mardi 15 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2401410 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | D |
| Avocat requérant | TINOT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 octobre 2024, M. B D, représenté par
Me Jouneaux, demande au juge des référés du tribunal administratif de la Guyane, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 2 octobre 2024 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Guyane de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile, le temps de l'examen de sa demande ;
4°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de la Guyane, de réexaminer sa situation ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. D soutient que :
- la condition d'urgence est présumée dès lors que la décision d'éloignement dont il fait l'objet est susceptible d'être exécutée à tout moment ;
- le préfet de la Guyane a porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à demeurer régulièrement sur le territoire français jusqu'à ce qu'il soit statué sur son recours formé devant la cour nationale du droit d'asile contre la décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides ;
- il exerce une activité professionnelle en tant que capitaine d'un bateau au sein d'Oxygèn Guyane, il a une compagne et un enfant sur le territoire français ;
- il y a une atteinte grave et illégale au droit à ne pas subir des traitements inhumains et dégradants, protégé par l'article 3 de la convention européenne des de droits de l'homme, en cas de retour en Haïti où il a été constaté depuis plusieurs mois une situation de violence aveugle atteignant un niveau d'intensité exceptionnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2024, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative
Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Pauillac, greffière d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Jouneaux, pour le requérant ;
- les observations de M. E, pour le préfet de la Guyane.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin et aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. "
2. M. D, ressortissant haïtien, né en 1995, est entré sur le territoire, selon ses déclarations, en 2020, à l'âge de 25 ans. L'intéressé a fait l'objet, le
1er octobre 2024, d'une interpellation puis d'une garde à vue sur le fondement des articles 53 et suivants du code de procédure pénale pour des faits de violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité et port sans motif légitime d'arme ou lanceur dont le projectile a été propulsé de manière non pyrotechnique. Par un arrêté du 2 octobre 2024, le préfet de la Guyane l'a, d'une part, obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans et l'a, d'autre part, placé en rétention administrative.
3. En premier lieu, l'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulières prévues par l'article L. 521-2 du code de justice administrative est subordonnée au constat que la situation litigieuse permette de prendre utilement et à très brefs délais les mesures de sauvegarde nécessaires. En l'espèce, la perspective de la mise en œuvre à tout moment de la mesure portant obligation de quitter le territoire français, est de nature à caractériser une situation d'urgence ouvrant au juge des référés le pouvoir de prononcer la suspension de cette décision.
4. En deuxième lieu, le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique que l'étranger qui sollicite la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande et, le cas échéant, jusqu'à ce que le juge compétent se soit prononcé sur la légalité de ce refus.
5. Aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ; () ". Aux termes du 5° de l'article L. 531-27 du même code : " La présence en France du demandeur constitue une menace grave pour l'ordre public, la sécurité publique ou la sûreté de l'Etat ;(). ".
6. M. D soutient que le préfet de la Guyane ne pouvait pas prendre la décision contestée avant que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) n'ait statué sur le recours qu'il a formé contre la décision de rejet de l'Office du 10octobre 2024. Il ressort des pièces du dossier que l'OFPRA a statué sur la demande d'asile de M. A selon la procédure accélérée prévue au 5° de l'article L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, en application de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. D ne disposait plus du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à l'intervention de la décision de la CNDA. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 541-1 et de l'article L. 541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. Si M. D allègue être arrivé en France en 2020 à l'âge de 25 ans et avoir une activité professionnelle qui atteste de son intégration, il se borne à produire une lettre de recommandation du chef d'entreprise l'Oxygèn et à faire état d'une vie maritale et d'un enfant dont il ne souhaite pas donner le nom. Dans les circonstances de l'affaire, l'atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ne peut être regardée comme grave et manifestement illégale au sens des dispositions citées au point 1 de l'article L.521-2 du code de justice administrative.
10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
11. Il ressort des pièces versées aux débats par M. D que la situation que connaît actuellement Haïti, se caractérise par un climat de violence généralisée se traduisant notamment par des affrontements opposant des groupes criminels armés entre eux et ces groupes à la police haïtienne et que cette violence atteint, à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, un niveau d'une intensité exceptionnelle, entraînant un grand nombre de victimes civiles. Si M. D déclare être originaire du département de l'Ouest, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en cas d'exécution d'office de la décision litigieuse, l'intéressé serait en mesure d'y retourner sans rejoindre ou traverser notamment Port-au-Prince. Dès lors, en décidant que M. D pourrait être éloigné d'office vers Haïti, le préfet de la Guyane a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit du requérant de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, lequel constitue une liberté fondamentale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
12. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est uniquement fondé à demander la suspension de la décision du préfet de la Guyane en date du 2 octobre 2024 fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné, en tant qu'elle fixe son pays d'origine, à savoir Haïti, comme pays de renvoi.
13. L'exécution de la présente ordonnance n'implique aucune mesure d'injonction.
14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés en défense et non compris dans les dépens sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
O R D O N N E :
Article 1er : M. D est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision fixant le pays à destination duquel M. D pourra être éloigné d'office, contenue dans l'arrêté du préfet de la Guyane du 2 octobre 2024, est suspendue en tant qu'elle fixe son pays d'origine, à savoir Haïti, comme pays de destination
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D, à la CIMADE, au préfet de la Guyane et au Service territorial de police aux frontières.
Fait à Cayenne, le 15 octobre 2024 .
Le juge des référés,
Signé
E. C
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou par délégation le greffier,
Signé
C. PAUILLAC