril 2014 et le 17 décembre 2018, Mme B a, dans le but d'entraver le déroulement de l'enquête et la manifestation de la vérité, révélé au principal suspect de l'enquête, avec lequel elle entretenait une relation amoureuse, de nombreux éléments à caractère secret sur l'avancée de l'enquête dont elle avait pris connaissance dans le cadre de ses fonctions d'interprète et que la directrice d'enquête, avec laquelle elle entretenait une relation de proximité, lui avait révélés en violation du secret professionnel. Sollicité par son compagnon, la requérante a également à plusieurs reprises au cours de la fin de l'année 2018 obtenu de la directrice d'enquête qu'elle effectue des recherches dans le système d'immatriculation des véhicules (SIV), en méconnaissance des règles d'utilisation dudit fichier. Par un arrêt du 26 novembre 2020, la cour d'appel de Fort-de-France a reconnu la culpabilité de Mme B à raison de ces faits et l'a définitivement condamnée à une peine d'emprisonnement de 3 ans, dont un an avec sursis. La circonstance que la requérante a exercé pendant près de neuf années les fonctions de professeure contractuelle d'anglais dans l'enseignement secondaire, entre 2013 et 2022, et qu'elle a toujours donné entière satisfaction dans le cadre de ses fonctions, ainsi qu'en atteste ses fiches d'évaluation et l'attestation établie par la coordinatrice de classe d'un établissement où l'intéressée a travaillé, ne saurait remettre en cause la gravité toute particulière des faits commis par Mme B entre le 10 avril 2014 et le 17 décembre 2018. Dans ces conditions, eu égard aux exigences particulières de probité et d'exemplarité qui s'imposent aux professeurs certifiés, le ministre n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation en considérant que ces faits étaient incompatibles avec les fonctions de professeur certifié. Le moyen ainsi soulevé n'est dès lors pas fondé. Il doit, par suite, être écarté.

6. En troisième lieu, il résulte des dispositions citées précédemment au point 2. que la possibilité pour l'administration de s'opposer à la nomination d'un candidat à l'accès à la fonction publique dont le bulletin n° 2 du casier judiciaire comporte une mention incompatible avec l'exercice des fonctions ou qui ne présente pas les garanties requises pour l'exercice des fonctions auxquelles il postule est prévue par la loi elle-même. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité concernée fait usage, dans les conditions et pour les motifs que la loi prévoit, du pouvoir de s'opposer à la nomination d'un candidat à l'accès à la fonction publique, elle ne peut être regardée comme portant atteinte à une liberté fondamentale. Mme B n'est dès lors pas fondée à soutenir que la décision attaquée du ministre méconnaitrait la liberté d'entreprendre, garantie par l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Le moyen ainsi soulevé doit, par suite, être écarté.

7. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à contester la légalité des décisions attaquées. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense par la rectrice de l'académie de Martinique, les conclusions principales de sa requête tendant à leur annulation doivent être rejetées.

Sur l'injonction :

8. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requérante, n'implique aucune mesure d'exécution particulière. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que Mme B demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la ministre de l'éducation nationale.

Copie sera adressée pour information à la rectrice de l'académie de Martinique.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Phulpin, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

Le rapporteur,

V. Phulpin

Le président,

J-M. LasoLe greffier,

J-H. Minin

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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