lundi 10 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2400781 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | STEPHENSON |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 juin 2024, M. A B, représenté par Me Stephenson, demande au juge des référés du tribunal administratif de la Guyane, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il a été placé en centre de rétention administrative et qu'un vol à destination de son pays d'origine est prévu à compter du 16 juin prochain ;
- l'arrêté en litige porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit d'asile, à sa liberté personnelle dès lors qu'il méconnaît son droit à ne pas être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradant en vertu des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi qu'à son droit au respect de la vie privée et familiale en méconnaissant les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- en cas de renvoi dans son pays d'origine, préalablement à l'audience, il serait porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un recours juridictionnel effectif.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2024, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que l'arrêté en litige ne porte pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une quelconque liberté fondamentale.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Deleplancque, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 10 juin 2024 à 10 heures 10, en présence de Mme Pauillac, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de Mme Deleplancque ;
- les observations de Me Stephenson, représentant M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens ;
- et les observations de M. C, représentant le préfet de la Guyane.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant haïtien né en 2004, est entré en France, selon ses déclarations, en 2018. Le 30 août 2022, il a été condamné par le tribunal correctionnel de Cayenne à une peine de deux ans d'emprisonnement avec maintien en détention pour des faits notamment de vol aggravé, de récidive et de transport sans motif légitime d'armes et de munitions. L'intéressé étant placé sous écrou et libérable le 26 mai 2024, le préfet de la Guyane a, par un arrêté du 23 mai 2024, prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai à destination de son pays d'origine et une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés du tribunal administratif de la Guyane, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale () ".
4. En premier lieu, eu égard au placement en rétention dont fait l'objet M. B, à l'imminence de l'exécution de la mesure d'éloignement en raison notamment du vol à destination d'Haïti prévu pour le 17 juin 2024 et, enfin, à l'absence de voie de recours ayant un caractère suspensif, la condition d'urgence, requise par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, doit être regardée comme satisfaite.
5. En deuxième lieu, le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique que l'étranger qui sollicite la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande et, le cas échéant, jusqu'à ce que le juge compétent se soit prononcé sur la légalité de ce refus. Aux termes de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : () d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ; (). ". Aux termes de l'article L. 531-24 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée dans les cas suivants : () 3° Le demandeur est assigné à résidence ou placé en rétention en application de l'article L. 523-1 ou maintenu en rétention en application de l'article L. 754-3. ".
6. Il résulte de l'instruction que M. B a présenté sa demande d'asile le 3 juin 2024, alors qu'il était placé en rétention, et que l'OFPRA, qui a statué en procédure accélérée, a refusé de lui accorder le bénéfice de la protection subsidiaire sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 512-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par une décision du 5 juin 2024, qui lui a été notifiée le lendemain. Dans ces conditions, et alors même qu'il se prévaut de son recours formé le 8 juin 2024 auprès de la CNDA à l'encontre de la décision de l'OFPRA, le requérant ne bénéficiait plus, à compter du 6 juin 2024, du droit de se maintenir sur le territoire français. Par suite, il n'est pas fondé à se prévaloir, à la date de la présente décision, d'une atteinte grave et manifestement illégale à son droit d'asile.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
8. En l'espèce, M. B, né en 2004 en Haïti, soutient qu'il s'est établi sur le territoire français depuis son arrivée à l'âge de 14 ans. Toutefois, l'intéressé ne justifie pas de la continuité de son séjour en France depuis lors et n'établit pas qu'il ne dispose plus d'aucune attache privée et familiale dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de sa vie. A cet égard, la seule présence de sa mère en Guyane, à la supposer établie, ne permet pas de caractériser l'existence d'une vie privée et familiale suffisante sur le territoire, alors qu'il ne conteste pas être célibataire et sans enfant. En outre, s'il se prévaut de l'obtention d'un diplôme d'accès aux études universitaires, alors qu'il était placé en détention, ce seul élément n'apparaît pas suffisant pour établir une intégration dans le tissu économique et social français alors qu'il résulte de l'instruction que ce dernier a fait l'objet d'une condamnation par le tribunal correctionnel de Cayenne pour des faits notamment de vol aggravé, de récidive et de transport sans motif légitime d'armes et de munitions. Dans ces conditions, l'arrêté en litige ne porte aucune atteinte grave et manifestement illégale à son droit de mener une vie privée et familiale.
9. En quatrième lieu, M. B n'ayant pas fait l'objet d'un renvoi dans son pays d'origine préalablement à l'audience, aucune atteinte n'a été portée à son droit à un recours juridictionnel effectif.
10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Il appartient à l'autorité administrative chargée de prendre la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger obligé de quitter le territoire de s'assurer, sous le contrôle du juge, que les mesures qu'elle prend n'exposent pas l'étranger à des risques sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique, non plus qu'à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
11. Il résulte de l'instruction, et en particulier des termes de la décision de l'OFPRA du 5 juin 2024, lequel a refusé d'accorder la protection subsidiaire à M. B en raison de la menace pour l'ordre public qu'il représente, que ce dernier, dont il est établi que son centre d'intérêt se situe à Port-au-Prince, encourt " un risque réel de subir une menace grave et individuelle contre sa vie ou sa personne en raison d'une violence qui peut s'étendre à des personnes sans considération de leur situation personnelle et résultant d'une situation de conflit armé interne, au sens du 3° de l'article L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans pouvoir bénéficier d'une protection effective des autorités " en cas de retour dans son pays d'origine. Par ailleurs, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés actuellement comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Dans ces conditions, l'arrêté du 23 mai 2024, en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de destination, porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de M. B à ne pas être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
12. Il résulte de tout ce qui précède que l'exécution de l'arrêté du 23 mai 2024 du préfet de la Guyane, en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de destination, doit être suspendue.
Sur les frais liés au litige :
13. L'Etat n'étant pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance, les conclusions de la requête présentées sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 23 mai 2024 est suspendue en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de destination.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au préfet de la Guyane.
Copie pour information sera adressée à la CIMADE et au service territorial de la police aux frontières.
Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 10 juin 2024.
Le juge des référés,
Signé
C. DELEPLANCQUE
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous huissiers à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le Greffier en Chef,
Ou par délégation le greffier,
Signé
C. PAUILLAC