samedi 14 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2401244 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | JOUNEAUX |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 septembre 2024, Mme A D, représentée par Me Jouneaux, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de lui accorder le droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil et au versement de l'allocation pour demandeur d'asile à compter du 9 octobre 2023, date de l'enregistrement de sa demande d'asile, dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
2°) d'enjoindre à l'OFII de proposer un hébergement à Mme D ainsi qu'aux membres de sa famille ;
3°) à défaut, d'enjoindre à l'OFII de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est caractérisée dès lors qu'elle est enceinte de cinq mois, qu'elle a un enfant en bas âge et que les commodités du camp de réfugiés dans lequel elle vit sont insalubres, mettant sa santé ainsi que celle du fœtus en danger ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale dès lors qu'elle a été privée du bénéfice des conditions matérielles d'accueil et que les conditions sanitaires du camp dans lequel elle s'est établie sont désastreuses.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 septembre 2024, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- La condition d'urgence n'est pas remplie ;
- Aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, notamment son Préambule ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 13 septembre 2024 à 10 heures, en présence de Mme Delmestre-Galpe, greffière, M. C a donné lecture de son rapport et entendu les observations de Me Jouneaux pour Mme D.
L'OFII n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A D, ressortissante afghane, est entrée sur le territoire français en août 2023 pour solliciter l'asile. La directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), par décision du 6 août 2024, lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile. Par la présente requête, Mme D demande notamment au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de lui accorder le droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil et au versement de l'allocation pour demandeur d'asile à compter du 9 octobre 2023, date de l'enregistrement de sa demande d'asile, dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et d'enjoindre à l'OFII de lui proposer un hébergement.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. Il appartient au requérant, qui saisit le juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de justifier de circonstances particulières caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.
4. A la date d'introduction de la requête, l'intéressée, enceinte de cinq mois, vivant sous une tente avec son enfant de deux ans et son mari au camp de la Verdure, établit ne pas bénéficier, compte tenu notamment de l'état des sanitaires et de son état de grossesse, des garanties minimales d'accueil offertes aux demandeurs d'asile, entraînant une situation d'extrême précarité pour elle et son enfant mineur. Par suite, dans ces circonstances, la situation susmentionnée de la requérante est constitutive d'une urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
S'agissant du cadre juridique applicable :
5. Si la privation du bénéfice des mesures prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, le caractère grave et manifestement illégal d'une telle atteinte s'apprécie en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et de la situation du demandeur. Ainsi, le juge des référés ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 521-2 du code de justice administrative en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation de famille. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque situation, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.
6. Aux termes de l'article L. 550-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions d'accueil, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dont bénéficient les demandeurs d'asile sont fixées par les dispositions du présent titre. ". Selon l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente. ". Par ailleurs, de l'article L. 552-2 du même code : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen. ". Aux termes de l'article L. 552-8 du même code : " L'Office français de l'immigration et de l'intégration propose au demandeur d'asile un lieu d'hébergement. Cette proposition tient compte des besoins, de la situation personnelle et familiale de chaque demandeur au regard de l'évaluation des besoins et de la vulnérabilité prévue au chapitre II du titre II (). ". Aux termes de l'article L. 522-3 dudit code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ".
Sur les conclusions aux fins d'injonction
7. En l'espèce, si l'OFII fait valoir en défense que la demande d'asile de la requérante n'aurait été déposée que le 7 mai 2024, ne lui permettant pas de bénéficier des conditions matérielles d'accueil en raison de la tardiveté de sa demande, il résulte de l'instruction qu'il a été délivré à Mme A D une attestation de demande d'asile en procédure normale le 9 octobre 2023. Si l'OFII fait également valoir la clôture du dossier de son mari le 30 janvier 2024, cette circonstance est sans effet sur la demande de la requérante. Enfin, s'il est soutenu par l'OFII que l'intéressée aurait délibérément induit en erreur l'administration sur son âge, cette erreur ne lui est pas imputable dès lors que la date de naissance figurant sur la demande d'asile est celle figurant sur son passeport, ainsi que cela a d'ailleurs été relevé par le Tribunal pour enfants de B dans son jugement du 19 septembre 2023.
8. Il ressort des pièces du dossier et des explications circonstanciées fournies à l'audience par le conseil de la requérante que Mme D est demandeur d'asile en procédure normale depuis le 9 octobre 2023. L'OFII peut, dès lors, être regardé comme responsable de son hébergement et plus généralement des conditions matérielles d'accueil. Ainsi qu'il a été dit, la requérante présente un caractère de vulnérabilité tel qu'en lui refusant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil pour demandeurs d'asile, l'OFII a, de manière manifestement illégale, privé l'intéressée du bénéfice des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives au dispositif national d'accueil de ces personnes incluant des prestations d'hébergement et une telle privation, qui entraîne des conséquences graves pour la requérante et qui se conjugue avec la situation d'urgence dans laquelle elle se trouve, justifie qu'il soit prononcé à l'encontre de l'OFII une mesure de nature à faire cesser une telle atteinte.
9. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à l'OFII dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, d'accorder à Mme D le bénéfice des conditions matérielles d'accueil auquel elle a droit et de réexaminer, en particulier, ses conditions d'hébergement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
10. En revanche, les conclusions tendant au versement de l'allocation pour demandeur d'asile à compter du 9 octobre 2023 n'entrent pas dans l'office du juge des référés, juge de l'urgence, et qui ne statue que par des mesures provisoires.
Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
11. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ". Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : " Les auxiliaires de justice rémunérés selon un tarif peuvent renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et poursuivre contre la partie condamnée aux dépens et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle le recouvrement des émoluments auxquels ils peuvent prétendre "
12. S'il résulte de l'instruction que la requérante a présenté, le 12 septembre dernier, une demande d'aide juridictionnelle, elle n'établit pas que le bureau d'aide juridictionnelle a statué sur sa demande. Elle n'a, par ailleurs, pas demandé l'aide juridictionnelle provisoire dans le cadre de la présente requête. Par suite, les conclusions tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
13. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OFII la somme de 700 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1erer : Il est prescrit à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme D et de réexaminer ses conditions d'hébergement, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 2 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) versera Mme D la somme de 700 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D, à l'office français de l'immigration et de l'intégration et à Me Jouneaux.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 septembre 2024.
Le juge des référés,
Signé
O. C
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou par délégation le greffier,
Signé
R. DELMESTRE-GALPE