Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 décembre 2023, M. A... C... B..., représenté par Me Pepin, demande au tribunal :
1°) d’annuler le refus du directeur de la caisse d'allocations familiales de la Guyane de lui verser le revenu de solidarité active (RSA) pour les mois de mars et avril 2021 et depuis février 2023 ;
2°) de le rétablir dans ses droits au bénéfice du RSA pour les périodes en débat dans un délai d’un mois ;
3°) de mettre à la charge de la caisse d'allocations familiales de la Guyane le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient qu’il remplit les conditions requises pour se voir verser le RSA pour les périodes considérées ; pour les mois de mars et avril 2021 il ne pouvait être procédé à un réexamen de sa situation par application de l’article L. 262-21 du code de l’action sociale et des familles ; en 2023 il n’a aucune ressource.
Par un courrier du 2 janvier 2024 il a été demandé à la caisse d’allocations familiales de la Guyane de produire les pièces prévues à l’article R. 772-8 du code de justice administrative.
Par un courrier du 4 juin 2024, la caisse d'allocations familiales a été mise en demeure de produire des observations en défense dans un délai de 30 jours, à peine d’acquiescement aux faits, en vertu de l’article R. 612-6 du code de justice administrative.
L’affaire, qui relève de l’article R. 222-13 du code de justice administrative, a été renvoyée en formation collégiale, en application de l’article R. 222-19 du code de justice administrative.
M. C... B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 5 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’action sociale et des familles ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2018-1321 du 28 décembre 2018 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience, en application de l’article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Rivas, a été entendu au cours de l’audience publique.
La clôture de l’instruction a été prononcée, en application des dispositions de l’article R. 772-9 du code de justice administrative, après appel de l’affaire à l’audience.
Considérant ce qui suit :
M. C... B..., exploitant agricole né en 1965, a perçu le revenu de solidarité active (RSA) sous la forme de rappels décidés en mars et avril 2023, pour la période courant notamment du 1er mai 2021 au 31 janvier 2022 et de février 2022 à janvier 2023. Il a saisi la caisse d’allocations familiales de la Guyane, notamment le 20 avril 2023, d’une réclamation afin de pouvoir bénéficier d’un rappel pour les mois de mars et avril 2021 et pour un montant supérieur à celui qui lui a été alloué au titre de cette même année. Par un courrier du 17 juin 2023 cette caisse a rejeté sa réclamation. Par un courriel du 21 septembre 2023 il a également demandé le versement du RSA pour la période allant de février à juillet 2023. Par un courriel non daté, la CAF lui a fait une réponse d’attente. Dans la présente instance, M. C... B... demande à bénéficier du RSA pour les mois de mars et avril 2021 et de février à juillet 2023.
Sur l’acquiescement aux faits :
Aux termes de l’article R. 612-6 du code de justice administrative : « Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n’a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant. ».
Si, lorsque le défendeur n’a produit aucun mémoire, le juge administratif n'est pas tenu de procéder à une telle mise en demeure avant de statuer, il doit, s'il y procède, en tirer toutes les conséquences de droit. Il lui appartient seulement, lorsque les dispositions précitées sont applicables, de vérifier que l’inexactitude des faits exposés dans les mémoires du requérant ne ressort d’aucune pièce du dossier.
En l’espèce, malgré la mise en demeure qui lui a été adressée, la caisse d'allocations familiales de la Guyane n’a produit aucune observation en défense avant la clôture de l’instruction. Ainsi, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête. Il appartient toutefois au tribunal de vérifier que ces faits ne sont pas contredits par les pièces du dossier et qu’aucune règle d’ordre public ne s’oppose à ce qu’il soit donné satisfaction au requérant.
Sur l’office du juge :
Lorsqu’il statue sur un recours dirigé contre une décision par laquelle l’administration, sans remettre en cause des versements déjà effectués, détermine les droits d’une personne à l’allocation de revenu de solidarité active, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention dans la reconnaissance du droit à cette prestation d’aide sociale qu’à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d’examiner les droits de l’intéressé sur lesquels l’administration s’est prononcée, en tenant compte de l’ensemble des circonstances de fait qui résultent de l’instruction. Au vu de ces éléments il appartient au juge administratif d’annuler ou de réformer, s’il y a lieu, cette décision en fixant alors lui-même les droits de l’intéressé, pour la période en litige, à la date à laquelle il statue ou, s’il ne peut y procéder, de renvoyer l’intéressé devant l’administration afin qu’elle procède à cette fixation sur la base des motifs de son jugement.
Sur les droits à RSA de M. C... B... au titre de 2021 :
Aux termes de l’article L. 262-2 du code de l’action sociale et des familles : « Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. / Le revenu de solidarité active est une allocation qui porte les ressources du foyer au niveau du montant forfaitaire. (…) ». Aux termes de l’article L. 262-3 du même code : « (…) L'ensemble des ressources du foyer, y compris celles qui sont mentionnées à l'article L. 132-1, est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active, dans les conditions fixées par un décret en Conseil d’Etat qui détermine notamment : / 1° Les ressources ayant le caractère de revenus professionnels ou qui en tiennent lieu ; / (…) ». Aux termes de l’article L. 262-7 de ce code : « Un décret en Conseil d'Etat définit les règles de calcul du revenu de solidarité active applicables aux travailleurs mentionnés (…) aux articles L. 722-1 et L. 781-9 du code rural et de la pêche maritime ( …). ».
Aux termes de l’article R. 262-12 du code de l’action sociale et des familles : « I.- Ont le caractère de revenus professionnels ou en tiennent lieu en application du 1° de l'article L. 262-3 : / 1° L'ensemble des revenus tirés d'une activité salariée ou non salariée ; (…). ». Et aux termes de l’article R. 262-18 du même code : « Les revenus professionnels relevant de l'impôt sur le revenu dans la catégorie des bénéfices agricoles s'entendent des bénéfices de l'avant-dernière année précédant celle au cours de laquelle le droit à l'allocation est examiné ou révisé, ou ceux de la dernière année s'ils sont connus, pourvu qu'ils correspondent à une année complète d'activité. / Pour les travailleurs indépendants qui en font la demande, le calcul prévu à l'article R. 262-7 prend en compte le total des recettes des quatrième, troisième et deuxième mois précédant la demande ou le réexamen périodique du droit, en lui appliquant le taux d'abattement forfaitaire prévu au deuxième alinéa de l'article 64 bis du code général des impôts dès lors que le total des recettes des douze derniers mois n'excède pas le montant fixé au I de l'article 69 du code général des impôts et sous réserve d'un accord du président du conseil départemental./ (…) Toute aide, subvention et indemnité non retenue pour la fixation du bénéfice forfaitaire ainsi que pour le bénéfice mentionné à l'article 76 du code général des impôts est ajoutée aux revenus définis aux alinéas précédents. Un arrêté préfectoral recense celles qui ont été prises en considération pour la fixation du forfait. Le président du conseil départemental reçoit communication de cet arrêté. ».
D’une part, il résulte de l’instruction que M. C... B... est exploitant agricole et qu’en 2021 il lui a été reconnu un droit au RSA à compter du mois de mai. Si dans son courrier du 17 juin 2023, en réponse à la réclamation préalable de M. C... B..., la caisse d’allocations familiales a fait valoir que le calcul du montant de son RSA incluait un bénéfice agricole de 5 800 euros qu’il a déclaré auprès de son centre des impôts en 2019, cette explication est présentée en réponse à la contestation que présentait alors l’intéressé à propos du calcul du montant de ce RSA entre mai et décembre 2021. En l’état de l’instruction, il n’a en revanche été donné aucune explication à l’absence de versement du RSA par cette caisse à M. C... B... au titre des mois de mars et avril 2021. Il résulte par ailleurs de l’instruction que ce droit a été reconnu à M. C... B... à compter de mai 2021 et jusqu’à janvier 2022, et que le requérant affirme, sans être contredit en défense, que précédemment sa situation professionnelle et ses revenus étaient identiques à ceux lui ayant ouvert un droit au RSA à compter de mai 2021.
D’autre part, le requérant fait valoir que, pour les mois de février à juillet 2023 concernés par sa réclamation préalable du 21 septembre 2023, ses ressources sont restées inchangées par rapport à la période immédiatement antérieure et qu’il n’y avait donc pas lieu d’interrompre le versement du RSA pendant ces six mois. Il résulte par ailleurs de la réponse apportée par les services de la caisse d’allocations familiales à cette réclamation qu’une « note interne a été effectuée auprès de la cellule concernée afin de régulariser votre situation ».
Par suite, dès lors que l’inexactitude des faits présentés par M. C... B... quant à ses revenus ne ressort d’aucune des pièces au dossier, la caisse d’allocations familiales doit être réputée avoir admis leur exactitude matérielle conformément aux dispositions de l’article R. 612-6 du code de justice administrative.
Dans ces conditions, M. C... B... est fondé à soutenir qu’il remplissait les conditions pour se voir accorder le bénéfice du RSA de mars à avril 2021 et de février à juillet 2023 inclus et à demander l’annulation des deux décisions de la caisse d’allocations familiales refusant de lui accorder le versement de cette allocation pour ces périodes et à être rétabli dans ses droits en conséquence.
Sur les conclusions aux fins d’injonction :
En raison des motifs qui la fonde l’annulation des deux décisions en litige implique nécessairement qu’il soit enjoint à la caisse d’allocations familiales de la Guyane, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, d’une part, de calculer le montant des droits au RSA de M. C... B... pour les périodes allant du 1er mars au 30 avril 2021 et du 1er février au 31 juillet 2023 et de l’autre de rétablir celui-ci dans ses droits à ce titre dans cette mesure.
Sur les frais d’instance :
M. C... B... a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 1 300 euros à Me Pepin dans les conditions fixées à l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 17 juin 2023 par laquelle le directeur de la caisse d’allocations familiales de la Guyane a rejeté le recours de M. C... B... en tant qu’il sollicitait le versement du RSA pour les mois de mars et avril 2021 et sa décision non datée de septembre 2023 refusant de lui accorder le bénéfice du revenu de solidarité active pour les mois de février à juillet 2023 sont annulées.
Article 2 : M. C... B... est rétabli dans ses droits au titre du revenu de solidarité active pour les mois de mars et avril 2021 et les mois de février à juillet 2023.
Article 3 : Il est enjoint à la caisse d’allocations familiales de la Guyane, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, de calculer le montant des droits au revenu de solidarité active de M. C... B... et de le rétablir dans ses droits à ce titre pour la période allant du 1er mars au 30 avril 2021 et pour celle allant du 1er février au 31 juillet 2023.
Article 4 : La caisse d’allocations familiales de la Guyane versera à Me Pepin une somme de 1 300 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... C... B... et à la caisse d'allocations familiales de la Guyane.
Une copie pour information sera communiquée à la collectivité territoriale de Guyane.
Délibéré après l'audience du 4 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Rivas président de la formation de jugement,
Mme Marcisieux, conseillère,
Mme Topsi, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 décembre 2025.
Le président de la formation de jugement, rapporteur,
Signé
C. RIVAS
L’assesseure la plus ancienne
dans le grade le plus élevé,
Signé
M.-R. MARCISIEUX
La greffière,
Signé
C. PAUILLAC
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière en Cheffe,
Ou par délégation la greffière,
Signé
S. MERCIER