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AccueilJurisprudence administrativeN° TA104-2300479

Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE — Décision N° TA104-2300479

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
SectionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
N° DossierTA104-2300479
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère CHAMBRE
Avocat requérantD&S LEGAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 9 octobre 2023, le 28 février 2024, le 27 mars 2024, et le 12 avril 2024, la société d'exercice libéral à responsabilité limitée SELARL Mary-Laure Gastaud, liquidateur judiciaire de la société par actions simplifiée SAS Melchior, représentée par la SELARL d'avocats DetS Legal, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 117 560 000 francs CFP, en réparation du manque à gagner engendré par l'illégalité partielle de l'arrêté n° 73 HC/DLAJ/BAJE/2020 du haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie du 28 janvier 2020 fixant, pour l'année 2020, la liste des journaux habilités à recevoir les annonces judiciaires et légales ;

2°) de majorer l'indemnité à laquelle sera condamné l'Etat des intérêts au taux légal à compter du 15 juin 2023, date de réception de sa réclamation préalable, et de prononcer la capitalisation des intérêts dus depuis au moins une année entière ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 500 000 francs CFP, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'illégalité dont est entaché l'arrêté n° 73 HC/DLAJ/BAJE/2020 du haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie du 28 janvier 2020 et qui a été constatée par un arrêt n° 21PA01117 de la cour administrative d'appel de Paris du 3 mars 2023, est fautive ;

- elle a été à l'origine pour la SAS Melchior d'un manque à gagner de 37 490 000 francs CFP au titre de l'année 2020, de 35 980 000 francs CFP au titre de l'année 2021 et de 44 090 000 francs CFP au titre de l'année 2022.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 4 mars 2024 et le 10 avril 2024, le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie conclut au rejet de la requête de la SELARL Mary-Laure Gastaud.

Il soutient qu'aucune réparation n'est due, dès lors que la SARL Rezo respectait en tout état de cause les minimas de diffusion payante, que la SAS Melchior a fait preuve d'une imprudence fautive en ne se pourvoyant pas en cassation contre l'ordonnance du 15 mai 2020 rejetant le référé suspension qu'elle avait introduit contre l'arrêté n° 73 HC/DLAJ/BAJE/2020 du haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie du 28 janvier 2020, et que le préjudice dont elle se prévaut n'est pas établi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi organique n° 99-209 et la loi n° 99-210 du 19 mars 1999 ;

- le code civil applicable à la Nouvelle-Calédonie ;

- la loi n° 55-4 du 4 janvier 1955 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 avril 2024 :

- le rapport de M. Briquet, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Peuvrel, rapporteure publique,

- et les observations de Me Arcangeli, avocat de la SELARL Mary-Laure Gastaud et de M. A, représentant le haut-commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie.

Considérant ce qui suit :

1. La SELARL Mary-Laure Gastaud, liquidateur judiciaire de la SAS Melchior, demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de 117 560 000 francs CFP, en réparation du manque à gagner engendré pour la SAS Melchior par l'illégalité partielle de l'arrêté n° 73 HC/DLAJ/BAJE/2020 du haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie du 28 janvier 2020 fixant, pour l'année 2020, la liste des journaux habilités à recevoir les annonces judiciaires et légales.

2. Toute illégalité affectant une décision administrative est constitutive d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de la personne publique. Saisi d'une demande indemnitaire, il appartient au juge administratif d'accorder réparation des préjudices de toute nature, directs et certains, qui résultent de l'illégalité fautive entachant la décision. Le caractère direct du lien de causalité entre l'illégalité commise et le préjudice allégué ne peut notamment être retenu dans le cas où la décision administrative est seulement entachée d'une irrégularité formelle ou procédurale et que le juge considère, au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties devant lui, que la décision aurait pu être légalement prise par l'autorité administrative, au vu des éléments dont elle disposait à la date à laquelle la décision est intervenue.

3. Il résulte de l'instruction que, par un arrêt n° 21PA01117 du 3 mars 2023 devenu depuis lors définitif, la cour administrative d'appel de Paris a annulé l'arrêté n° 73 HC/DLAJ/BAJE/2020 du haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie du 28 janvier 2020 fixant, pour l'année 2020, la liste des journaux habilités à recevoir les annonces judiciaires et légales, en tant qu'il a habilité la SARL Rezo, propriétaire et éditrice du journal Actu.nc, à recevoir de telles annonces. Le motif de cette annulation était que la SARL Rezo ne pouvait être habilitée au titre de l'année en cause, dès lors que son dossier de demande d'habilitation était incomplet, en l'absence d'attestation, prise dans les conditions prévues à l'article 3 de l'arrêté HC/DLAJ/BAJE n° 2019-210 du 20 décembre 2019 du haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, qui permettrait de certifier du respect des minimas de diffusion payante. Une telle illégalité présentait un caractère fautif.

4. Celle-ci a ici été directement à l'origine d'un manque à gagner au titre de l'année 2020 pour la SAS Melchior, seule concurrente de la SARL Rezo sur le marché des annonces judiciaires et légales, dès lors d'une part que l'absence d'attestation conforme faisait en tout état de cause obstacle à ce que le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie délivre une habilitation à la SARL Rezo à la date à laquelle il s'est prononcé, quand bien même cette société aurait respecté en pratique les minimas de diffusion payante, et dès lors d'autre part que la SARL Rezo ne disposait pas de possibilité de régularisation pour l'année 2020 eu égard au caractère annuel des habilitations, lequel ressort de l'article 2 de la loi n° 55-4 du 4 janvier 1955 concernant les annonces judiciaires et légales, qui dispose que " () / La liste des publications de presse et services de presse en ligne susceptibles de recevoir les annonces légales dans le département est fixée chaque année au mois de décembre pour l'année suivante, par arrêté du préfet. / (). ".

5. En revanche, et contrairement à ce qu'allègue la requérante, cette illégalité n'a engendré qu'un manque à gagner hypothétique pour les années ultérieures, compte-tenu de la possibilité pour la SARL Rezo de joindre une attestation conforme dans ses dossiers de demande d'habilitation présentés au titre des années suivantes.

6. Il sera fait une juste appréciation du manque à gagner subi pour l'année 2020 par la SAS Melchior en retenant le chiffre d'affaires et la marge nette proposés par la requérante et en accordant à cette dernière une somme de 37 490 000 francs CFP.

7. La requérante a droit aux intérêts au taux légal relatifs à l'indemnité devant lui être versée par l'Etat à compter du 15 juin 2023, date de réception de sa réclamation préalable.

8. La capitalisation des intérêts a été demandée le 9 octobre 2023. A la date du présent jugement, il n'était pas dû une année d'intérêts. Dès lors, conformément aux dispositions de l'article 1343-2 du code civil, il y a lieu de rejeter cette demande.

9. Dans les circonstances de l'espèce, une somme de 180 000 francs CFP sera mise à la charge de l'Etat, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser une somme de 37 490 000 francs CFP à la SELARL Mary-Laure Gastaud en sa qualité de liquidateur judiciaire de la SAS Melchior. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 15 juin 2023.

Article 2 : L'Etat versera à la SELARL Mary-Laure Gastaud, en sa qualité de liquidateur judiciaire de la SAS Melchior, une somme de 180 000 francs CFP au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SELARL Mary-Laure Gastaud et au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie.

Délibéré après l'audience du 18 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sabroux, président,

M. Briquet, premier conseiller,

M. Prieto, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2024.

Le rapporteur,

B. BRIQUET

Le président,

D. SABROUX

Le greffier de chambre,

J. LAGOURDE

La République mande et ordonne au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

pc

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