lundi 25 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2400361 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | D |
| Avocat requérant | PIALOU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 23 mars 2024, M. A C, représenté par Me Rozenberg, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre, sans délai, l'exécution de l'arrêté du 1er mars 2024 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;
3°) en cas d'éloignement préalable à l'audience, d'enjoindre au préfet de la Guyane d'organiser son retour sur le territoire français ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il fait l'objet d'une mesure d'éloignement sans possibilité de former un recours pour excès de pouvoir ayant un caractère suspensif et que son départ pour Haïti est prévu le 24 mars 2024 ;
- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination lui portent une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté personnelle dès lors qu'elles sont susceptibles de méconnaître son droit, protégé par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques, à ne pas être soumis à la torture ni à de peines ou traitements inhumains et dégradants ; originaire de Saint-Louis-du-Sud, il craint pour sa vie en cas de retour dans cette ville eu égard à l'insécurité qui atteint un paroxysme ces derniers mois, la situation s'étant dégradée au mois de mars 2024 ;
- l'arrêté en litige porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à la vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il n'a plus de famille en Haïti et l'ensemble de ses liens personnels et familiaux se trouvent en Guyane, territoire dans lequel il vit depuis six ans ;
- en cas de renvoi dans son pays d'origine avant la notification de l'ordonnance à intervenir, il serait porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un recours juridictionnel effectif tel que protégé par les stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mars 2024, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif a désigné M. Gillmann, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus lors de l'audience publique, tenue le 25 mars 2024 à 14 heures 40, en présence de Mme Metellus, greffière d'audience :
- le rapport de M. Gillmann, juge des référés ;
- les observations de Me Rozenberg, avocat de M. C qui a conclu aux mêmes fins que la requête et demande, en outre, au juge des référés, d'enjoindre au préfet de la Guyane de réexaminer la situation de son client ;
- les observations de M. C, assisté de Mme B, interprète en créole haïtien ;
- et les observations de M. D, représentant le préfet de la Guyane, qui a conclu aux mêmes fins que le mémoire en défense en ajoutant que M. C faisait l'objet d'une interdiction du territoire français d'une durée de dix ans prononcée par le juge pénal.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant haïtien né en 2002, a été condamné le 19 avril 2022 par le tribunal correctionnel de Cayenne à une peine de deux ans d'emprisonnement avec maintien en détention. Libérable le 4 mars 2024, le préfet de la Guyane l'a, par un arrêté du 1er mars 2024, obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. Par la présente requête, M. C demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".
4. D'une part, M. C se prévaut des circonstances qu'il n'a aucune attache familiale en Haïti, qu'il vit en Guyane depuis six ans avec sa tante, son oncle et ses cousins, que sa mère, qui est en situation régulière, est également présente sur le territoire avec ses deux sœurs et son frère scolarisés et que son père est parti aux Etats-Unis avec un de ses frères. Toutefois, à supposer que l'intéressé réside de manière stable et continue en France depuis 2017 comme il le prétend, le requérant, célibataire et sans enfant, n'établit pas de l'intensité des liens qu'il entretiendrait avec les membres de sa famille habitant en France. En outre, si M. C produit des bulletins de paie et un certificat de travail portant sur une période allant du 6 juillet 2023 au 3 mars 2024 attestant de l'exercice d'un emploi de personnel de cuisine au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, ces seuls éléments, qui attestent de sa détention, ne permettent pas d'établir d'une intégration suffisante dans le tissu économique et social français. Par ailleurs, si le requérant a indiqué au cours de l'audience qu'il avait une formation de coiffeur, il ne l'établit pas. Enfin, M. C, condamné le 19 avril 2022 par le tribunal correctionnel de Cayenne à une peine de deux ans d'emprisonnement pour des faits de vol aggravé et vol avec violence aggravé, ne conteste pas l'affirmation du préfet de la Guyane dans l'arrêté contesté selon laquelle il représenterait une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, l'arrêté en litige ne porte aucune atteinte grave et manifestement illégale à son droit de mener une vie privée et familiale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
5. D'autre part, M. C, né à Saint-Louis-du-Sud, soutient que sa vie est en danger en cas de retour en Haïti, qu'il risque d'être exposé à la torture et à des peines ou traitement inhumains ou dégradants eu égard à la situation sécuritaire dégradée dans ce pays, notamment au mois de mars 2024. Toutefois, le requérant, qui fait état de considérations générales sur la situation de son pays et principalement sur le territoire de la commune de Port-au-Prince, ne justifie pas qu'il serait personnellement exposé à un risque réel, direct et sérieux en cas de retour en Haïti. Par suite, l'intéressé n'établit pas qu'une atteinte grave et manifestement illégale au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative ait été portée à son droit de ne pas subir des traitements inhumains ou dégradants tel que protégé notamment par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.
6. Enfin, le requérant n'a pas été éloigné le dimanche 24 mars 2024. Il a ainsi pu exercer son droit au recours en saisissant le juge des référés et présenter ses observations lors de l'audience publique. Dans ces conditions, aucune atteinte à son droit au recours effectif garanti par les stipulations de l'article 13 de la même convention n'est caractérisée.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, que la requête de M. C doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C et au préfet de la Guyane.
Copie sera adressée pour information au directeur de la police aux frontières de la Guyane et à l'association " La Cimade ".
Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 25 mars 2024.
Le juge des référés,
Signé
J. GILLMANN
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le Greffier en Chef,
Ou par délégation le greffier,
Signé
M-Y. METELLUS