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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2400768

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2400768

vendredi 7 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2400768
TypeOrdonnance
PublicationD
Avocat requérantPIALOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 juin 2024, M. C B, représenté par Me Khiter, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre, sans délai, l'exécution de l'arrêté du 4 juin 2024 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) en cas d'éloignement préalable à l'audience, d'enjoindre au préfet de la Guyane d'organiser son retour sur le territoire français ;

4°) d'enjoindre, titre principal, au préfet de la Guyane de lui délivrer un titre de séjour, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il fait l'objet d'une mesure d'éloignement sans possibilité de former un recours pour excès de pouvoir ayant un caractère suspensif et qu'elle est susceptible d'être exécutée à tout moment ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte grave et manifestement illégale aux droits protégés par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant dès lors qu'il vit avec sa compagne, en situation régulière, que sa fille née de cette union à Cayenne est scolarisée et souffre de problèmes de santé, qu'il n'a plus de famille en Haïti et qu'en six années de présence sur le territoire, il s'est intégré au sein de la société française ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination lui portent une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté personnelle dès lors qu'elles sont susceptibles de méconnaître son droit, protégé tant par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que les stipulations de l'article 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que par les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à ne pas être soumis à la torture ni à de peines ou traitements inhumains et dégradants ; originaire de Port-au-Prince, il craint pour sa vie en cas de retour dans cette ville eu égard à l'insécurité qui atteint un paroxysme ces derniers mois, la situation s'étant dégradée depuis 2023 ;

- en cas de renvoi dans son pays d'origine avant la notification de l'ordonnance à intervenir, il serait porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un recours juridictionnel effectif tel que protégé par les stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2024, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné M. Gillmann, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus lors de l'audience publique, tenue le 6 juin 2024 à 11 heures 09, en présence de Mme Pauillac, greffière d'audience :

- le rapport de M. Gillmann, juge des référés ;

- les observations de M. B ;

- et les observations de M. D, représentant le préfet de la Guyane, qui a conclu aux mêmes fins que le mémoire en défense en ajoutant que M. B a fait l'objet d'une décision portant rejet de demande de titre de séjour le 3 juillet 2023.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant haïtien né en 1982, serait entré irrégulièrement en France, selon ses déclarations, en 2017. L'intéressé a fait l'objet, le 4 juin 2024, d'une interpellation dans le cadre d'une vérification du droit de circulation ou de séjour. Par deux arrêtés du même jour, le préfet de la Guyane l'a, d'une part, obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a, d'autre part, placé en rétention administrative. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 4 juin 2024 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

4. En premier lieu, eu égard au placement en rétention de M. B, à l'imminence de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre et à l'absence de voie de recours ayant un caractère suspensif, la condition d'urgence requise par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. En l'espèce, il résulte de l'instruction que M. B est entré en France en 2017 et qu'il établit, par les pièces qu'il produit, de la continuité et de la stabilité de son séjour depuis lors. Si le préfet de la Guyane soutient en défense que M. B ne prouve pas l'existence d'une véritable communauté de vie avec sa compagne, Mme A, et de la contribution à l'entretien et à l'éducation de leur enfant, E B, l'intéressé produit des pièces, notamment un contrat de location d'un logement situé au 71 ter avenue de la liberté à Cayenne datant du 23 décembre 2022, des quittances de loyer portant sur l'année 2023, le compte-rendu de bilan psychomoteur de son enfant, et une attestation de témoignage de Mme A, justifiant qu'il vit avec cette dernière et leur fille. Il résulte également de l'instruction que Mme A, qui a exercé une activité professionnelle jusqu'au mois de février 2024, est titulaire d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable jusqu'au 12 juillet 2024 qui serait en cours de renouvellement selon les déclarations du représentant du préfet au cours de l'audience publique. Le requérant allègue par ailleurs, sans être sérieusement contredit par le défendeur, qu'il s'occupe de sa fille, qui fait l'objet d'un suivi médical en Guyane, et qu'il la cherche tous les jours à l'école maternelle. Enfin, il n'est pas non plus contesté par le préfet que M. B n'a plus d'attaches familiales en Haïti, son père étant décédé en 2015 et sa mère et ses sœurs résidant actuellement au Chili. Il en résulte, dans les circonstances de l'espèce, eu égard à la relation qu'il entretient avec sa compagne et mère de son enfant, ainsi qu'à la durée de sa présence sur le territoire français, que l'exécution de la mesure d'éloignement porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, M. B est fondé, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. La présente ordonnance n'implique pas que le préfet de la Guyane délivre un titre de séjour à M. B, ni qu'il réexamine sa situation. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B présentées sur le fondement de L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 4 juin 2024 est suspendue.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B et au préfet de la Guyane.

Copie sera adressée pour information au directeur de la police aux frontières de la Guyane et à l'association " La Cimade ".

Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 7 juin 2024.

Le juge des référés,

Signé

J. GILLMANN

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. PAUILLAC

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