lundi 7 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2401357 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | MORAGA ROJEL |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 2 octobre 2024, M. C B, représenté par Me Moraga Rojel, demande au juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article
L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet et les décisions afférentes et d'enjoindre au préfet de la Guyane de lui délivrer un titre séjour ;
3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de la Guyane de réexaminer sa demande ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que :
- la condition d'urgence est présumée remplie dès qu'il est retenu au centre de rétention administrative de Matoury et que la mesure d'éloignement dont il fait l'objet est susceptible d'être exécutée à tout moment ;
- le préfet a porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de mener une vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme dès lors que sa fille née à Cayenne est scolarisée et souffre de problèmes de santé, qu'il n'a plus de famille en Haïti et qu'en six années de présence sur le territoire, il s'est intégré au sein de la société française ;
- l'arrêté en litige porte une atteinte grave et manifestement illégale à l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant dès lors qu'il est père d'un enfant qui a besoin d'un suivi médical ;
- en cas de renvoi dans son pays d'origine, préalablement à l'audience, il serait porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un recours juridictionnel effectif en méconnaissance de l'article 13 de convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
- l'arrêté attaqué viole les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que les stipulations de l'article 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques ; qu'il est originaire de Port-au-Prince, où il craint pour sa vie en cas de retour dans cette ville eu égard à l'insécurité qui atteint un paroxysme ces derniers mois, la situation s'étant dégradée depuis 2023 ;
- en cas de renvoi dans son pays d'origine avant la notification de l'ordonnance à intervenir, il serait porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un recours juridictionnel effectif tel que protégé par les stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2024, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Prosper, greffière d'audience, Mme A a lu son rapport et entendu :
- les observations Me Moraga Rojel, pour le requérant ;
- les observations de M. D, pour le préfet de la Guyane.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
1 Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
En ce qui concerne l'urgence :
2. Lorsqu'un requérant fonde son action sur la procédure de protection particulière instituée par l'article L. 521-2 de ce code, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.
3. En l'espèce, M. B justifie de l'existence d'une situation d'urgence, dans la mesure où placé au centre de rétention de Matoury, la décision en litige est susceptible à tout moment d'être exécutée.
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifeste illégale à une liberté fondamentale :
4. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
5. M. B, ressortissant haïtien né en 1982, est, d'après ses déclarations, entré sur le territoire français en 2017, à l'âge de 35 ans. Il a déposé une demande d'asile le 24 août 2017 qui a été rejetée par l'office français de protection de réfugiés et apatrides (OFPRA) qu'il n'a pas contestée devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). M. B a fait l'objet d'une première interpellation le 4 juin 2024 dans le cadre d'une vérification du droit de circulation ou de séjour suivie d'un arrêté préfectoral du 4 juin 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai. Par une ordonnance du 7 juin 2024, le juge des référés du tribunal administratif de la Guyane a suspendu l'exécution de l'arrêté du 4 juin 2024 aux motifs de l'atteinte grave et manifestement illégale au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale.
6. M. B a fait l'objet d'une seconde interpellation le 30 septembre 2024 où il a reconnu qu'à la suite d'une querelle avec sa compagne, il lui a tordu le bras gauche. S'il se prévaut de sa vie familiale en France depuis six ans et de la naissance le 5 août 2020 de sa fille, dont il soutient que sa présence à ses côtés est nécessaire en raison de son état de santé, il résulte cependant de l'instruction que la police est intervenue à son domicile à la demande de sa compagne qui a déposé plainte contre lui pour des faits de violences conjugales. Si M. B a soutenu à l'audience que sa compagne a retiré sa plainte, il ne l'établit pas. En outre, il résulte du procès-verbal de son audition par les services de police, produit en défense, que M. B a frappé sa compagne à plusieurs reprises depuis 2019. Ainsi, en dépit des pièces qui attestent qu'il réside à la même adresse que sa compagne depuis 2018, ces documents ne permettent pas de tenir pour établie, au jour de l'audience, de la stabilité et de l'intensité de la vie familiale invoquée. Si M. B se prévaut également de sa présence nécessaire auprès de sa petite fille qui a besoin d'un suivi médical, il ressort du bilan de psychomotricité produit qu'après cinq rencontres d'octobre à fin novembre 2023, il n'y a pas lieu de poursuivre de suivi et de surcroît que l'enfant était seulement accompagné par sa mère. Par ailleurs, le requérant, sans emploi, qui soutient être parfaitement intégré depuis son arrivée sur le territoire en 2018 et bénévole dans plusieurs associations, produit à l'instance une seule attestation pour un évènement ponctuel de deux jours et donc ne justifie pas de l'existence d'une quelconque intégration dans le tissu économique et social français. Il s'ensuit que M. B n'est pas fondé à soutenir que les décisions litigieuses portent une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales qu'il invoque.
7. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
9. M. B qui est né et a grandi à Port au Prince soutient que la situation que connaît actuellement Haïti, se caractérise par un climat de violence généralisée se traduisant notamment par des affrontements opposant des groupes criminels armés entre eux et ces groupes à la police haïtienne et que cette violence atteint, à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, un niveau d'une intensité exceptionnelle, entraînant un grand nombre de victimes civiles. Dès lors, en décidant que M. B pourrait être éloigné d'office vers Haïti, le préfet de la Guyane a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit du requérant de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, lequel constitue une liberté fondamentale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
10. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est uniquement fondé à demander la suspension de la décision du préfet de la Guyane en date du 1er octobre 2024 fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné, en tant qu'elle fixe Haïti comme pays de renvoi.
11. L'exécution de la présente ordonnance n'implique aucune mesure d'injonction.
Sur les frais d'instance :
12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés en défense et non compris dans les dépens sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 1er octobre 2024 pris à l'encontre de M. B est suspendu en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de destination.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, à la Cimade, au préfet de la Guyane et au Service territorial de police aux frontières.
Rendue publique par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2024.
Le juge des référés,
Signé
E. A
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière en Cheffe,
Ou par délégation la greffière,
Signé
S. MERCIER