samedi 29 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2400863 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | D |
| Avocat requérant | JOUNEAUX |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 juin 2024, Mme A C, représentée par Me Jouneaux, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L.521-2 du code de justice administrative :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 26 juin 2024 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et les décisions afférentes ;
3°) d'enjoindre au préfet de lui remettre une attestation de demande d'asile, ainsi qu'un dossier de demande d'asile à transmettre à l'OFPRA ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
La requérante soutient que :
- l'urgence est caractérisée par son placement en rétention administrative et l'imminence de l'exécution de la mesure d'éloignement ;
- le préfet a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit constitutionnel d'asile, qui est une liberté fondamentale au sens de la jurisprudence du Conseil d'Etat, notamment le " droit de solliciter l'asile ", il est également porté atteinte à son droit de ne pas être soumis à la torture ou à des traitements inhumains ou dégradants droit garanti par l'article 3 de la CEDH et à son droit à un recours effectif en cas de renvoi préalable à l'audience.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2024, le Préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés
fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Metellus, greffière d'audience, M. B a lu son rapport et entendu Me Jouneaux, pour la requérante, le préfet de la Guyane n'étant ni présent, ni représenté
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. En vertu de l'article L.521-2 du code de justice administrative, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle, notamment, une personne morale de droit public aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale.
2. Le 15 juin 2024, Mme C, de nationalité dominicaine, est entrée en Guyane, en provenance du Suriname avec l'intention de se rendre en France métropolitaine, puis en Espagne, pour y demander l'asile. Revenue à Cayenne, elle a fait l'objet d'un placement en rétention et d'un arrêté du 26 juin 2024 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français. Elle demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions précitées du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Guyane de suspendre l'exécution de l'arrêté du 26 juin 2024 et de lui remettre une attestation de demande d'asile, ainsi qu'un dossier de demande d'asile à transmettre à l'OFPRA.
3. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale au sens des dispositions de l'article L.521-2 du code de justice administrative, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. S'il implique que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande, ce droit s'exerce dans les conditions définies par l'article L.741-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le 1° de cet article permettant de refuser l'admission en France d'un demandeur d'asile, lorsque l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat en application des dispositions du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil du 18 février 2003 est, en vertu de l'articleL.741-5 du même code, inapplicable en Guyane. L'article L.741-1 dudit code prévoit que tout étranger présent sur le territoire français souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande. Aux termes de l'article L.741-2 : " Lorsque l'examen de la demande d'asile relève de la compétence de la France, l'étranger introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides L'autorité administrative compétente informe immédiatement l'office de l'enregistrement de la demande et de la remise de l'attestation de demande d'asile. L'office ne peut être saisi d'une demande d'asile que si celle-ci a été préalablement enregistrée par l'autorité administrative compétente et si l'attestation de demande d'asile a été remise à l'intéressé ". Par ailleurs, en Guyane, l'article L.213-8-1 du code ne permet au ministre chargé de l'immigration de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile que si sa demande est irrecevable ou manifestement infondée. La décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.
4. Il résulte de l'instruction que Mme C qui, arrivant de Cayenne, venait de se voir opposer un refus d'entrée à l'aéroport d'Orly, a formé une demande d'asile le 22 juin 2024 devant l'officier de police judiciaire de la police nationale à l'aéroport d'Orly. Aucune réponse n'a été apporté à la demande présentée par l'intéressée. Dans ces conditions, en prenant à l'encontre de Mme C une décision portant obligation de quitter le territoire français le 26 juin 2024, le préfet de la Guyane a porté une atteinte grave et manifestement illégale, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, à son droit constitutionnel d'asile, ce qui révèle une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L.521-2 du code de justice administrative. Il y a lieu, par suite d'enjoindre au préfet de la Guyane de suspendre l'exécution de la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet et de prendre toute mesure appropriée pour enregistrer la demande d'asile de Mme C.
5. Dans les circonstances de l'affaire, il y a lieu d'admettre Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de condamner l'Etat, sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à payer à son conseil, Me Jouneaux, la somme de 800 euros, dont le recouvrement vaut renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guyane de suspendre la mesure d'éloignement dont Mme C fait l'objet et de prendre toute mesure appropriée pour enregistrer la demande d'asile de Mme C.
Article 3 : L'Etat versera à Me Jouneaux, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L.761-1 du code de justice administrative, la somme de 800 euros, dont le recouvrement vaut renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus de conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C, et au Préfet de la Guyane.
Copie sera adressée pour information au directeur de la police aux frontières de la Guyane et à l'association " La Cimade ".
Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 29 juin 2024.
Le juge des référés,
Signé
O. B
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou par délégation le greffier,
Signé
M-Y. METELLUS