mercredi 23 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2401443 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | D |
| Avocat requérant | ROZENBERG |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 octobre 2024, M. A B, représenté par
Me Pigneira, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre, sans délai, l'exécution de l'arrêté du 13 octobre 2024 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Guyane de réexaminer sa situation ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
-la condition d'urgence est remplie alors même que le juge judiciaire l'assignerait à résidence ou annulerait son placement en rétention administrative dès lors qu'il fait l'objet d'une mesure d'éloignement sans possibilité de former un recours pour excès de pouvoir ayant un caractère suspensif ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte grave et manifestement illégale aux droits protégés par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il vit en Guyane depuis dix ans, que plusieurs membres de sa famille résident en France et qu'il est intégré dans le tissu économique et social ;
- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination lui portent une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté personnelle dès lors qu'elles sont susceptibles de méconnaître son droit, protégé tant par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que les stipulations de l'article 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que par les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à ne pas être soumis à la torture ni à de peines ou traitements inhumains et dégradants ; originaire de Port-au-Prince, il craint pour sa vie et son intégrité physique au vue de la situation de violence généralisée et extrême en Haïti d'autant plus qu'il sera un jeune isolé sans la présence de sa famille.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 octobre 2024, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que la condition d'urgence est présumée mais que l'arrêté en litige ne porte pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une quelconque liberté fondamentale.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif a désigné M. Gillmann, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus lors de l'audience publique, tenue le 22 octobre 2024 à 14 heures 30, en présence de Mme Nicanor, greffière d'audience :
- le rapport de M. Gillmann, juge des référés ;
- les observations de Me Pigneira, représentant M. B qui a, d'une part, conclu aux mêmes fins que la requête tout en soulignant que l'interpellation de son client pour défaut de permis de conduire et d'assurance n'a pas donné lieu à des poursuites pénales et qui a également, d'autre part, soulevé un nouveau moyen tiré de ce que l'arrêté en litige porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de demander l'asile dès lors qu'il a déposé une demande d'aide juridictionnelle, le 19 octobre 2024, auprès du bureau d'aide juridictionnelle de la Cour nationale du droit d'asile en vue de contester la décision du 18 octobre 2024 par laquelle le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté la demande d'asile formée par son client le 14 octobre 2024 durant son placement en rétention administrative ;
- et les observations de M. B qui a notamment indiqué qu'il résidait en concubinage sur Cayenne et qu'il souhaitait prendre un rendez-vous en préfecture afin de solliciter un titre de séjour.
Le préfet de la Guyane n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant haïtien né en 2000, serait entré irrégulièrement en France, selon ses déclarations, en 2014. Par un arrêté du 16 août 2023, le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé une interdiction de retour sur le territoire français. L'intéressé, qui n'a pas exécuté cet arrêté, a fait l'objet, le 13 octobre 2024, d'une interpellation, sur le fondement des articles 53 et suivants du code de procédure pénale, pour défaut de permis de conduire, d'assurance et infraction à la législation des étrangers. Par deux arrêtés du même jour, le préfet de la Guyane l'a, d'une part, obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a, d'autre part, placé en rétention administrative. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 13 octobre 2024 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".
4. En premier lieu, eu égard au placement en rétention de M. B, à l'imminence de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre et à l'absence de voie de recours ayant un caractère suspensif, la condition d'urgence requise par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. En l'espèce, M. B soutient qu'il s'est établi sur le territoire français depuis son arrivée en 2014 à l'âge de quatorze ans afin de rejoindre sa famille. Toutefois, l'intéressée justifie seulement de la continuité et de la stabilité de son séjour depuis 2017 et n'apporte aucune pièce permettant de vérifier que plusieurs membres de sa famille résideraient régulièrement tant dans l'hexagone qu'en Guyane et que son père serait décédé en 2014. Ensuite, si le requérant fait état, au cours de l'audience publique, de son concubinage, celui-ci ne peut être considéré comme établie, d'autant plus qu'il résulte de l'instruction que lors de son interpellation, il a déclaré qu'il était célibataire et sans enfant à charge. En outre, M. B se prévaut de l'obtention d'un certificat d'aptitude professionnel obtenu en 2018, du baccalauréat en 2020 et d'activités professionnelles depuis la fin de l'année 2023. Néanmoins, ces éléments n'apparaissent pas suffisants pour établir une intégration dans le tissu économique et social français alors même qu'il résulte de l'instruction qu'il a fait l'objet d'une condamnation par le tribunal correctionnel de Cayenne le 30 décembre 2021, confirmée en appel, pour des faits notamment de vol aggravé par trois circonstances et vol avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours aggravé par une autre circonstance et qu'il a été arrêté le 13 octobre 2024 pour défaut de permis de conduire et d'assurance et infraction à la législation des étrangers. Il résulte également de l'instruction, et notamment de la décision du directeur général de l'OFPRA du 18 octobre 2024 que M. B est connu des services de sécurité intérieur pour des faits de non-assistance à personne en danger, blessures involontaires avec incapacité supérieur à trois mois par conducteur de véhicule terrestre à moteur et recel de bien provenant d'un vol par effraction le
8 septembre 2023. Enfin, l'intéressé ne conteste pas ne pas avoir exécuté la précédente mesure d'éloignement prise à son encontre le 16 août 2023. Dans ces conditions, alors même qu'il ne ferait pas l'objet, à la date de la présente ordonnance, de poursuites pénales et qu'il aurait essayé, en vain, de prendre un rendez-vous en préfecture afin de régulariser sa situation, l'arrêté en litige ne porte aucune atteinte grave et manifestement illégale à son droit de mener une vie privée et familiale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. En deuxième lieu, le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Si ce droit implique que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit, en principe, autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande, ce droit s'exerce dans les conditions définies par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Aux termes de l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée dans les cas suivants : () / 3° Le demandeur est assigné à résidence ou placé en rétention en application de l'article L. 523-1 ou maintenu en rétention en application de l'article L. 754-3 ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 542-1 de ce code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision ". En vertu de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : () / d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 () ".
9. Il résulte de l'instruction que M. B a présenté une demande d'asile le
14 octobre 2024, alors qu'il était placé en rétention, et que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), qui a statué en procédure accélérée, a refusé de lui accorder le bénéfice de la protection subsidiaire sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 512-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par une décision du
18 octobre 2024. Dans ces conditions, et alors même qu'il se prévaut à l'audience publique de sa demande d'aide juridictionnelle du 19 octobre 2024 formée auprès du bureau d'aide juridictionnelle de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le requérant ne bénéficiait plus, à la date de la notification de la décision de l'OFPRA, du droit de se maintenir sur le territoire français. Par suite, M. B n'est pas fondé à se prévaloir, à la date de la présente ordonnance, d'une atteinte grave et manifestement illégale à son droit d'asile.
10. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Il appartient à l'autorité administrative chargée de prendre la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger obligé de quitter le territoire de s'assurer, sous le contrôle du juge, que les mesures qu'elle prend n'exposent pas l'étranger à des risques sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique, non plus qu'à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
11. En indiquant, dans l'article 2 de l'arrêté litigieux, que M. B, en cas d'exécution d'office de la décision portant obligation de quitter le territoire français sera éloigné à destination du pays dont il a la nationalité ou de tout pays dans lequel il est légalement admissible à l'exception des Etats membres de l'Union européenne, de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, le préfet de la Guyane doit être regardé comme ayant décidé que le requérant pourrait notamment être éloigné vers le pays dont il a la nationalité, à savoir Haïti. Toutefois, le préfet de la Guyane, qui se borne à faire état de la décision négative du
18 octobre 2024 de l'OFPRA en raison de la menace à l'ordre public, ne conteste pas que la situation que connaît actuellement Haïti, se caractérise par un climat de violence généralisé se traduisant notamment par des affrontements opposant des groupes criminels armés entre eux et ces groupes à la police haïtienne et que cette violence atteint, à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, un niveau d'une intensité exceptionnelle, entraînant un grand nombre de victimes civiles. Dans ces conditions, l'arrêté du 13 octobre 2024, en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de destination, porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de M. B de ne pas être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
12. Il résulte de tout ce qui précède que l'exécution de l'arrêté du 13 octobre 2024 du préfet de la Guyane, en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de destination, doit être suspendue.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
13. La présente ordonnance n'implique pas que le préfet de la Guyane réexamine la situation de M. B. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.
Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
14. Il résulte de ce qui a été dit au point 2 que M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Pigneira, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à
Me Pigneira d'une somme de 700 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 13 octobre 2024 est suspendue en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de destination.
Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Pigneira renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Pigneira, avocat de M. B, une somme de 700 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au préfet de la Guyane.
Copie sera adressée pour information au directeur de la police aux frontières de la Guyane et à l'association " La Cimade ".
Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 23 octobre 2024.
Le juge des référés,
Signé
J. GILLMANN
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le Greffier en Chef,
Ou par délégation le greffier,
Signé
C. NICANOR